CHAPITRE PRELUIER. f
nouveau costume que nous voulions adopter. Nous nous étions dit : Dans tous les pays du monde, et surtout en Chine, l'iiabitjoiie, parmi les hommes, un rôle très-important. Puisqu'il nous est nécessaire d'inspirer aux Chinois une crainte salutaire, il n'estpasindifTérent de nous habiller d'une façon plutôt que d'une autre. Nous jetâmes donc décote notre costumedu Thibet, les chaussures bigarrées, l'effroyable casque en peau de loupet les longues tuniques en pelleterie qui exhalaient une forte odeur de bœuf ou de mouton . Un habile tailleur nous confectionna une belle robe bleu de ciel, d'après la mode la plus récente dePéking. Nouschaus- ' Siimes de magnifiques bottes en satin noir, illustrées de hautes semellesd'uneéblouissanteblancheur.Jusque-ià tes rites n'avaient pas d'objections à faire ; mais, quand on nous vit nous ceindre les reins d'une large ceinture rouge, puis couvrir notre tôle rasée avec une calotte jaune enrichie de broderies, et du sommet de laquelle pendaient de longs épis de soie rouge, il y eut autour de Qousun frémissementgénéral, et l'émotion, comme un courant électrique, gagna subitement les mandarins civils et militaires de la ville. On nous cria de toute pari que la ceinture rouge et le bonnet jaune étaient les attributs des membres de la famille impériale ; qu'ils, étaient interdits au peuple, sous peine d'exil à perpétuité ; que le tribunal des rites était inflexible sur ce point ; qu'il fallait donc sur-le-champ réformernotre toilette et nous costumer selon les lois. Nous alléguâmes qu'étant étrangers, voyageant comme tels et par ordre de l'autorité, nous n'étions nullement tenus de nous conformer au rituel de l'empire ; que nous avions le
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6 L'EUPIHE CHINOIS.
droit de nous habiller seloB la mélhode de notre pays , méthode qui laissait tout le monde libre de choisir, à sa fanlaisie, la forme et la couleur des vêtements. On insista; on se mit en colère', on entra en fureur.... Nous demeurâmes calmes etimpassibles, mais affirmant toujours que nous ne ferions jamais un pas sans ceinture rouge et calotte jaune. Nous fûmes fermes, et les mandarins plièrent.... Cela devait être.
Le mandarin militaire, d'origine musulmane (I). que nous avions recruté à Ly-tang après le décès du paurre Paciûcateur des royaumes, dut nous escorter jusqu'à Tching-tou-fou, capitale de la province du Sse-tchouen. 11 avait bien été convenu que sa mission se terminerait à la frontière ; mais les mandarins de Ta-tsien-lou nous trouvèrent d'un naturel si revèche que tous déclinèrent l'honneur de conduire la caravane. Le musulman ne montrait pas non plus un grand empressement ; il avait un peu peur de nous ; cependant il sut, eu vrai disciple de Mahomet, subir sadeslince et se dire avec résignation : C'était écrit.
Enfin , nous quittâmes Ta-tsien-lou à la grande satisfaction des mandarins du lieu qui avaient désespéré de nous plier à leurs idées de civilisation. Nous conservâmes la même escouade chinoise que nous avions prise à Lha-ssa.On se contenta seutentent de la renforcer par quelques jeunes soldats de la province, commandés par tin long et maigre caporal, qui, la robe retroussée jusqu'aux reins, les jambes nues, un gros parapluie d'une main et un éventail de l'autre, s'en allait d'une façon
(I) Voir nos Souvenir* d'ua voyage, t. U, p. &ll et 513.
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CaAPITRB PREMIER. 7
très- peu guerrière. Pour nous, commodément enfoncés dans nos chers palanquins, nousétions rapidement emportés par quatre vigoureux Chinois parmi les rochers, îeshourbierset les excavations de laroute. Bientôt nous laissâmes derrière nouslesgensde l'escorte, incapables de lutterde vitesseavec nos agiles etintrépîdes porteurs. Après cinq Us (1) de marche, on s'arrêta. Les Chinois déposèrent les palanquins, et l'un deux nous invita â en sortir. Sa parole, pleine d'urbanité, fut accompagnée d'un petit sourire où paraissait se cacher un peu de mystère. Aussitôt que nous eûmes quitté nos waggons chinois, nous fùmesbien agréablement surpris de trouver, derrière une colline rocheuse, le lama Dchiamdchang(2) avec sa petite troupe thihctaine. Ces braves geas étaient venus nous attendresur notre passage, pour nous faire leurs derniers adieux à la manière de leur pays. Ils avaient préparé sur le gazon, à côté d'un massif de grands arbres, unecoUation composée de pâtisseries chinoises, d'une compote de jujubes et d'abricots de Ladak et d'une grandejarre de vin de riz. Nous nous assîmes à la ronde et nous fîmes, tous ensemble, une petite fêle où un peu de joie se trouvait mêléeàbeaucoup de tristesse. Nous étions heureux de nous trouver réunis encore une fois ; mais la pensée que nous allions bientôt nous séparer, et peut-être pour toujours, remplissait nos cœurs d'amertume. L'escorte, que nous avionslaissée en arrière, nous atteignit, et il fallut se re-
(I) Le 11 chinois est, un dixième do iiotra lieue.
(7) C.licrde l'oscorM iliibiuinc qui nous avait accompagnés depuis Lha-ssa Jusqu'aux irontières de Chine. (Voir nos Souvenirs d'un vojiagt, t. Il, p. AOJ.)
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8 L BHPIRB CHINOIS,
mettre en route. Nous distribuâmesù Dosportearsune bonne rasade de vin chiuois.et, après avoir souhaité un heureux retourànos chers Thibétains et leurayoirdit: Au revoir! nous rentrâmes dans nos palanquins. '
Au revoir ! Ces paroles si pleines de consolatioD et qui sèchent tant de larmes quand onquitte un aniî, que de fois nous les avons prononcées avec la ferme espé- . rance qu'un jour nous nous retrouverions auprès de ceux à qui nous les adressions ! Que de fois en Chine, enTartarie,au Thibet, en Egypte, en Palestine, avonsnous dità revoira des amis que nous ne verrons plus !... Dieu nous cache notre avenir; il ne veut pas que nous sachions les desseins qu'il a sur nous, et il nous traite encore en cela avec une bonté infinie, car il est des séparations qui nous tueraient, si nous pouvions prévoir que nous disons adieu pour toujours. Ces Thibétains auxquels nous étions attachés par tant de liens, nous ne les verrons plus. Cependant il restera toujours à notre douleur une grande consolation : nous pourrons prier le Seigneur pour ces intéressantes populations et former les vœux les plus ardents pour que les missionnaires chaînés de les évangéliser puissent parvenir jusqu'à elles et les faire passer des ténèbres et des glaces du bouddhisme aux clartés et à la chaleur vivifiante de la foi chrétieDoe.
La routequenous suivions depuis Ta-tsien-lou allant toujours en pente, nous nous trouvâmes bientôt dans une profonde et étroite vallée arrosée par un limpide ruisseau aux rives ombragées de saules et de touffes de bambous. Des deux côtés s'élevaient presque perpendiculairement de hautes et majestueuses montagnes
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