CHAPITRE V
Pendant que nous faisions, en contrebande, cette singulière correspondance, notre rusé chrétien continuait toujours sa ronde dans les divers quartiers du palais communal, sans oublier de frapper, de temps en temps, sur son instrument de bambou, les veilles de la nuit. Quand la lettre fut terminée, il la prit, la cacha avec soin dans les plis de sa ceinture, et se remit tranquillement à sa manœuvre.
Les Chinois ont toujours à leur disposition, pour toutes les circonstances, un trésor inépuisable de ruses et de supercheries. Les chrétiens de Tchoung-king, voulant nous faire parvenir en secret la lettre de monseigneur Desflèches, avaient imaginé de s'introduire de nuit dans le palais communal. L'un d'eux, pauvre artisan, ne pouvant, par sa position sociale, exciter aucun 8oupçon,seprésentaauxgardien3en qualité de veilleur de nuit, ayantsoin de demander un salairebien inférieur à celuiqu 'on donne ordinairementauxgensqui exercent ce genre d'industrie. Son offre fut acceptée àla grande satisfaction des chrétiens de Tchoung-king, qui durent se trouver heureux de nous faire parvenir leur lettre, et peut-être «n peu aussi d'avoir pu jouer un tour à la police ; car les Chinois ne sont pas tout à fait insensibles à cette singulière jouissance des vieux peuples civilisés. Les gardiens de nuit sont très à la mode dans toutes lesprovinces delà Chine ; ils sont surtout régulièrement employés dans les pagodes, les tribunaux et les hôtelleries ; les riches particuliers en ont aussi à leur service. Ces hommes sont obliges de se promener pendant toute la nuit dans les endroits confiés à leur vigilance, et de faire du bruit en frappant, par intervalles, sur un tam-
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tam ou sur un iostrameot de bambou. Ce bruit a pour but d'avertir polimeot les voleurs qu'on se tient surses gardes, et que, par conséquent, le moment n'est pas fa* Torable pour percer les murs ou enfoncer les portes. Dans certaines villes l'administration entretient aussi des veilleurs de nuit, organisés en patrouille, pour papcouriflesrues.maintenir la tranquillité publique,e( avertir les citoyens de prévenir les incendies. Ils s'arrêtent un instant dans les divers quartiers, et, après avoir fait résonner trois fois leur tam-tam de bronze, on les entend crier àTuniiison iIou-cAan, lou-hia, siaosin-ho, c'est-à-dire : au rez-de-chaussée et à l'étage supérieur, qu'on prenne garde au feu.
Les incendies sont très-fréquents en Chine, surtout danslesprovîaces méridionales où les maisons sont,en grande partie, construiles en bois. L'usage de fumer continuellement, et d'avoir presque toujours du feu pour la préparation du thé, doit être une cause de nombreux accidents; on est même étonné qu'ils ne soient pas plus multipliés lorsqu'on a vécu quelque temps parmi les Chinois, et qu'on a été témoin du désordre qui règnedansleursmaisons, et de leur peu de précaution. Quand un incendie s'est déclaré quelque part, ce qu'on appréhende le plus, ce sont les voleurs ; ils accourent aussitôt de toutes parts, sous préteite d'éteindre le feu, augmentent à dessein la confusion, s'introduisent partout, et enlèvent a leur profit tout ce qu'ils ont l'air de vouloir arracher aux flammes. C'est un véritable pillage ; aussi, le premier soin de ceux qui sont victimes d'un incendie, c'est d'empêcher le public de venir au secours.On s'empresse de déménagercomme on peul,et
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de faire dans la maison le vide le plus complet. Lesvoi- SÏDS de l'incendie sont obligés d'en faire autant, car les pillards, sous préteste d'arrêter les progrès du feu, se hâtent de démanteler les maisons et d'emporter les matériaux, quand ils ne trouvent pas autre chose à voler ; c'est toujours autant de pris. On comprend ce que peut devenir un incendie avec de pareils auxiliaires, llsuffit de quelques heures pour faire disparaître deux ou trois cents maisons.
Dansplusieursvilles,pourtant,radmiiiistration montre une certaine sollicitude au sujet de ces horribles attentats. Ainsi, comme nous l'avons déjà dit, elle fait crier au public de prendre garde au feu; de plus, elle entretient, dans les rues principales, de grandes cuves en bois,toujoursrempliesd'eau; il existe même quelquefois un corps de pompiers plus ou moins hien organisé. Aussitôt qu'un incendie se déclare, les mandarins se font un devoir de se rendre sur les lieux avec la troupe et les agents de police, afin d'écarter la populace qui, d'instinct, est toujours disposée à se transformer en bande de voleurs. Les pompes chinoises fonctionnent à peu près comme les nôtres; on les nomme ckui-loung ou yang-loung, c'est-à-dire dragon aquatique ou dragon marin. Yang-loung peut encore se traduire par dragon européen, ce qui tiendrait à prouver que les pompes à incendie sont d'importation européenne, et que les Chinois sont capables de se résigner à admettre chez eux les usages des pays étrangers.
Unechose que nousavonstoojoursadmirée en Chine, c'est l'activité surprenante avec laquelle on se remet, immédiatementaprèsTincendie, à reconstruire les mai-
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soos dévorées parles flammes. Les pompiers se sonl à peine retirés que les maçons et les charpentiers eavahissent ce sol encore tout brûlant. Ordinairement ce ne sont pas les mêmes propriétaires qui bâtissent; ceui-Iâ sont le plus souvent ruinés ; ils disparaissent et voat se caser où ils peuvent. La soif du commerce et des spéculations est tellement ardente dans ce pays, qu'au moment même où le Feu dévore les maisons, les acquéreurs du terrain se présentent en foule, et le contrat de vente se signe, enquelque sorte, àlalueurdeTinceadie. Le sol est aussitôt déblayé comme par enchantement, et il est d'usage qu'on aille entasser tous les décombres sur l'emplacement de la maison où le feu s'est d'abord déclaré. La loi, par cette mesure, prétend infliger une punition àceluîqu'elle suppose coupablede négligence, en lui faisant supporter tous les frais du déblayement. On rencontre fréquemment, dans l'enceinte des villes, de nombreux entassements de décombres quin'ontpas d'autre origine que cet usage.
Nous quittâmes Tcboung-king le lendemain, un peu tard, pour aller passer la journée dans ta ville voisine. Nous n'eûmesqu'à traverser le fleuve Bleu , donllecours rapidepouvait présenterquelques difficultés; maisnous arrivâmes à l'autre bord sans lamoindre contradiction, etmaltreTingne manqua pasde s'en attribuer le succès. 11 avait su choisir, disait-il, une barque d'une construction parfaite et des mariniers d'une intelligence éprouvée ; puis Kao-wang, dont il avait récité les litanies de grand matin, tout en fumant son opium, avait commandé au fleuve de nous porter sur ses ondes en douceur et pacifiquement.
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