CHAPITRE V
Nos petites aventures de Kien-tcheou avaient eu du retentisse meut. Les maadarins, convaincus que nous n'étions nullement disposés à favoriser à nos dépens toutes leurs combinaisons d'intérêt, parurent en prendre leurparti. Déjà à TcKoung-king nous pûmes constater lestons effets de notre fermeté. Nous trouvâmes le palais communal entièrement pavoisé et d'une tenue irréprocbabie ; tout le monde fit des eiforls pour être prévenant et aimable ; aussi fûmes-nous tout disposés à récompenser ce, zèle par un prompt départ.
L'administration augmenta notre escorte d'un nouveau mandarin militaire et de huitsoldats. On ne manqua pas de nous dire que les auloritésde la ville avaient voté ce renfort en vue de nous faire honneur, etdedon- Der à notre marche une allure plus solennelle, ou, comme on s'exprime en Chine, pour déployer le caractère d'une majesté hautaine. Nous remerciâmes le préfet de sa courtoisie, et nous lui laissâmes tout le mérite de sa prétendue générosité. Nous savions que la mesure avait été ordonnéeparle vice-roi, à cause des bandes de voleurs dont étaient infestés les chemins que nousallionsparcourir jusqu'aux limites de la province. Le nouveau mandarin militaire était un héros de la fameuse expédition envoyée à Canton contreles Anglais en 184â. Quoiqu'il eût fait la guerre contre les diables occidentaux, son air était très-peu martial ; sa longue figure de papiermàché, sa bouche toujours niaisement entr'ouverte, et sa démarche maussade et disloquée, ne luidonnaientpasune tournure extrêmement guerrière. Ses manières prétentieuses et peu convenables, nous ârent augurer que nous ne ferions pas ensemble trës-
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bon ménage. Des notre première entrevue, sous prétexte que, pendantsonséjour à Canton, il avaitélé se promener quelquefois deTaotles factoreries européennes, il prit avec nous de tels airs de camaraderie, que nous fûmes obligés de le rappeler à l'observance des rites. Aprèsavoirquitté les bords du fleuve Bleu, nous arrivâmes à Tchang-tcheou-hien, ville de troisième ordre. C'était là précisément que se trouvaient ces trois chrétiens emprisonnés dont nous avait parié monseigneur Desflëches. Aussitôt que nous fumes intallés au palais communal, le préfet de la villevint, selon la règle établie, nous rendre visite avec tout son étal-major. Nous le reçûmes, en présence de nos mandarins conducteurs, avec leplusdesolennitépossible. Quand oouseûmes épuisé toutes lesbanalités d'une conversation d'étiquette, nous demandâmes s'il y avait beaucoup de chrétiens dans son district, — Ils sont trèsnombreux, nous répondit-il. — Sont-ils braves gens, s'appliquent-ils à la perfection du cœur et aux vertus chrétiennes? — Comment! des hommes qui suivent votre sainte doctrine peuvent-ils être mauvais? Tous les chrétiens sont excellents, c'est une chose connue. — Tu as raison, ceux qui suivent fidèlement la doctrine du Seigneur du ciel sont des hommes vertueux. Votre grand empereur, dans un édit qu'il a adressé à tous les tribunaux, proclame que ^la religion chrétienne n'a pas d'autre but que d'enseigner auxJiommes la fuite du mal et lu pratique du bien ; en conséquence, il permet à ses sujets, dans toute l'étendue de l'empire, de suivre cette religion, et il défend aux mandarins, grands et petits, de rechercher et de per-
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sécuter les chrétiens. Cetédît impérial est, sans doute, parvenu dans cette ville.et tu en as eu connaissance. — La volonté de l'empereur est comme la chaleur et la clarté du soleil, elle pénètre partout. L'édit impérial est descendu jusque dans cette pauvre ville. — C'est ce que nous avons entendu dire ; mais le peuple, qui, dans ses moments d'oisiveté, aime à répandre des paroleslégcresetdes propos dénués de raison, prétend que, dansletribunalde Tchang-tcheou-hien, on ne respecte pas la volonté impériale. Les langues indiscrètes vont même jusqu'à dire que trois chrétiens de Tchangtcheou-hien ontété arrêtés depuis peu de jours et qu'ils sont encore enfermés dans ta prison de ton tribunal. Que faut-il penser de ces rumeurs? — Elle sont vaines et fausses. Le peuple de nos contrées étant enclin au mensonge, on ne doit pas ajouter foi à ses discours. Il est reconnu que les chrétiens sont des hommes vertueux; quidonc seraitassez téméraire pourles mettre en prison, surtout après que l'édit de l'empereur a été notifié?— Il est, en effet, difficile de concevoir qu'un homme tel que toi soit capable de se laisser allerà une semblable témérité. « Le sage écoute les propos de la muUitude;mais il sait discerner lavéritédu mensonge.»
Après cet aphorisme nous rentrâmes dans les banalités de la conversation, au grand contentement du préfet, qui, sans doute, devait beaucoup s'applaudir intérieurement de nous avoir mystifiés. Il se retira plein de lui-même et tout glorieux de son succès, distribuant de majestueux saluts à la compagnie, et se pavanant et faisant la roue comme un coq d'Inde.
Aussitôt qu'il eut quitté le palais communal, nous
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3W L'EHPIRE CBINOIS.
dimesà maître Ting : Prends un pinceau et écris... Nous lui dictâmes le nom, l'âge et la profession des trois chrétiens emprisonnés; puis nous le priâmes de se rendre immédiatement au tribunal et de remettre cebilletau préfet, en lui disantque ces trois hommes que nous lui signalions étaient enfermés dans ses prisons, qu'il nous avait menti effrontément; mais que nous avions voulu respecter sa dignité et ne pas le faire rougir devant le public, parce que l'autorité d'un magistrat a toujours besoin d'être entourée de prestige et d'honneur.
Le tribunal du préfet était attenant au palais communal. Aussitôt quemaîtreTingy fut arrivé, nouseotendimes le retentissement du tam-tam etles clameurs que poussent les satellites quand le juge monte à son siège pour rendre la justice. Un instant après on introduisiten notre présence dos trois chrétiens rendus à la liberté, qui venaient nous saluer et nous témoigoer leur reconnaissance. Le scribe du préfet était chargé de nous dire que sonmaitreavaitignoré l'emprisonnement de ces trois chrétiens, que l'affaire avait été traitée par un agent subalterne, ignorant du droit et audacieux, déjàcoupablede plusieurs fautes de ce genre.etdqpton nemanquerait pas de faire justice. D'après les lois delà politesse chinoise, nous dûmes avoir l'air de prendre ce nouveau mensonge pour un vérité incontestable.
Le motif pour lequel on avait emprisonné les chrétiens,c'est parce qu'ils avaient refusé de contribueraux superstitions pratiquées par les Chinois dans les temps degrandesécheresse,etdontlebutestde demander de Veau au dragon de la pluie. Lorsque les sécheresses se
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