CHAPITRE YIII
Situation assombrie. — Impressions de l'Impératrice. — Rapports du maréchal Bazaine. — Incident de l'abbé Alleau. — Difficultés financières. — Les fonds provenant du premier emprunt sont rapidement épuisés. — La Banque du Mexique. — Le ministre des Finances, M. Fould, au maréchal Bazaine. — Mines de la Sonora. — Projet de convention annexe au traité de Miramar. — M. Gwin. — Lettre de Napoléon III (14 mai 1864). — M. Drouyn de Lhuys au marquis de Montholon. — Le commandant en chef prépare l'occupation de la Sonora (décembre 1864). — Instructions confidentielles données au général de Castagny. — Opposition de Maximilien.
Je ne sais si vous êtes au fait que le Saint-Père, qui a le caractère enjoué, dit souvent de lui-même qu'il est jettatore? Eh bien! c'est positif que, depuis que son envoyé a mis le pied sur notre sol, nous n'avons eu que des déboires, et nous en attendons un nombre qui ne sera pas moindre dans un avenir prochain.
C'est en ces termes qu'écrivait, eu janvier 1865, l'Impératrice Charlotte à une amie d'Europe. On voit qu'elle cherchait encore à dissimuler ses tristesses, ses appréhensions, sous une apparence de belle humeur.
Elle se faisait cependant bien peu d'illusions déjà à cette époque, comme le prouve la suite de la lettre :
L'énergie et la persévérance ne nous manquent pas, je crois; mais je me demande si, les difficultés de toute espèce continuant de la sorte, il y aura possibilité d'en sortir. Le clergé, blessé à mort par la lettre du 27 décembre, n'est pas facile à dompter: tous les vieux abus se coalisent pour éluder les dispositions de l'Empereur vis-à-vis de lui. Il y a là-dedaus, non peut-être du fanatisme, mais une telle ténacité sourde et manœuvrière, que je crois impossible que les membres qui composent aujourd'hui le clergé puissent jamais en former un nouveau. Ce qu'on fera d'eux, voilà la question. Lorsque Napoléon I" obtint du Pape la démission des évoques émigrés,'ils vivaient à l'étranger, et, comme c'étaient de saints personnages, ils se résignèrent : ceux quenous avons ici quitteraient volontiers leurs sièges, mais pas leurs revenus. Un traitement de l'État ne leur rapporterait jamais autant, et leur idéal est de vivre en Europe avec cet argent, pendant que nous bataillons ici pour fixer la position de l'Église.
Les biens vendus vont être revisés ; seconde pomme de discorde, car, par la reconnaissauce des lois de réforme nous nous sommes mis les conservateurs sur les bras, et aujourd'hui nous allons avoir à dos les libéraux et les adjudicataires. Comme il ne saurait y avoir qu'un poids et une mesure pour tous, ceux qui se sont livrés à des opérations illicites devront restituer leurs gains, et je crains que cette œuvre de réparation et de justice n'excite autant di' passions que la perte des biens pour le clergé.
Nous traversons depuis un mois une forte crise. Si elle est victorieusement supportée, l'avenir de l'empire mexicain s'annonce bien; sinon je ne sais ce qu'il faut en augurer. Pendant les six premiers mois, tout le monde trouve le gouvernement parfait : touchez à quelque chose, mettez la main à l'œuvre, on vous maudit. C'est le néant qui ne veut pas être détrôné...
Ce que disait l'Impératrice sur « l'idéal » des évêques n'était que trop exact. Eu voici uue preuve dans une lettre adressée d'Oajaca, le 10 février 1865, au général L'ilériller par le maréchal :
Que Ms'' Labastida reste à Mexico ou qu'il retourne en Europe, je crois que cela n'avancera pas beaucoup la solution des affaires ecclésiastiques. Mon opinion est néanmoins que Sa Majesté a bien fait de lui objecter que sa place était dans son diocèse. Il est préférable que les prélats mexicains soient au Mexique au moment où la grave question des biens du clergé va se traiter et se résoudre, qu'en Europe et surtout à Rome.
Le maréchal se tenait en effet au courant de tout ce qui se passait ; présent ou absent, il surveillait de son mieux les actes du gouvernement impérial, et il en informait exactement notre ministre de la Guerre. Tous les quinze jours il lui envoyait un rapport résumant les rapports particuliers qu'il recevait des commandants supérieurs dans les provinces. Sur ce point, il nous est facile, pièces en mains, de détruire l'opinion qui s'est plu à le considérer tantôt comme un censeur violent et morose de Maximilien, tantôt comme un optimiste trompant son gouvernement sur la marche des choses. S'il n'a pas tout vu, s'il n'a pas tout su, s'il n'a pas tout prévu, c'est que cela était impossible à un homme, même dans sa situation ; mais il n'est que juste de constater que ses rapports furent presque toujours l'expression vraie de la situation.
C'est bien à eux que Napoléon III dut de connaître.
dès ses débuts, les faiblesses du gouvernement de Maximilien, et c'est pour ce motif qu'il écrivit, au bas de la dépêcbe de l'Impératrice Eugénie, cette petite phrase tracée à la hâte, mais qui en disait bien long : « Il faudrait, je crois, que l'Empereur montrât plus de résolution ».
A la même époque, le maréchal écrivait :
Depuis ma dépêche du 10 de ce mois (septembre 18()4),la situation politique du pays n'a pas subi de modification sensible, quoique cependant une certaine inquiétude se soit manifestée...
... Si le parti libéral, entraîné par les manières atfables et bienveillantes du souverain, s'est montré de prime-abord disposé à accepter une part dans l'administration du pays, je dois constater qu'il paraît aujourd'hui plus réservé et qu'il laisse percer l'inquiétude que je signalais au début de cette dépêche.
Rien en effet n'est venu, de la part du gouvernement, indiquer au peuple mexicain que l'Empereur ait pris quelques mesures relatives aux graves questions qui agitent le pays. Aueun arrêté, aucun décret n'est encore sorti pour faire connaître les intentions du souverain.
Aussi dois-jc constater une sorte de malaise et de mécontentement, qui se traduisent par une attitude plus réservée et par une certaine tendance du parti libéral à se rapprocher des réactionnaires, sous l'influence d'aspirations contraires, il est vrai, mais non satisfaites de part et d'autre...
Le parti libéral se servira du parti opposé dans l'espoir de renverser l'édifice établi à si grand'peine, et on ne peut se dissimuler que l'énergie et l'intelligence ne soient du côté des libéraux.
Et lorsque, après l'expédition d'Oajaca (qui trouvera sa place plus loin, dans le récit des faits mili-
taires), le commandant en chef revint à Mexico, il communiqua aussitôt au maréchal Randon ses impressions sur la situation créée par l'échec des négociations avec le nonce du Pape :
Mexico, 10 mars 186r).
Monsieur le Maréchal,
Le décret du 26 février sur la liberté religieuse n'a causé aucune agitation, eûacé pour ainsi dire par le décret impérial qui traite de la désamortisation des biens du clergé. L'elfet produit par ce décret sur l'opinion publique a d'abord été très grand, parce qu'on y voyait la confirmation de la loi dite de réforme ; mais la réllexion est venue : une lecture plus attentive du décret précité a montré les difficultés de son application, les lenteurs interminables que les dispositions de l'article 13 apportaient à la solution des affaires pendantes, et la revision apparaît aujourd'hui aux propriétaires de biens nationalisés ou de ^«r/arès comme une cause de ruine et comme une difficulté de plus venant entraver les intérêts engagés dans les affaires...
Le clergé a été atteint très au vif, et exploite la portion mécontente de la population à son profit. En somme, ce décret n'est qu'un atermoiement, et ne saurait rien produire, pour le moment du moins.
Les partis tendent à s'unir, et des écrits proclamant l'union comme le seul moyen de repousser l'étranger et l'envahisseur sont clandestinement répandus dans le public.
La polémique engagée sur le terrain des biens ecclésiastiques vient de trouver un nouveau champion dans la personne de M. Aileau, prt'tre missionnaire arrivé tout récemment de France, qui avait commencé à faire imprimer une brochure que l'on a saisie par ordre de l'Empereur Maxiniihen. Ce prêtre, venu à Mexico pour représenter les intérêts du clergé français, ne se contente pas de battre en brèche
dans sa brorhure les arguments mis en avant par les partisans de la réforme, il y déverse le blâme et des insinuations malveillantes sur l'Empereur et l'intervention française.
Lefi relations de M. Alleau à Mexico avec Son Exe. le nonce apostolique, M"'' Labastida et d'autres personnes, ne m'ont point laisse de doute sur sa mission. M. Alleau est né à Nice, et par conséquent Français, et, après m'ètre entendu avec M. le ministre de France, je l'ai fait diriger sur la Vera-Cruz, d'oii il sera envoyé à la Nouvelle-Orléans, ofi il désire se retirer. Je pense que la mesure exceptionnelle que j'ai cru devoir prendre à son égard sera approuvée.
Les dernières nouvelles que j'ai reçues de l'intérieur sont bonnes sous le rapport politique et meilleures au point de vue administratif. Les rassemblements qui me sont signalés dans le nord, du côté de Cbibuahua, les intentions prêtées au général Negrete, méritent confirmation d'une part, et ne sont que la conséquence des événements.
L'entêtement de l'ex-président Juarez se manifeste sur iin terrain d'oii il ne nous a pas encore été possible de le chasser; mais, ainsi que Votre Excellence a pu s'en rendre compte par mes rapports émanés de l'état-major général, toutes mes mesures sont prises pour une opération sérieuse de ce côté, et j'ai tout lieu d'espérer qu'aucun accident ne surgira avant que mes troupes ne soient complètement en ligne pour agir.
J'adresse à Votre Excellence les copies des trois rapports des commandants supérieurs de Zacatecas, Guanajuato et San-Luis-Potosi. Votre Excellence jugera une fois de plus de l'état du pays dans ces localités éloignées et importantes; elle verra en même temps tous les efforts que nous faisonspour éclairer le gouvernement impérial, l'aider de nos conseils et de notre action....
Nous avons tenu à donner ces deux citations, malgré leur longueur, afin de montrer sur quelles preuves
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nous appuyons nos dires. Il nous serait aisé de multiplier ces citations, mais le cadre assigné à cet ouvrage ne le permet pas. Force nous sera donc de nous borner à des extraits; mais pour qui en connaît la source ils seront aussi probants que des reproductions intégrales.
Les difficultés religieuses n'étaient point les seules qui attendissent le nouveau gouvernement, et les difficultés financières venaient leur disputer la première place dans les préoccupations de l'Empereur et de ses ministres.
La pénurie du trésor avait été l'origine des embarras de Juarez, le prétexte invoqué par l'intervention, et finalement la cause de tous les événements dont le Mexiqueétaitlethéâtre dcpuisle milieu de l'année 186 L
La situation financière, malgré l'administration sage et prudente de la Régence, n'avait pu se modifier en si peu de temps au point de devenir bonne à l'avènement de Maximilien. Avec de la tranquillité, du bon ordre et surtout de la probité chez les agents du Trésor, on pouvait espérer un meilleur rendement des douanes, seule vraie ressource alimentant le Trésor public; mais il restait bien des déficits à combler, bien des dettes à payer, et le nouveau gouvernement se trouvait, dès le début, exiger de plus grandes dépenses.
Pour n'en citer qu'une, au lieu des tîOOOO piastres de traitement allouées au président de la République, la liste civile exigeait 1 500 000 piastres pour l'Empereur et 200 000 pour l'Impératrice. On avait en outre
créé une multitude de charges honorifiques largement rémunérées.
L'empire naissant avait heureusement, grâce à l'appui de la France, trouvé du crédit, et le premier emprunt contracté par Maximilien, encore à Miramar, avait produit 1;26 millions.
Cette somme n'était point parvenue entière au Mexique, il s'en fallait : 8 millions avaient été remis à Maximilien ; 24 millions étaient restés dans les caisses de la Commission des finances mexicaines établie à Paris, pour garantie des intérêts des deux premières années ; 1 500 000 francs avaient été remis à M. Radonetz, pour l'achèvement du palais de Miramar; 1 800 000 francs avaient été versés au général Chapelle pour l'équipement de la légion belge ; 2 millions et demi au colonel Mathias Leiser. pour la légion autrichienne. Le Trésor mexicain avait reçu une cinquintaine de millions.
D'après le traité de Miramar, il devaitremettre entre les mains de notre payeur, chaque mois, à partir du 1^' juillet 1864, 2 083 000 francs pour la solde, la nourriture et l'entretien de l'armée française. Mais les ressources n'étaient pas même suffisantes pour payer l'armée indigène. Qu'arriva-t-il? Le maréchal Bazaine, ne pouvant rien obtenir au Mexique, se couvrit des avances faites par des délégations sur les fonds de l'emprunt laissés à Paris. Ceux-ci furent promptement épuisés.
La situation devint alors extrêmement difficile. D'une part, le service de trésorerie de l'armée ne pouvait rester sans payer la solde des troupes et les
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autres dépenses nécessaires, et, d'autre part, le gouvernement français setrouvait dansun grand embarras vis-à-vis des Chambres, auxquelles on avait annoncé la fin de notre secours fmancier lors de l'adoption de la convention de Miramar. Dès le 27 août 1861, le ministre de la Marine, M. de Chasseloup-Laubat, s'en ouvrait nettement au commandant en chef :
Une lettre adressée à M. le ministre des finances a fait connaître à l'Empereur que les troupes mexicaines avaient encore été payées sur les fonds du Trésor français, malgré les stipulations de la convention passée avec le gouvernement mexicain.
J'ai été invité à appeler votre plus sérieuse attention sur ce sujet. Vous savez que, devant le Corps législatif, M. le ministre d'État el les commissaires du gouvernement ont fait connaître quelle était l'étendue des sacrifices que la France avait dû s'imposer pour atteindre le but qu'elle s'était proposé au Mexique, et que les limites de ces sacrifices ont été posées d'une manière précise à partir du !*■' juillet de celte année. Tout l'équilibre du budget de tSOi repose donc sur l'observation des conventions conclues avec rEmpereur Maximilien, dont le gouvernement s'est engagé avant tout à solder les troupes indigènes.
Nous ne nous dissimulons pas que le premier sujet de vos préoccupations a dû être et doit être encore la pacificationdu pays, et que, devant l'impossibilité où a pu se trouver le gouvernement de Mexico de faire face aux dépenses de son armée, vous avez voulu sauvegarder les intérêts les plus importants qui vous étaient confiés. Mais vous devez comprendre aussi combien serait fausse la situation du gouvernement de l'Empereur devant le Corps législatif si toutes les assertions qu'il a présentées lors de la dernière sessioti se trouvaient démenties par les faits.
Je suis donc chargé de vous demander de faire tous vos efforts pour que le Trésor français n'ait plus à solder de troupes mexicaines. 11 ne faut pas que les dettes du gouvernement augmentent vis-à-vis de la France, et il importe que la convention soit religieusement observée...
Le maréchal Bazaine s'efforçait d'obéir aux ordres de son gouvernement; mais la situation était plus puissante que sa volonté. Ce n'était point à lui à organiser l'administration ni les finances du nouvel empire : ce soin incombait à Maximilien. Celui-ci en avait bien l'intuition, mais il réglait cette question comme il réglait toute chose : à l'européenne et par les moyens aussi lents qu'inefficaces employés dans le vieux monde. Ainsi il créa une commission des finances. Il la divisa en six sections, et lui traça le programmedeses travaux. Elle devait examiner: l°les impôts; 2° les questions de change; 3" les charges du Trésor; 4° les raines, le commerce, l'agriculture; 0° le crédit public, les règlements de la dette intérieure et extérieure; 6° les budgets, la comptabilité et l'organisation du Tribunal des comptes.
Cela fait, il attendit.
Il ne comprenait pas toujours les nécessités de la situation. On en vit une autre preuve dans les négociations entamées pour la fondation de la Banque du Mexique.
On sait les services que la Banque de France rend journellement à notre administration des finances : avançant de l'argent quand les impôts sont en retard, encaissant les sommes disponibles, en un mot régu-
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larisant le service des paiements et consolidant le crédit. Presque tous les autres pays ont des établissements analogues. La première pensée de Napoléon III et de M. Fould avait été de doter le Mexique d'une institution semblable. La Régence avait compris et accepté cette idée do notre gouvernement: l'exécution en avait été reportée à l'arrivée de Maximiiien.
Celui-ci ne se pressait nullement de donner son consentement. Malgré les instances de M. Gorta, il ajournait indéfiniment sa décision.
Notre ministre des Finances, contrarié de ces atermoiements, s'adressait, en désespoir de cause, au maréchal Bazaine (30 septembre 1864) :
... Je croyais les choses plus avancées, et je regrette beaucoup ce retard, car l'instrument le plus utile pour le crédit du Mexique et le développement des affaires, c'est la Banque.
J'ai épuisé tout ce que je pouvais dire à ce sujet à CEmpereur Maximiiien dans les conversations que j'ai eues avec lui à Paris, et où j'ai eu le regret de ne pouvoir faire prévaloir dans son esprit l'importance de l'engagement que l'Empereur Napoléon et moi, par son ordre, nous avons pris envers MM. Hottinguer et C'«, engagement qui avait été ratifié par la Régence. Je n'ai pas besoin d'insister auprès de vous sur ce que cette circonstance avait de pénible. Vous avez d'ailleurs parfaitement apprécié vous-même l'avantage national qu'il y aurait pour nous à ce que la Banque du Mexique fût placée entre les mains de Français.
Dans la lettre quej'adresse parce courrier à l'Empereur du Mexique, j'aborde la question d'un nouvel emprunt, d'un nouvel appel au crédit. Je crois en effet qu'un second emprunt pourrait être négocié dans les premiers mois de
l'année prochaine, si, d'ici là, comme il faut l'espérer, les choses s'établissent régulièrement au Mexique, et si le gouvernement se pénètre bien de la nécessité de faire honneur à tous ses engagements, et notamment à ceux qu'il a contractés yis-à-vis de nous par la convention de Miramar...
Un mois plus tard, le 30 octobre, M. Fould revenait sur cette question d'emprunt, et cette nouvelle lettre, toujours adressée au maréchal, renferme des détails aussi intéressants que peu connus :
J'ai reçu par le dernier courrier deux traites s'élevant ensemble à la somme de 2 063 000 francs, émises par le ministre des Finances du gouvernement mexicain sur la commission des finances à Paris. Mais cet te commission est déjà à découvert, si l'on tient compte des engagements, qui lui ont été imposés par les décrets de Miramar, de conserver par devers elle deux années d'arrérages pour la dette anglaise et pour l'emprunt contracté au mois d'avril dernier, ainsi que des délégations déjà faites par l'Empereur Maximilien au profit des légions belge et autrichienne.
En admettant, ce que je veux espérer, que les versements des termes échéant du l."> octobre au 15 février seront régulièrement payés, il ne resterait plus qu'une somme insignifiante de disponible.
Cela ne doit pas vous empêcher d'insister pour que chaque terme de l'indemnité stipulée par la convention de Miramar, ainsi que les remboursements mensuels des avances faites pour les troupes mexicaines, nous soient payés au moyen de traites sur la commission de Paris: ces traites devront stipuler qu'à défaut d'argent disponible, le paiement sera effectué par la délivrance de rentes mexicaines aux cours du jour sur la place de Paris.
Pour l'intelligence de ce qui précède, je dois vous dire
que,surlesl2 096 000 francs de rentes 6 p. 100. qui formaient le montant de l'emprunt mexicain, il n'en a été négocié que, 9o7;j000, et qu'il reste ainsi 2 ;J21 000 francs de titres disponibles.
Le ministre de la Guerre m'a communiqué votre dépêche du 10 septembre dernier, et j'ai donné mon adhésion à vos propositions concernant les expéditions militaires et la continuation du chemin de fer'. Vous voudrez bien, pour ces deux natures de dépenses, qui, réunies, ne devront pas excéder huit millions, exiger du gouvernement mexicain des traites sur Paris, payables, comme je l'ai dit plus haut, en argent ou en titres du dernier emprunt en cours. Je ne saurais trop insister auprès de vous pour le maintien scrupuleux de ces limites :e» sortir serait nous créer ici, vis-à-vis duCorps Législatif, de véritables embarras.
J'ai déjà entretenu l'Empereur Maximilien de la nécessité d'aviser à la négociation d'un nouvel emprunt; il est évident que c'est le seul moyen de se procurer les ressources nécessaires pour affermir son gouvernement. J'attendrai M. Corta, dont le retour est prochain, pour vous envoyer un projet rédigé d'accord avec lui.
Ces lettres font saisir sur le vif l'erreur constante qui a contribué à l'échec final de l'intervention française au Mexique. Au Heu de regarder en face et d'aborder de front les difficultés et les obstacles, on eut les yeux fixés toujours sur les Chambres françaises : on chercha à ne point les effrayer par de grosses demandes d'hommes ou d'argent, et de là vint qu'on ne fit jamais pour le Mexique ce qu'il faHait, mais seulement ce
1 Le chemin de fer de Yera-Cruz à la Solcdad. que le maréchal proposait de continuer jusqu'à la sortie des Terres-Chaudes, à Passo-del-Macho.
qu'on croyait pouvoir faire sans se créer de trop grands embarras en France.
Voici à ce propos quelques réflexions fort sensées :
11 n'est pas absolument juste de dire que l'expédition du Mexique a été le fruit du fçouvernement personnel : elle est la conséquence du système actuel de gouvernement, système qui est, je crois, sans précédents dans le monde.
Le gouvernement parlementaire eût probablement empêché l'expédition, ou l'eût arrêtée à temps ; mais, si le gouvernement personnel eût engagé une telle entreprise, il l'eût menée autrement. Pour que le drame se déroulâtavec toutes ses péripéties, il a fallu un gouvernement assez personnel pour qu'il fût possible d'entamer l'aventure et assez constitutionnel pour énerver l'action ; il a fallu, en d'autres termes, un gouvernement qui n'eût plus ni la décision d'un pouvoir unique, ni la modération d'un pouvoir tempéré*.
II est certain qu'au moment où écrivait le ministre des Finances il était prématuré de demander au nouveau régime de subvenir seul à ses dépenses, h. plus forte raison d'exécuter à la lettre la convention de Miramar. Quel homme, le supposât-on doué du génie d'un Gharlemagne ou d'un Napoléon, eiit été capable, en si peu de mois, d'eftacer les traces de cinquante ans de guerre civile et d'organiser un pays cinq fois grand comme la France?
Mais ce que Maximilien aurait pu s'il avait été bien conseillé, c'est offrir des compensations, qui, chose singulière, eussent été plus profitables peut-être encore à son pays qu'à nous. Voici comment :
{. LInlervenlion française au Mexique : préiace de Clément Duvernois.
• 1,6 Mexique est, en certaines parties, une terre merveilleuse, dont le sol renferme les plus belles et les plus riches mines d'or et d'argent qui soient connues. Celles de la Sonora avaient tenté déjà bien des aventuriers ; mais l'exploitation d'une mine ne saurait être l'œuvre d'un individu : il faut, en outre, que les travailleurs ne soient exposés ni à être chassés par la force, ni à être dépouillés et volés. Napoléon III avait compris que, sous la protection des baïonnettes françaises, des compagnies puissantes pourraient se former et exploiter fructueusement toute la région nord du Mexique. Il avait envoyé un ingénieur des plus distingués, M. Laur, examiner et étudier ces gisements. Le rapport de M. Laur avait été remis à Napoléon III en novembre 1868 ; il contenait ces lignes :
J'ai cherché à montrer d'abord l'importance de la formation argentifère de ce pays, en donnant quelques indications générales sur son étendue géographique, sur les parties qu'on a déjà explorées et sur les richesses véritablement remarquables que le mineur y a toujours rencontrées. Examinant ensuite le mouvement de l'argent au sortir des ateliers métallurgiques, je montre que, emporté hors du Mexique par une force irrésistible qui est celle qui maintient entre les peuples l'équilibre des échanges, le précieux métal ne peut atteindre les'marchés européens qu'après mille lenteurs et au prix de très grandes dépenses.
Il m'a semblé que ce serait une œuvre éminemment nationale que celle qui placerait sous la main de la France une production métallique aussi importante, appelée à un aussi brillant avenir que celle de ce pays ; j'indique comment celte œuvre peut être réalisée, et je donne la mesure des bénéfices que le Trésor français pourrait y trouver.
146 L EMPIRE DE MAXIMILIExN.
La perspective de telles richesses tenta le gouvernement français: en cela ses convoitises étaient aussi légitimes que naturelles. Il est vrai qu'on l'a accusé d'avoir voulu s'emparer par la force des vastes territoires qui renfermaient les mines, et cette accusation, ainsi qu'on le verra, a trouvé bien des gens crédules, volontairement ou non. Les sources authentiques auxquelles nous puisons les éléments de notre récit renferment sur ce sujet plusieurs documents dont la lecture permettra de juger du bien ou mal fondé de l'accusation.
Le premier acte est un projet de traité, rédigé par le gouvernement français, auquel la Régence avait donné son assentiment, et qui devait être soumis à la ratification de l'Empereur, et annexé au traité de Miramar.
Art, l''^ — Comme garantie de la bonne exécution de la présente convention, et comme témoignage de gratitude envers le gouvernement de S. M. l'Empereur des Français, le Gouvernement mexicain concède à la France le droit d'exploitation de toutes les mines de l'Etat de Sonora qui se trouveraient actuellement être non exploitées ou non dénoncées.
Art. 2. — Afin d'assurer à fexploitation de ces mines toutes les garanties désirables, le Gouvernement français aura le droit d'entretenir à ses frais, dans le territoire du dit Etat de Sonora, un corps de troupes régulières, qui pourra être remplacé plus tard par des forces que vien draient à organiser, pour leur propre compte, toutes compagnies auxquelles le gouvernement français jugerait à propos d'accorder des concessions pour l'exploitation des mines. Dans ce dernier cas, lesdites forces seront sounii-
ses aux lois du pays, conformément aux règlements qu'adopteront lesdites compagnies, avec l'approbation du Gouvernement mexicain*.
Art. 3, — Pour donner à la présente convention le caractère d'équité que recherchent les deux parties contractantes, il est stipulé qu'une partie du montant net que produira au Trésor français l'exploitation des mines concédées pourra revenir au Gouvernement mexicain, et être admise en remboursement des frais de guerre occasionnés à la France par la campagne 1862 et 1863, comme compensation de la susdite concession.
Maximilien avait opposé à l'adoption de ces articles une force d'inertie telle qu'on avait, à cette époque, remis à plus tard la conclusion de cette affaire : il s'agissait alors de venir à bout des autres difficultés provoquées par la signature et du pacte de famille et du traite' de Miramar. Mais Napoléon III ne renonçait point à son idée. Il écrivait, le li mai 1861, au général Bazaine :
Mon cher Général,
Cette lettre vous sera remise par M. Gwin. Américain, autrefois gouverneur de la Californie, mais très partisan du nouvel empire du Mexique. Il voudrait coloniser la Sonora, et personne n'est plus à même que lui de réaliser cette grande entreprise. J'en ai parlé ici à l'Archiduc, et j'ai aperçu qu'il craignait d'appeler au Mexique des Américains ; mais c'est là, à mon avis, une erreur. Les Américains que M. Gwin veut attirer sont tous du Nord et dégoûtés de leur gouvernement républicain.
1. Voir dans Rêve d'Empire la lettre de Napoléon III au général Bazaine du 16 décembre 1863, pp. 215-216.
148 L EMPIRE DE iVI AXIMILIEN.
Tâchez donc, je vous prie, dans l'intérêt du Mexique, de l'appuyer de tout votre pouvoir auprès de l'Empereur. Croyez, mon cher Général, à ma sincère amitié,
NAPOLÉON
M. Gwin arriva à Mexico peu après Maximilien, et demanda immédiatement de grandes concessions de terrains en Sonora pour y créer des centres de colonisation. Outre le commandant en chef, le ministre plénipotentiaire devait également appuyer sa demande, qui n'était que la réalisation des idées de Napoléon III. Le ministre des Affaires étrangères avait, à ce sujet, envoyé des instructions officielles au marquis de Montholon :
Paris, lô juillet 1864.
Monsieur le Marquis,
Vous avez vu que la convention principale signée à Miramar ne faisait que consacrer définitivement, et sans aucune modification, l'arrangement directement arrêté entre l'Empereur et l'Archiduc. Il y avait urgence, en effet, à ce que la signature de cet acte important mît fin à toutes les incertitudes apparentes de la situation. Vous n'avez donc pas été surpris en no trouvant point, parmi ses clauses, la concession de l'exploitation des mines de la Sonora, déjà accordée, eu principe, par le gouvernement de la Régence, et dont je m'étais d'abord proposé de demander l'insertion dans le traité paraphé à Paris. Mais l'abstention que m'ont dictée à ce moment des considérations politiques majeures n'implique nullement l'idée de renoncer à une concession sur la valeur de laquelle le sentiment du gouvernement de l'Empereur n'a pas varié.
Il y a là, comme je l'écrivais précédemment, une combinai-
son dont le Mexique peut tirer avantage autant et plus que nous encore. Si nous avons un intérêt évident à aider ce pays à se libérer vis-à-vis de nous, il n'est certes pas d'une importance moindre pour lui de pouvoir le faire dans des conditions propres non seulement à alléger ses charges, mais encore à assurer l'exploitation de ses richesses naturelles.
I.e désir de l'Empereur est donc toujours de voir ratifiées par le nouveau souverain du Mexique les dispositions qu'avaient consenties en notre faveur le s'ouvernement de la Régence.
Je vous invile en conséquence à revenir sur celte quesLion, soit avec les ministres mexicains, soit avec l'Empereur luimême, si l'occasion vous en était fournie, et à exposer tout le prix que nous attachons au maintien de la concession concernant la Sonora.
Je me plais à croire que vos démarches rencontreront un accueil conforme à nos vœux. Je vous laisse à décider, dans ce cas, de la forme sous laquelle il seraitle plus convenable de reproduire les stipulations, que contenait notre convention, des articles additionnels au traité de Miramar. Un arrangement spécial ou même un échange de déclarations officielles me sembleraient également propres à atteindre le but que nous nous proposons.
Veuillez, etc.