CHAPITRE PHEHIEa
sirement ce signal. Bientôt tout le monde s'arrête, et chacun , après avoir placé son bâton derrière le dos pour soutenir un peu la charge, relève lentement la tête et pousse un long sifflement qui ressemble à un douloureux soupir. De cette manière, ils essayent de ranimer leurs forces et de rappeler un peu d'air dans leurs poumons épuisés. Après uiie minute de repos, la lourde charge retombe sur la tête de ces pauvres créatures, leurs corps se courbent de nouveau vers la terre, ci la caravane s'ébranle pour continuer sa route.
Lorsque nous rencontrions ces malheureux porteurs de thé, ils étaient obligés de s'arrêter et de s'appliquer contre la montagne pour nous laisser le passage libre . A mesure que nos palanquinsavançaientjilssoulevaient un peu la tête et jetaient sur nous un regard furtir et plein d'uneaiïreusestupidité. Voilà, nousdisions-nous le cœur oppressé de tristesse, voilà ce qu'une civilisation corrompue et sans croyances a su faire de l'homme créé à l'image de Dieu, de l'homme presque égal aux. anges, qui, au commencement, fut couronné d'honneur et degloireetconsti tué souverain de tous les biens de ce monde. Ces paroles, par lesquelles le Roi-Prophète élève si haut la dignité de l'homme, nous revenaient involontairement à l'esprit ; mais elles étaient comme une amère dérision en présence de ces êtres dégradés et devenus semblables à des bêtes de somme.
Le thé en brique et leskhatas, ou écharpes de félicité (1), sont un objet de grand commerceeotre la Chine et le Thibet, On ne saurait se faire une idée de la
(I) Voir une notice sur les écliarpes de félicité dans les Souvenirs ifun voyagi; t. Il, |i. 88.
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quantité prodigieuse qui s'en expédie annuellement des provinces du Kan-sou et du Sse-tchouen. Ces articles, qu'on ne peut, en aucune manière, considérer comme des objets de première nécessité, sont toutefois tellement entrés dans les habitudes et les besoins des Thibétains qu'ils ne sauraient maintenant s'en passer. Ainsi ils se sont rendus volontairement les tributaires de cet empire chinois qui pèse lourdement sur eux, et dont ils auraient si grand intérêt à secouer le joug. Il leur serait donné peut-être de vivre libres et indépendants au milieu de leurs montagnes, s'ils savaient se passer des Chinois en bannissant de chez eux le thé et les écharpes de félicité... C'est, sans doute, ce qu'ils ne feront pas, car les besoins les plus facticessont souvent ceux dont oo a le plus de peine à se défaire.
Après avoir franchi le fameux Fey-yué-ling, qui se dresse, sar les frontières de l'empire du Milieu, comme une sentinelle avancée des montagnes du Thibet, nous retrouvâmes la Chine avec ses belles campagnes, ses villes et ses villages, et sa nombreuse population. La température s'éleva rapidement, et bientôt les chevaux thibétains que conduisaient les soldais chinois delà garnison de Lha-ssa, se trouvèrent tellement accablés de chaleur qu'on les voyail s'en aller tristement le cou tendu, les oreilles baissées et la bouche entr'ouverte ethaletante. Plusieurs ne résistèrent pas à cette brusque transition et moururent en route. Les soldats chinois, qui avaient compté lesvendre très-cher dans leur pays, étaient furieux et maudissaient dans leur colère le Thibet tout entier.
Uo peu avant d'arriver à Tsing-khi-hien, ville de
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CBAPITRE PREMIER. 19
troisième ordre, le vent se mit à souffler avec une telle impétuosité que nos porteurs avaient toutes les peinef du inonde à retenir les palanquins sur leurs épaules, quand nousentrâmesdansia ville agitée parce furieux ouragan, nous fûmes fort surpris de trouver les habitants vaquant à leurs occupations ordinaires, dans la plusgrande tranquillité. Lechef de l'hôtellerie où nous mimes pied à terre nous dit que c'était le temps ordinaire du pays. Nous consultâmes notre Ilinéraire chinois, el nous y lûmes, en effet, les paroles suivantes : « A, Tsing-khi-hien, les vents sont terribles; tous les (< soirs il y a des tourbillons furieux qui s'élèvent tout « à coup, font trembler les maisons et occasionnent un «bruit effroyable, comme si tout s'écroulait ; cependant H les habitants sont accoutumés a ce phénomène. » Il est probable que ces mouvements atmosphériques sont dus au voisinage du Fey-yué-Hng et de ses grandes et nombreuses gorges.
Depuis notre départ de Ta- Isien-lou , nous avions voyagé assez tranquillement et sans trop exciter surnotre passage la curiosité des Chinois ; mais l'agitation commença à se faire aussitôt que nous eûmes gagné les grands centres de population. L'estafette qui nous précédait dans les diverses étapes, pour annoncer notre arrivée, ne manquait pas d'emboucher la trompette et de donner partout l'éveil. Les paysans interrompaient alors les travaux des champs, et couraient se poster sur les rebords des chemins pour nous voir passer. A l'entrée des villes surtout, les curieux débouchaient de tous côtés en si grand nombre que les palanquins ne pouvaient avancer qu'avec la plus grande difficulté. Les
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soldats de l'escorte cherchaient à -écarter la foule en distribuant à droite et à gauche de grands coups de rotin ; les porteurs vociféraient ; et, pendant que nous avancions ainsi comme au milieu d'une émeute, tous ces petits yeux chinois plongeaientdans nos palanquins avec une avide curiosité. On faisait tout haut des réflexions sur la découpure de notre visage ; ta harbe, le nez, les yeux, le costume, rien n'était oublié. Quelquesuns paraissaient satisfaits de notre façon d'être ; plusieurs, au contraire, partaient subitement d'un grand éclat de rire, aussitôt qu'ils avaient saisi tout ce qu'il y avait de drôle et de burlesque dans notre physionomie européenne. Cependant la calotte jaune et la ceinture rouge produisaientun effet magique. Ceux qui les premiers en faisaient la découverte les montraient à leurs voisins avec éhahissement, et les figures prenaient à l'instant un aspect grave et sévère. Les uns disaient que l'empereur nous avait chargés d'une mission extraornaire, et qu'il nous avait lui-même donné ces décorations impériales ; d'autres prétendaient que nous étions des espions envoyés par l'Europe, qu'on nous avait arrêtés dans le Thibet, el qu'après nous avoir jugés on nous couperaitlatète.Tousces propos, qui se croisaient sur notre passage, étaient parfois assez amusants ; mais, le plus souvent, nous en étions importunés.
A Ya-tcheou, belle ville de second ordre, où nous nous arrêtâmes après avoir quitté Tsing-khi-hien, il y eutà notre sujetune véritable insurrection. L'hôtellerie que nous habitions possédait une vaste et belle cour autour de laq Il elle é (aient disposées les chambresdestioées auwoyageurs.Aussitôtque nous fûmes installésdansles