‹ L'empire chinoisChapitre 37 sur 154 · CHAPITRE ][I. HS · texte numérisé non relu

CHAPITRE ][I. HS

ferme. L'empereur, considérant l'immense population de l'empire, la grande division de la propriété territoriale et le caractère chicaneur des Chinois, en conclut que le nombre des procès tendrait toujours à augmenter dans des proportions efTrayantes, si l'on n'avait pas peur des tribunaux, etsi l'on était assuré d'y être bien accueilli et de recevoir toujours bonne et exacte justice. Comme l'homme, ajoute-t-il, estportéàse faire illusion sur ses propresiolérèta ,les conlestatioDSseraient i nterminables et la moitié de l'empire ne suffirait pas pour juger les procèsde l'autre moitié. J'en tends donc, dit l'empereur, que ceux qui ont recours aux tribunaux soient traités sans pitié, qu'on agisse à leur égard de telle façon que tout le' monde soit dégoûté des procès et tremble d'avoir à comparaître devanllesmagistrats. De cette manière, le mal sera coupé dans sa racine, les bons citoyens qui ont des difficultés entre eux s'arrangeront en frères, en se soumettant à l'arbitrage des vieillards et du maire de la commune. Quant à ceux qui sont querelleurs, têtus etincorrigibles,qu'ilssoientécrasésdans les tribunaux; voilà la justice qui leur est due.

Evidemment on ne peut admettre en entier une semblable manière de voir, quelque impériale qu'elle soit. llestcependantunfaitincontestable,c'estque,enChine, à part quelques honorables exceptions, ceux qui hantent les tribunaux et se font ruiner, quelquefois même assommer par les mandarins, sont des hommes à caractère haineux et vindicatif qu'aucun conseil ne peut calmer, et qui ont besoin d'être châtiés par leurs Père et Mère (1).

(l}Titre que Us Cbinois donnent aux magistrats.

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116 L'EHPIHB CDINOIS.

- Lejuge depaix Pao-ngan suivaitscrupuleusementles prescriptions de l'empereur Khang-hî. Depuis qu'on l'avait installé dans son petit tribunal, il nerëTaitqne plaideurs à rançonner; mais il est bien probable que ce n'était nullement dans l'iotention de diminuer le nombre des procès. Un jour que nous lui demandions des renseignements surla capitale du Sse-tchouen, il nous parla d'un quartier comme étant le plus mauvais delà ville. Nous crûmes d'abord que cet abominable endroit n'étaitqu'un repaire de mauvaissujetStprécisémentc'était tout le contraire. Depuis que je suis juge de paix, nous dit Poa-ngan, avec une réjouissante naïveté, ce quartier ne m'a pas donné un seul procès ; la concorde règne dans toutes les familles.

Ce magistrat avait deux Sis qui aspiraient à suivre la même carrière; mais il paraissait probable qu'ils n'arriveraient jamais à visser en haut de leur bonnet un globule quelconque. L'aîné, déjà ^é de vingt-trois ans, et père d'unjoli petit Ghinoisquicommençaità faire assez bien trotter les jambes et la langue, était un bomme d'une figure plus que maussade et d'une intelligence supérieurement bornée ; à ces agréments naturels se joignait une prétention qui faisait peine. Il avait étudié toute sa vie; quelquefoisilavait l'air d'étudierencore; mais le grade de bachelier était toujours à venir. Son père, le Trésorcacbé, avouait ingénument que son fils atné était inintelligent. Le cadet était un jeune homme de dix-septans, pâle, fluet, et que la phtisie conduisait lentement au tombeau. Autant l'autre nousparut fastidieux, autantnoustrouvâmescelui-ci aimable et intéressant. Il avait de l'instruction, un esprit fin ; puis,

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daas sa voix, une douceur mélancolique qui ajoutait beaucoup auxcbarmesde sa conversation. (ju'on ajoute à la famille du Trésor caché nos deux personnages d'honneur, le jeune fumeur d'opium avec le vieux niangeurde graines de pastèques, et on aura une idée delà compagnieau milieu de laquelle nous nous trouvions. C'était une chose assez singulière que cette position de deux missionnaires frauçais au milieu d'une grande ville chinoise, sur les confins du Thibet, à dix mille lieues de leur pays, vivant familièrementavec des mandarins, pendantque ieursorf se débattait entre le viceroi de la province et la cour de Péking.

La vie du mandarin chinois nous a paru assez peu occupée. Quand le soleil pénétrait dans la ville, Paongan s'installait sur son siège de juge et dépensait sa petite matinée à expédier les procès, ou, pour parler plusexactement.àlégaliserles extorsions combinées et arrêtées à l'avance parla scélératesse des scribes de son tribunal. Après ce travail desurérogation, venaient les grandes affaires de la journée, c'est-à-dire le déjeuner, le dîner et le souper. Pao-ngan tenait assez bonne table, caril recevait, ànotre intention, une allocation supplémentaire de la préfecture chargée de notre entretien. Cepeadant,dèsletroisième jour, le malheureux ne put résister à la tentation d'aj outer de l'eau àl'excellent via de riz qu'il nous servait, afin d'effectuer encore un tout petit proût de plus, 11 faut absolument que le Chinois use de tricherie et de fraude; tout gain illicite a pour lai uDattrait spécial et irrésistible. Dans les intervalles des repas, les occupations n'étaient pas très-sérieuses ; on fumait, on buvait du thé, on s'amusait à grignoter des

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fruits secs ou des fragments de canne à sucre, on sommeillait sur le bout d'un diTan,on se donnait del'air avec de larges feuilles de palmier plissées enéveDiail, on jouait une partie aux cartes et aux échecs, puis, de temps en temps, apriïaient quelques mandarins désœuvrés, et alors on se lamentait avec eux sur les embarras et les iocommodilés des fonctions publiques. Telle était la vie que menait le juge de paix. Nous ne l'avons pas surpris une seule fois le pinceau à la main ou lisant dans un livre.

Il esta croire que tous les fonctionnaires chinois ne ressemblent pas à PaO'ngan,nous en avons connu plusieursqui étaient, au contraire, studieux, pleins d'activité et doués d'une grande intelligence. Le désir et l'espoir de l'avancemeat dans leur carrière les tenaient toujours en haleine.

Durant notre séjour à laj ustice de paix, lorsque nous sentions la fatigue et l'ennui nous gagner au milieu de notre entourage habituel, nous allions nous réfugier auprèsd'un personnagequi passait la majeure partie du jour chez Pao-ngan. C'était un vénérable gradué èslettres, instituteur des enfants du Trésor caché. Nous lui parlions del'Europe, et, en retour, il nous racontait des chinoiseries qu'il savait merveilleusement assalsonner d'une fouledesentencestiréesdesauteurs classiques. Le vieux lettré chinois ressemble beaucoup à nos érudits d'autrefois, dont la conversation était toujours hérissée de citations grecques et latines. En France, ils ontpresque entièrement disparu, et on n'en trouve plus aujourd'hui que très-difficilement. Ce type est au contraire, en Chine, dans toute sa splendeur. Le savant

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classique se présente partoutavec assuraDce,avec même utt peu de vanité et de moi^ue, tant il est convaincu de sa valeur. Il est le diapason de toutes les conversations, car il est érudit et surtout parleur. Son organe vocal est ordinairement d'une merveilleuse fleiibilité; ila l'habitude d'accompagner sa voix de grands gestes, et il aime à appuyer sur les accents et à bien faire sentir la différence des intonations. Son langage, parsemé d'expressions appartenant au style sublime, est souvent peu intelligible ; mais c'est encore uo avantage, parce qu'il trouve ainsi l'occasion de venir au secours de .ses auditeurs en dessinant en l'air, du bout de son doigt, descaractëres explicatifs. Si quelqu'un prend la parole en sa présence, il l'écoute en branlant la lète d'une manière compatissante, et son malin sourire semble lui dire : Vous n'êtes pas éloquent. Lorsque le lettré remplit les fonctions de magister, il a bien, au fond, la même dose de prétention ; mais il est forcé d'avoir, au moins extérieurement, un peu de modestie ; car, s'il enseigne, c'est pour gagner sa vie, et il comprend qu'il n'est pas bon d'étaler sa fierté devant ceux dont on peut avoir besoin.

Lesmagisters forment, en Chine, une classe extrêmement nombreuse. Ce sont ordinairement des lettrés sans fortune qui, n'ayant pas pu se pousser jusqu'au mandarinat, sont obligés, pour vivre, d'embrasser cette carrière. 11 n'est pas, toutefois, nécessaire d'avoir subi les épreuves des examens et d'être gradué pour être magister. En Chine, l'enseignement est libre sans restriction, chacun peut tenir école sans que le gouverDemeutintervienneenaucuaefaçon.L'intérétqu'ua

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420 L'BHPIRB CHINOIS.

père doit naturellement porter à l'éducation de ses enfants est, dit-on, une garantie suffisante pour le choix du maître. Les cbefs des TÎllages et des divers quartiers des Tilles se réunissent, quand ils veulent fonder une école, et délibèrent sur le choix du maître et sur le traitement qui lui sera alloué. On prépare ensuite un local, et lei! classes s'ouvrent. Si le magistercesse d'être à la convenance de ceux qui l'ont appelé, on le remercie et on en choisit un autre. Le gouvernement peut avoir seulement une infiuence indirecte sur les écoles par les examen? que doivent subir ceux qui veulent entrerdansla corporationdes lettrés. Ils doivent néce^irement étudier les livres classiques et les auteurs sur lesquels ils auront à répoudre. L'uniformité qu'on remarque, eu Chine, dans lesécoles, est plutôt le résultat d'un usage, d'un acquiescement libre des populations que d'une prescription légale. Dans nos écoles catholiques, les professeurs chinois expliquent librement à leurs élèves les livres de la doctrine chrétienne, sans autre contrôle que celui du vicaire apostolique ou da missionnaire. Les personnes riches sont assez dans l'habitude d'avoir.pour leurs eufanls,des maîtres particuliers qui viennent leur donner des leçons à domicile et qui souvent même logent dans la famille.

La Chine est assurément le pays du monde oùl'inslruction primaire est le plus répandue. 11 n'est pas de petitvillage, de réunion de quelques fermes, où l'on ne rencontre un instituteur. 11 réside, le plus souvent, dans la pagode. Pour son entretien, il a ordinairement lès revenus d'une fondation fine ou une espèce de dtme que les agriculteurs s'engagent à lui payer après la

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