‹ L'empire chinoisChapitre 132 sur 154 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

acheter toutes. Le marché fut Tile conclu et la cargaison passaimmédiatementdelacaleàla cuisiae ; on les mit bouillir par grosses tranches dans la grande marmite de l'équipage, puis on en fit une abondante distribution à tous les habitants de la jonque. Nous nous tirâmes donc encore assez bien de noire souper, en ayant soin toutefois d'ajouter à nos citrouilles bouillies une toute petite méditation sur la farine d'avoine. La nuit se passa sans accident; tout le monde dormit d'un profond sommeil, à l'exception d'un veilleur charger de sonner les heures sur un tam-tam. Le lendemain, dès que le jour parut, l'équipage se mitàl'œU' Yte. Le vent était tombé en grande partie, et, ce qui valait encore mieux, il avait changé de direction. Nous fûmes toutefois longtemps avant de pouvoir nous met^ tre en route ; la jonque s'était tellement en foncée dans le sable, que nous eûmes toutes les peines du monde à l'en dégager. Enfin nous rentrâmes dans le lit du fleuve Bleu ; nous doublâmes la pointe vent arrière, et aous voguâmes à toutes voiles vers le port de Kin- .tcheou. Nous étions tous sur le pont pour goûter la fraîcheur du matin^ jouir des charmes d'une rapide et paisible navigation , el contempler le riche panorama qui se déroulait sous nos yeux. Toutes ces figures qui, la veille, avaient été si tristes et si sombres, étaient maintenant fîères et rayonnantes. Nos mandarins étaient pleinement rentrés en possession de la vie, dont ils semblaient avoir fait le sacrifice pendant qu'ils avaient le mal de mer. Maître Ting jubilait de se trouverencorede ce monde ; pour peu que nous l'eussions pressé, il nous eût volontiers joué la comédie. Maître

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Ting, lui dîmes-nous, voilà que tu eo es réchappé ; maintenaut que tu peux te remuer, il ne faut pas oublier d'exécuter ta promesse. Voyons, va chercher ta cassette de fumeur d'opium et jette-nous tout cela à l'eau. Il nous répondit par une gambade et en disant qu'il avait parlé pour rire, et, afin de bien nous prou- Ter combien il était peu disposé àjetersapipe à l'eau^ il descendit, fit ses préparatifs et se mit à fumer avec plus d'ardeur que jamais.

Au milieu de cet épanouissement général , le patron seul conservait toujours sa mauvaise humeur. Cette arrivée au port, après laquelle tout le monde soupirait, était précisément ce qui le tourmentait le plus; il redoutait les railleries des autres jonques. — Comment oserai-je paraître? répétait-il sans cesse; j'ai perdu ma face (1). On essaya vainement de lui fortifier le cœur. A tout ce qu'on pouvait lui dire, il n'avait qu'une réponse : « J'ai perdu ma face. »

Enfin nous aperçûmes le port deKia-tcbeou. Quand nous fîmes notre entrée, il y eut unbranle-basgénéral. Toutes les jonques étaient en émoi ; on poussait des cris, . on nous tendait les bras, et les tam-tams résonnaientde toute part. Notre patron n'y tenait plus. Évidemment, cette manifestation n'était que sarcasme et raillerie. Bientôt de nombreuses embarcations entourèrent notre jonque, etune fouledecurieuxgrimpèrent à bord.Nous sûmesalorsla véritable cause dumouvement qui régnait dans le port, et qui avait pour but, non pas de se moquer de nous, mais de nous féliciter bien sincèrement.

(I) « Je suis déshonoré, i

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On nous avait crus perdus. La plupart des jonques qui, la Teille, avaient franchi le passage où nous nous étions arrêtés, avaient fait naufrage de l'autre côté du fleuve, au milieu, disait-on, d'une affreuse tempête. Les autres étaient arrivées au port entièrement démantelées ; elles avaient annoncé que nous étions en route ; et, comme nous n'avions pas encore paru, tout le monde était persuadé que notre jonque avait été aussi engloutie dans les flots. Les nombreux malheurs dont on nous raconta les lamentables détails nous firent admirer et bénir la bonté de Dieu à notre égard . C'était bien la Providence qui nous avait repoussés trois fois surle rivage, pour nous empêcher d'aller nous précipiter au milieu de la tempête. Ce que nous regardions comme une épreuve étaitunebénédîctiondeDieu,untémoignage de sa bonté et de,sa miséricorde. Pendantque nous faisions des efforts pour nous résigner à ce que nous appelions un contre-temps, nouseussions bien dû plutôt nous répandre en actions de grâces. Ainsi les hommes se laissent souvent tromper, au milieu des événements de la vie, par de fausses apparences. Onles voit souvents'abandonner inconsidérément aux chagrins et à la tristesse, au lieu de bénir en tout, avec calme et sérénité, l'action paternelle et inct^ssante de la Providence sur eux.

La joiequenous ressention&d'avoir échappé au naufrage d'une manière si providentielle ne fut pas pourtant sans être mélangée de beaucoup d'amertume. Nos deux barques de transport, qui avaient tant excilé notre jalousie quand nous les vîmes prendre le devant, étaient perdues. L'une avait été se fracasser sur des ■ récifs qui bordaient le rivage, etl'autre, ayant sombré.

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s'était engloutie au fond du fleuve, non loin du port. Trois hommes s'étaient noyés, deux soldats et le premier secrétaire du préfet de Song-tche-hien. Les autres avaient été sauvés par tes mariniers de Kin^tcheou qui s'étaient empressés d'aller à leur secours avec de petits radeaux en bambou.

Après avoir recueilli ces tristes détails, nous nous hâtâmes de nous rendre au palais communal de la ville où ou avait transporté nos pauves naufragés. En entrant dans la cours, nousvîmes un grand étalage d'habits mouillés qui séchaient au soleil, accrochés aux portes et aux fenêtres, ou étendus sur des cordes. Notre premier soin fut d'aller visiter les propriétaires de ces habits. Nous les trouvâmes étendus sur des nattes, dans une grande salle, et enveloppés dans des couvertures qu'on leur avait envoyées du tribunal. Ausàifit que nous entrantes, ils furent saisis d'étonnement, et s'imaginèrent voir apparaître des revenants ; car ils nous avaient crus noyés, et, sans doute, ils ne pensaient déjà plus à nous. La tenue irréprocbable de nos vêtements paraissait, surtout, les surprendre beaucoup. Nous étions si secs d'un bout à l'autre, que nous ne ressemblions pas du tout à des hommes qui reviennent du fond du fleuve Bleu. Quelques mots d'explication firent comprendre h ces pauvres gens combien nos contrariétés de la veille nous avaient été favorables. Nous les visitâmes tous les uns après les autres, etnous n'en trouvâmes aucun qui fût dangereusement malade ; ils étaient seulement d'une grande faiblesse et avaient besoin de repos. Ce qui, pour le moment, les préoccupait et les tourmentait le plus, c'était la perte de leur petit

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bagage. Ils n'avaient sauvé du naufrage que le peu d'habits qui séchaieut dans la cour; leur pipe même avait disparu dans la tempête ; mais les autorités de Kin-tcheou s'étaient empressées de leur en envoyer uneà cbacun, avecune abondante provision de tabac; car un Chinois ne peut pas rester longtemps sans fumer, surtout quand il se trouve malheureux. Nous tranquiUisâmes nos naufragés, en leur promettant de nous entendre avecles mandarins de la ville, afin qu'ils pussent réparer leurs pertes avant de quitter Kin-tcheou. Mais ce qui ne pouvait être réparé, c'était la mort de deux soldats et du premier secrétaire du tribunal de Song-lche-hien, Quelle désolation pour ce bon préfet, quand il, apprendrait la nouvelle de cette catastrophe, quand il saurait que son secrétaire avait été englouti dans le fleuve ! La pensée que ce pauvre vieillard serait responsable de ce funeste événement nous navrait de douleur. Nous connaissions les mœurs chinoises, et nous savions que cette mort serait probablement pour lui une source de persécutions. Les parents du secrétaire ne manqueraient pas de proliterde cette circonstance pourexiger du mandarin des indemnités exorbitantes, llnousscmblait les voir accourir au tribunal, se lamantant, arrachant leurs cheveux, déchirant leurs habits, et redemandant à grands cris leur parent. 11 est évident que le préfet de Song-tche-hien n'était pas coupable de ce malheur ; il ne pouvait en rien lui être imputé. N'importe, un homme était à son service, il en était responsable ; il doit donc le rendre à sa famille. Il est mort dites-vous, ila été victime d'un accident. Nous autres, qui sommes ses parents, nous n'en

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savons rien. Hieril était chez vous, aujourd'hui il a disparu ; il faut que tous nous le rendiez, tous en répondez TÎe pour TÎe ; ou, si tous ne Toulez pas qu'on TOns intente un procès et d'être accusé d'hoînicide, comptons... 11 suffît d'une circonstaDcesemblablepour briser la carrière d'ua mandarin et le ruiner complètement.

Telle est la manière dont les choses se passent en Chine, sinoatoujours, du moins très souvent. Au fond cet abus monstrueux vient peut-être d'un excellent principe, et qui, dans une foule de cas, est la sauvegarde de la vie des hommes. Ce principe est celui d'une rigoureuse responsabilité des supérieurs à l'égard des inférieurs ; mais aujourd'hui les Chinois vont vite aux extrêmes ; lorsqu'ils sont poussés par leur insatiable cupidité, ils trouvent facilcmentle moyen de perveitir le sens des meilleures institutions.

11 noas a été impossible de savoir quels avaientété les résultats de cette affaire. Nous espérons pourtant que la popularité dont jouissait le préfet de Songtche-hien, et peut-être aussi l'honnêteté de lafamille de son secrétaire, l'auront mis à l'abri de toute vexation. Il nous en coûterait trop de penser que ce digne et respectable mandarin ait pu tomber dans l'infortune en voulant nous être agréable.

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