‹ L'empire chinoisChapitre 15 sur 154 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

nous offrit pas, comme la précédente, les attraits paisibles et gracieux de montagnes recouvertes d'arbres et de fleurs. Cependant ces âpres et sauvages grandeurs de la nature n'étaient pas non plus sans charmes. Nous quittâmes enfin ces défilés scabreux ; et, après avoirtraversé une large vallée nommée Hoangtsao-ping (plaine aux herbes jaunes), où l'on remarque une grande variété de culture et de végétation, nous arrivâmes au célèbre pont Lou-ting-khiao, que oous dûmes traverser à pied et à pas lents.

Le pont Lou-ting-khiao fut construit eh 170L Sa longueur est de trente-deux toises et sa largeur de dis piedsseulement. Use compose de neuf énormes chaînes de fer, fortement tendues d'une rive à l'autre, sur lesquelles sont posées des planches transversales, mobiles, mais assez bien ajustées. La rivière Lou, sur laquelle est suspendu le Ix)u-ting-khiao, coule avec une si grande rapidité qu'il a toujours été impossible d'y construire un pont d'un autre genre. Les deux rives sont extrêmement élevées ; aussi, quand on es^ au milieu du pont, si on regarde de cette hauteur les eaux <lu fleuve qui fuient avec la vitesse d'une flèche, il est prudent de se tenir fortement cramponné aux garde- fous, de peur d'être saisi parle vertige et de se précipiter dans l'abime. On a soin de marcher toujours très-lentement, parce que, le pont étant d'une grande élasticité, on risquerait de faire la culbute.

De l'autre côté de la rivière Lou est une petite ville où nous fumes reçus assez bruyamment par un nombreux concours de peuple. Cette ville était la patrie de notre mandarin musulman, conducteur de la caravane,

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Il fut décidé que nous nous y airèterions un jour; il était bieajuste que ce mandarin, après avoir passé plus de deux ans à Ly-lang, sur la roule du Thibet, pût se délasser, au moins pendant une journée, au sein de sa famille. Le lendemain , il nous présenta avec un oi^eil tout paternel ses deux enfants enveloppés dans une superbe et resplendissante toilette. Ces enfants avaient la fig;ure si stupéfaite, si ébouriffée, il y avait tant de roideurdans leurs bras el dans leurs jambes que nous les eoupçonnâmes d'être logés pour la première fois dans de si magnifiques habits. Nous appréciâmes beaucoup, du reste, la courtoisie de notre musulman. Nous distribuâmes des friandises et quelques bonnes paroles à ces deux petits génies, nous les caressâmes de notre mieux, nous les trouvâmes, eofÎQ, gentils et spirituels au delà de toute expression, pendant que leur papa, souriant de l'un à l'autre, s'épanouissait d'aise et de bonheur. Il est fâcheux que nous ne puissions pas faire un éloge aussi pompeux de la cuisine du mandarin que de sa progéniture. Ce bravehomme, s'imaginant, sans doute, qu'après avoir admiré et contemplé ses deux héritiers pendant deux heures nous n'avions plus nen à désirer eo ce monde, s'avisa de nous servir un dtner détestable. Ce malheureux incident nous donna la conviction que nous avions aBaire à un personnage qui ne se ferait pas faute de spéculer, en roule, sur noire estomac, et comme il était évident pour nous que la famine et la mort se trouvaient au bout d'im pareil système, nous lui signifiâmes, en fronçant un peu les sourcils, que nous entendions vivre en Chine autrement que parmi les montagnes du Thibet. Les excuses ne man-

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quèrent pas, mais nous étions bien déterminés à n'on admettre jamais aucune.

Parmi les habilaals de Loii-ting-khiao, on retrouve encore un peu l'élément thibétain dans les mœurs, et surtout dans le costume. A mesure qu'on avance, le mélange, disparaît insensiblement, et il ne reste bientôt plus tjue la pure race chinoise.

Nous quittÂmes Lrf)Li-ting-khiao de grand matin, et nous franchîmes une haute montagne au sommet de laquelle on rencontre un im^nense plateau avec un beau lac d'une demi-lieue de largeur. Les sentiers qui conduisent à ce plateau sontsitortus et si difficiles que Yltinétaire chinois (() n'a pas cru pouvoir mieux les décrire qu'en disant : « Ils ne sontcommoa des que pouf les oiseaux. )i

Le jour suivant, nous eûmes un très-peu gracieux souvenir de nos terribles ascensions dans le Thibct. Nous escaladâmes le Fey-yué-lin, «montagne gîgani< iesque dont les rochers monstrueux s'élèvent pres- « que perpendiculairement. Leurs pointes blessent la « vue du voyageur. Pendant l'année entière, tout est «couvert de neige et entouré de nuages jusqu'au pied tt de la montagne. Le chemin est affreux et passe par Il des rochers et des crevasses ; c'est uue des routes les 1' plus difficiles de toute la Chine ; on n'y trouve « aucune place pour se reposer, y- Cette description, que nous empruntons à V Itinéraire chinois, est d'une parfaite exactitude. Nous retrouvâmes la neige sur cette fameuse montagne, et, en la retrouvant, il nous sembla

(I) Voir ce qui est dit de col Itinéraire chinois dans les Souvenirs fCun voyage, t. II, p. 40i.

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Il L'EHPtUB CHINOIS.

voir réunies et amoocelées toutes tes horreurs et les misères des routes- du Thibet et de la Tartarie. Nous étions comme des malheureux qui, après s'être arrachés du fond d'un abîme par des efforts de tout genre, y sont tout à coup précipités de nouveau. Les porteurs de nos palanquins firent des prodiges d.'adresse, de force et de courage. Dans les endroits les plus difficiles, nous voulions descendre pour leur procurer un peu de soulagement ; mais ils ne le permettaient que rarement, car ils mettaient une sorte d'amour-propreà gravircommedes chamois les rochers les plus escarpés, et à franchir d'affreux précipices, toujours portant sur leurs épaules ce lourd palanquin, qu'on voyait se balancer au-dessus des abîmes. Que de fois le frissoQ est venu parcourir nos membres ! Il n'eût fallu qu'un faux pas pour nous faire rouler au fond de quelque gouffre et nous broyer contre le rochers. Mais rien n'est comparable à la solidité et à l'agilité de ces infatigables porteurs de palanquin. Ce n'est que parmi ces étonnants Chinois qu'il est possible de trouver les gens de cette trempe. Ils exercent leur épouvantable métier avec une prestesse et une jovialité dont on est stupéfait. Pendant qu'ils courent sur ces affreux chemins, haletants, le corps ruisselant de sueur, et perpétuellement «xposésà se casser quelque membre, on les entend rire, plaisanter, quolibeler, comme s'ils étaient tranquillement assis dans une taverne à thé. Malgré les fatigues inimaginables que ces malheureux endurent, ils sont très-peu rétribués. La taxe de leur salaire est fixée à une sapèque par lî, ce qui revient à peu près à un sou par lieue. Ainsi ils peuvent tout au plus gagner la va-

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leur de dix sous dans une journée; et, comme dans l'année îlse rencontre un grand nombre dejours où ils ne trouvent pas à exercer leur industrie, ils ont une moyenne de six sous à dépenser journellement. Avec cela ils doivent se nourrir, se vêtir, se iogeret trouver encore du superflu pour passer la majeure partie des nuits à jouer et à fumer l'opium. Il est vrai que, en Chine, la nourriture du peuple est d'un bon marché incroyable; puis le porteur de palanquin est de sa nature un peu maraudeur, et il a le privilège de loger partout où il trouve un recoin , dans les pagodes, dans les auberges et autour des tribunaux. Pour ce qui est deson costume, il n'est pas, en général, très-compliqué: les sandale en paille de riz, un caleçon qui descend jusqu'à moitié cuisse... et voilà tout. Il a bien encore à son usage une courte camisole, mais il ne s'en affuble janiaisqu'à demi. Le porteur de palanquin est, parmi les Chinois, un des types les plus originaux ; nous aurons occasion del'étudier souvent dansle cours de ce voyage. Sur le sommet de la montagne, nos porteurs prirent UD peu de repos; ils dévorèrent avec avidité quelques galettes de maïs et fumèrent plusieurs pipes de tabac. Pendant ce temps, nous contemptionsen silence de gros nuages roux et grisquJ tantôt se balançaient ou se traînaient pesamment sur les flancs de la montagne, et tantôt demeuraient immobiles, se dilatant, se gonflant peu àpeuetsemblaut vouloir s'éleverjusqu'à nous. Au-dessous des nuages on voyait se dessiner en miniature des groupes de rochers avec de profonds ravins, des torrents écumeux, des cascades et des vallons cultivés avec soin, où de grands arbres au noir et épais feuil-

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lage traDcbaient TÎTement sur la tendre verduredes rizières. Le tableau se complétait par quelques habitations à moitié cacbées daos des touffes de bambou, d'oii s'échappaient par intervalles de légers tourbillons de fumée.

Malgré les difficultésetlesdangcrsqueprésente cette montagne,elleeslperpétuellemeDtcouverted'ungTand nombre de voyageurs ; car il n'y a pas d'autre passage pour se rendre à Ta-tsien-lon, grande place de commerce entre la Chine et les tribus thibétaînes.On rencontre, à chaque instant, le long de ces étroits sentiers, des files interminables de porteurs de thé en brique(l) qu'on préparée Khioung-tcheou, et qui s'expédie de Ta-tsien-lou dans les diverses provinces du Thibet. Ces thés,pressés et empaquetés en long dansdcs nattes grossières, sontplacés et retenus par des lanières en cuir sur le dos des porteurs chinois,qui s'en chargent ordinairement outre mesure. On voit ces malheureux, parmi lesquels on remarque un grand nombre de femmes, d'enfants et de vieillards, grimperainsi, à la suite les uns des autres, sur les flancs escarpés de la montngne. Ils avancent en silence, à pas lents, appuyés sur de gros bâtons ferrés et les jeux confinuellemeutâxés en terre. Des bêtes desommesupporteraient difficilement les fatigues journalières et excessives auxquelles sont condamnés ces nombreux forçats de la misère. De temps en temps, celui qui est à la tète de la lile donne le signal d'une courte halte en frappant la montagne d'un grand coup de son bâton ferré. Ceux qui le suivent imitent succes-

é en brique. (Voir Souvenirs

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