NAP. BOYER
Ces communications, dont la rapidité et la concision étaient éminemment utiles et favorables au bon fonctionnement de l'administration, n'excluaient nullement la correspondance directe entre l'Empereur et le maréchal pour les affaires importantes.
Il y avait un an que Maximilien était au Mexique : comment cette année avait-elle été employée, et quelle était la situation de l'Empire ? Le rapport du maréchal Bazaine du 18 avril 1865 répond trop exactement à ces deux questions pour que nous n'en donnions pas ici une grande partie : on verra par cette citation quelle valeur il faut attribuer au reproche souvent adressé aux autorités françaises d'avoir dissimulé la vérité à leur gouvernement.
... Le parti conservateur se compose aujourd'hui de tous les amis de l'intervention, de tous ceux qui voient avec satisfaction l'ordre succéder à ranarctiie; il a réussi et fondu dans une même opinion les fractions modérées de l'ancien parti libéral, une bonne partie des réactionnaires et des cléricaux. Le parti de ces derniers ne se composant plus que du haut clergé entouré d'un petit nombre de fidèles, le parti conservateur, qui renferme des hommes intelligents et qui est propriétaire d'une large portion du territoire, se tient en garde contre l'esprit Nord-Américain, sachant bien que ce dernier s'accorde parfaitement avec celui du parti libéral démocrate. Ce dernier parti, en effet, ne peut revenir au pouvoir que poussé par l'influence des États-Unis, soutenu au besoin par une intervention américaine. Le Mexique, à un moment donné, deviendrait donc, dans cet ordre d'idées, le champ de bataille sur lequel se débattront les principes que cherche à faire prévaloir le gouvernement de Washington. De là l'inquiétude qui règne dans tous les
efiprlts, et le peu de confiance que dan^ le fond on accorde au gouvernement, de VEmpercur Ma.vimillen, r/ui, malgré son bon vouloir, a encore beaucoup à faire pour assurer l; présent et garantir Vavenir.
Comme preuves à l'appui de ce que j'avance, j'ai l'honneur d'adresser à V. Exe. une série de dépêches que m'a transmises M le général Mejia : celte correspondance, à laquelle je joins la copie de la lettre du général même, a un intérêt qui ne vous échappera pas. La dépêche du viceconsul de France à Matamores, adressée au commandant de l'Adonis, renferme aussi des détails intéressants sur ce qui se passe à la frontière nord du Mexique.
Je me fais un devoir de signaler à l'Empereur les moindres incidents que je crois de nature à l'éclairer. J'ai appelé l'attention de S. M. sur certains personnages que l'opinion publique réprouve, et qui sont admis dans les conseils impériaux. J'ignore encore la modification que S. M. pourra apporter plus tard au personnel sur lequel il semble s'appuyer.
Les derniers décrets que j'ai eu l'honneur de transmettre à V. Exe. ont provoqué, de la part des journaux français qui se publient à Mexico, des observations que l'autorité n'a pas goûtées. L'Estafette et l'Ère Nouvelle ont subi un premier avertissement le lendemain de la promulgation de la loi sur la presse. Peut-être les meswes vigoureuses que j'avais cru devoir prendre vis-à-vis des rédacteurs de la petite presse et la condamnation de ces derniers par le Conseil de guerre n'ont-elles pas été étrangères à cette riposte immédiate appliquée à la presse française. L'autorité a usé de son droit, et cette affaire, qui a ému les intéressés, n'a pas un caractère de haute importance.
Je joins à ma dépêche deux coupures du io\irmi\rEstafette qui me paraissent présenter la situation actuelle sous son véritable jour; l'article relatif à l'impossibilité de gouverner le Mexique avec des hommes de parti s'applique parfaitement à la circonstance particulière du gouverne-
ment actuel, composé en grande partie d'éléments que je considère comme hostiles à l'idée française, et nullement dévoués à l'Empereur.
Les modifications apportées, dans les circonscriptions intérieures de l'Empire ont déjà causé des mécontentements, ainsi que je vous l'avais fait pressentir. Cela n'a rien qui doive surprendre, car on a atteint certains intérêts de clocher, tout en favorisant d'autres localités. Ce qu'il y a de fâcheux c'est que, l'applicdtion du nouveau système étant impossible pour le moment, et pour longtemps peut-être encore, sur la majeure partie du territoire, on ne se soit pas contenté de tracer sur une carte les nouvelles délimitations, au lieu d'en faire l'objet d'un décret qui froisse des susceptibilités et des intérêts avec lesquels il est politique de compter encore. C'est ainsi que le général Lozada, voyant le chef-lieu de la circonscription échapper à Tépie, adresse une plainte à l'Empereur, et transmet la protestation de toute la population de la Sierra, sur laquelle il a une intluence absolue. J'ai calmé les inquiétudes de ce chef, dont le concours nous est très-utile en ce moment et dont la défection pourrait nous créer de sérieux embarras.
Dans l'intérieur la situation est la même; les rapports de Guadalajara mentionnent même des progrès dans le Jalisco, où des projets de route s'élaborent pour relier le chef-lieu du département à la mer, par Tépie et San-Blas. On me signale de Guadalajara, de Guanajuato, de Zacatecas et de San-Luis-Potosi une amélioration sensible dans les finances. C'est la première fois que cette heureuse nouvelle m'est donnée aussi positivement, appuyée par des chiffres.
Les nouvelles de Oajaca sont toujours excellentes : le pays, pacifié, ne demande qu'à jouir des bienfaits du nouvel état de choses.
La révision des biens nationalisés poursuit lentement et difficilement son cours au milieu du mécontentement général. Jamais mesure n'a été plus impopulaire : aussi n'a-t-elle pas peu contribué à garnir les rangs du parti démocratique,
qui, ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire à V. Exe. s'intitule le parti national, par opposition au parti conserA'ateur, qui voit sou salut dans l'intervention française, tandis que le premier fera tous ses efforts pour arriver au protectorat américain, sinon à l'intervention des Etats-Unis.
L'Empereur a quitté Mexico le 18 courant, pour faire une excursion jusqu'à Orizaba. S. M. m'a dit, au moment de son départ, qu'elle ne resterait que trois semaines absente, son but principal étant de se reposer des affaires et de se distraire, tout en visitant les contrées que doit parcourir la voie ferrée entre Mexico et Orizaba.
P. S. — Au moment de clore ma dépèche, j'apprends par un télégramme de la Vera-Cruz que le packet anglais a apporté la nouvelle de l'assassinat du président Lincoln. A voir les démonstrations de joie qui ont accueilli la nouvelle de la prise de Richmond, le parti démocratique mexicain en ressentira vraisemblablement le contre-coup.
La mort du président Lincoln n'eut pas d'influence réelle sur les événements; tout au plus émut-elle un instant Juarez et son entourage inmédiat, mais elle n'eut et ne pouvait avoir aucune action sur la politique des États-Unis. Les dissidents ne se montrèrent nullement découragés, et, si les provinces voisines de Mexico et de Puebla, et occupées par les troupes françaises, semblaient sincèrement ralliées à l'empire et occupées du seul désir de vivre en paix, les parties du territoire soustraites à l'occupation renfermaient des éléments de résistance qui n'étaient pas près de se dissoudre.
Dans le Michoacan notamment, deux généraux dissidents, Salazar et Arteaga, tenaient la campagne, évitant soigneusement les troupes françaises et tombant
en toute occasion sur les troupes mexicaines. Deux autres chefs, Régules et Riva Palacio, les secondaient.
Le Nord ayant exigé la présence des divisions Douay et Castagny, le pays était dégarni de forces, et la gar nison de Morelia se composait du seul 81" de ligne, sous les ordres du colonel de Potier. On la renforça du bataillon belge, commandé par le colonel Van der Smissen. Ces deux officiers parcoururent la contrée chacun à la tête d'une colonne légère, mais ils ne purent atteindre l'ennemi : le seul résultat de cette marche fut d'éloigner Régulés de Morelia.
Ils venaient de rentrer dans cette ville le 10 avril, aissant vers le sud une petite colonne composée de quatre compagnies du bataillon belge, sous la direction du major Tydgadt, en tout 251 hommes et 38 cavaliers. Dès le 8 au soir, le colonel de Potier avait fait prévenir le major qu'il « allait recevoir le choc » de toutes les troupes de Régulés et qu'il devait s'arrêter et se retrancher dans Tacambaro.
Ce simple avis, bien qu'il ne renfermât aucune promesse de secours, fut interprété dans ce sens par le major Tydgadt : aussi se résolut-il à se défendre aussi longtemps qu'il le faudrait contre les 3,000 hommes de Régulés. Il se retrancha dans l'église de Tacambaro et dans l'enclos attenant, sous la protection d'un mur de deux mètres de haut.
Le 11 avril, à la pointe du jour, de tous côtés débouchent des assaillants. Les Belges trois fois sortent de leur réduit et les refoulent à coups de baïonnettes ; mais chaque sortie leur coûte quelques-uns des leurs.
Leur nombre diminue : ils se retirent dans l'église et y soutiennent un siège désespéré jusqu'à dix heures du matin. Leurs chefs tombent les uns après les autres : le major Tydgadt, le capitaine Chazal, fils du ministre de la guerre de Belgique, le capitaine Eugène Delannoy, les lieutenants Palmaert, Petit et Van der Burgh, sont mortellement atteints; les capitaines Gauchin et de Schrynmakers, le lieutenant Carlot, sont blessés ; le clocher de réglise prend feu. La résistance cesse d'être possible, il faut se rendre, et les 187 survivants de cette troupe héroïque sont faits prisonniers.
Le général Arteaga, qui arriva le soir à Tacambaro, et qui n'avait été pour rien dans la victoire, donna une preuve de la férocité qui animait certains de ces chefs mexicains que des historiens se sont parfois plu à comparer à des Porfirio Diaz : il demanda que tous les prisonniers fussent immédiatement fusillés. Plus humains, les généraux Régulés et Riva Palacio s'opposèrent à ce massacre. Gela n'empêcha point un digne émule d'Arteaga, qui avait rang de colonel, d'abattre d'un coup de revolver le docteur Lejeune pendant qu'il était occupé à soigner les blessés. Le fait est rapporté par un témoin de celte triste journée, le capitaine de Schrynmakers !
Le colonel de Potier, dès qu'il eut connaissance de ce combat, se mit ;\ la poursuite de Régulés, l'atteignit le "l'a avril à Huaniqueo, et le battit si complètement que ses bandes désorganisées allèrent se disperser danslo sud.
La nouvelle du combat de Tacambaro eut un douloureux retentissement à Mexico. L'Impératrice Charlotte se montra très sensible à la défaite et à la mort de ses compatriotes : la gloire qu'ils s'étaient acquise couvrait mal les tristesses d'un tel insuccès. Quant aux Belges, ils reprochèrent vivement au colonel de Potier de n'avoir pas porté secours à la petite troupe qu'il savait menacée d'une attaque par des forces supérieures.
Quelques jours auparavant, le 18 avril, l'Empereur Maximilien avait mis à exécution son projet de voyage : parti de Mexico, il s'était dirigé sur Orizaba et avait parcouru la contrée où Ton projetait do faire passer un chemin de fer qui relierait la capitale au tronçon déjà établi dans les Terres-Chaudes.
Ce voyage ressembla aux voyages précédents. Le souverain s'arrêtait dans toutes les localités où des monuments, des souvenirs historiques, attiraient son attention de lettré et de poète. Il visita les pyramides de Teotihuacan à ïlascala ; il parcourut avec émotion l'ancien palais de Fernan Cortez et l'église où les premiers indigènes du Nouveau-Monde avaient reçu le baptême.
11 rencontra sur sa route le même enthousiasme que précédemment, officiel chez les Mexicains, spontané et sincère chez les pauvres Indiens.
Le 1" mai, il s'installait, h une demi-lieue d'Orizaba, dans l'hacienda de Jalapilla, où il comptait se reposer quelques jours.
Le général de Thun l'avait un instant escorté, pen-
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dant la route, avec une troupe de cavalerie autrichienne. Est-ce à cette rencontre qu'est due l'inspiration — assez malencontreuse — qui lui dicta la lettre qu'il adressa au maréchal Bazaine, le 5 mai, (date malheureuse, en ce qu'elle rappelait le souvenir de notre premier insuccès devant Puebla) ?
Mon cher Mai'échal,
Partageant l'opinion de votre Excellence qu'il faut poursuivre activement l'organisation de l'armée, et n'ayant pas trouvé un général français ou mexicain qui eût voulu ou qui aurait pu s'en charger, je me suis décidé à la confier au général comte de Thun.
La première décision à prendre est la réunion des forces nécessaires pour former une brigade : j'invite Votre Excellence à donner des ordres pour que les corps ci-après nommés se rendent à Puebla, endroit que je désigne pour l'organisation, etc.
Le maréchal avait tout lieu d'être surpris d'une telle missive. L'Empereur oubliait-il ou ne voulait-il pas se souvenir que parmi les généraux français il n'avait au contraire que l'embarras du choix? Plusieurs noms avaient été mis en avant, et celui qu'on lui avait tout particulièrement désigné, le général de brigade L'Hériller, était prêt à accepter la mission d'organiser l'armée mexicaine. Bien plus, l'autorisation de le placer hors cadres avait déjà été demandée au gouvernement français : elle arriva au Mexique peu de temps après la lettre de Maximilien.
Le maréchal se hâta de porter le fait à la connaissance de l'Empereur, et de lui fournir un projet qui
lui permît de revenir sur sa décision sans blesser le général de Thun :
Une dépêche de S. Exe. le maréchal ministre de la Guerre m'a fait savoir que M. le général L'Hériller était mis à la disposition de Votre Majesté pour l'org-anisation de l'armée mexicaine. J'ai fait connaître à M. le général L'Hériller la décision qui le concerne. Quant à l'emploi à donner à cet officier général, pour le mettre à même de remplir sa mission, j'ai l'honneur de proposer à V. M. la solution suivante :
Donner à M. le général L'Hériller le commandement de la 2^ division territoriale, dont le chef-lieu est àPuebla: il y continuerait l'œuvre commencée par le général comte de Thun, et je constituerais à Puebla une garnison française.
M. le général de Thun prendrait le commandement de la !''<' division, et en même temps il serait placé à la tête du 3^ grand connnandement, dont le chef-lieu serait à Morelia. 11 y aurait dans cette dernière disposition une économie à faire, en supprimant un état-nuijor divisionnaire.
La pensée du maréchal se devine : il olîrait ainsi à Maximilien l'occasion de mettre à la tète do la future armée mexicaine un chef qui avait fait ses preuves, et en môme temps d'éloigner de Puebla les Autrichiens, qui, ainsi qu'on l'a vu, y avaient été fort mal accueillis et n'y étaient pas devenus populaires. Mais l'Empereur était résolu à ne pas utiliser les services d'un général français : il ne fut fait aucune réponse à la communication du maréchal.
L'influence à laquelle obéissait Maximilien était toujours prépondérante dans la personne de M. Eloin, qui ne quittait point le souverain, et dans celle de la
plupart des ministres. Il y avait cependant cette différence entre ceux-ci et celui-là : c'est que, tout en causant le plus grand mal à l'empire, M. Éloin ne détestait que les Français, tandis que les ministres n'étaient même point ralliés sincèrement à la cause de Maximilien. L'un des plus hostiles était sans contredit M. Cortès Esparza. L'Empereur se décida enfin à le remplacer par M. Estera, honnête homme, du parti libéral modéré, et étranger jusqu'à ce jour à l'administration : mais il ne fallut pas moins que toute l'énergie du maréchal pour en arriver là.
On a peine à se faire une idée de ce qu'était l'administration civile de l'empire, môme à ce moment-là, après plus d'un an de règne. Des préfets, les uns manquaient de courage, et se contentaient de se soustraire aux responsabilités, comme ceux de San-Luis- Potosi, de Victoria, de Saltillo, de Matamoros, qui avaient abandonné leur poste « par peur des événements qu'ils pressentaient » ; les autres trahissaient ouvertement le gouvernement, comme le préfet de Toluca, qui avait permis qu'on fêtât publiquement l'anniversaire du 5 mai; comme le préfet de Tlalpan, qui recevait chez lui les démagogues, et, dans ses propres salons, les voyait, sans s'y opposer, pousser des vivat en l'honneur des dissidents; comme le préfet de Cuernavaca, fils d'ailleurs du chef dissident de l'état de Guerrero, qui quittait fréquemment sa préfecture pour se rendre à des conciliabules de révolutionnaires; comme le préfet de Guanajuato, qui était resté l'ami et l'agent de Doblado!...
Sur ce dernier point, le maréchal Bazaine exerçait une surveillance particulière. Le colonel Jeanningros l'ayant averti que d'anciens officiers de Doblado étaient récemment arrivés à Guanajuato et à Léon comme commandants militaires, et que tout s'y préparait pour un soulèvement, il prit un parti décisif : il donna l'ordre à la petite troupe française qui gardait la ville de quitter cette place. Il en informa l'Empereur, ajoutant qu'il se verrait contraint d'agir de même dans toutes les localités où il ne rencontrerait pas un concours loyal de la part des autorités politiques et administratives.
L'Empereur comprit, et sacrifia M. Cortès Esparza. Par malheur, quels que fussent la bonne volonté et le zèle de son successeur, il était difficile de changer en un jour tant de fonctionnaires, moins facile encore de leur trouver des successeurs plus énergiques ou plus fidèles.
Bien que quittant le ministère, M. Cortès Esparza trouva moyen d'être encore nuisible à l'empire : il obtint de faire rapporter le décret promulgué par la Régence le 25 février 1861, et interdisant les jeux de hasard. En vain le commandant en chef présenta-t-il quelques observations à l'Impéralrice-Régente , le monte (roulette; fleurit plus que jamais, engloutissant la solde de quelques-uns des officiers français et le salaire des pauvres diables.
Ces fautes du gouvernement impérial n'échappaient point au maréchal Bazaine, non plus que leurs conséquences :
L'Empereur Maximilien, écrivait-il dans son rapport du 10 mai, ne rencontre que des ovations dans l'excursion qu'il fait actuellement, et cependant on est bien obligé d'avouer que l'empire est aujourd'hui bien moins populaire qu'il ne l'était à son début, et j'ai déjà eu l'honneur d'en signaler les causes à Votre Excellence. Elles tiennent :
1° Au brusque changement de politique qui a fait choisir les conseillers de Sa Majesté dans un parti qui n'est pas sincèrement rallié, désalfectionnant ainsi ceux mêmes qui avaient travaillé à l'établissement de l'empire;
2° Au malaise produit par une longue attente d'une impulsion gouvernementale fonctionnant régulièrement et sortant enfin des théories pour passer à la pratique;
3" A la pénurie du Trésor, qui a fait mettre de côté et jeter dans la misère beaucoup d'officiers de l'armée ;
4° Enfin à la révision des biens nationalisés, mesure qui reste toujours très impopulaire.
Cette impopularité de l'empire avait cause' des déceptions parmi les partisans de rintervention française : de là s'était formée une opinion nouvelle chez certains d'entre eux. Le maréchal y fait allusion dans son rapport du '28 mai. Le passagevaut la peined'être reproduit, comme on en peut juger :
Les partis qui restent en présence sont le démagogique et celui que j'ai appelé conservateur libéral, parti qui veut l'ordre et la paix, et que composent les grands propriétaires fonciers, des libéraux modérés amis de leur pays et presque tous les anciens cléricaux. Ce dernier parti est dans une inquiétude extrême, qui s'est augmentée depuis les derniers événements d'Amérique. Aussi ses membres se comptent-ils et forment-ils un faisceau dont la force s'augmente en proportion de la faiblesse du gouvernement et du danger que
peut créer l'apalhie apparente qui préside aux destinées du pays et au choix des agents du pouvoir exécutif.
J'ai reçu à cet égard des confidences qui émanent d'une source qui ne me permet point de doute, et, plutôt que de subir le joug américain, auquel tend le parti démagogique, les conservateurs n'hésiteraient pas à se donner au bras qui les a soutenus et sur lequel ils basent toutes leurs espérances d'avenir : c'est une annexion à la France, ou tout au moins un protectorat sous sa forme la plus absolue, que le parti conservateur est décidé à proposer le jour où, par suite d'événements qui ne sont point improbables, le souverain que l'intervention a donné au pays viendrait à lui manquer.
Ce parti est nouveau, nombreux, puissant, riche, et puise sa force et son droit dans l'amour sincère du pays et de sa nationalité; il prend la dénomination de parti impérialiste, dans l'espoir que l'Empereur cherchera dans son sein les membres d'une administration qui pourra sauver le pays.
Si une opinion longtemps dominante, et aujourd'hui encore très persistante, n'avait attribué au maréchal Bazaine la pensée de se substituer à Maximilien, dans la prévision des « événements non improbables » dont parle ce rapport, il n'y aurait là qu'une information ordinaire, analogue à celles que contenaient les autres rapports, et peut-être l'aurionsnous passée sous silence. Il était en effet fort naturel que les gens qui avaient appelé l'archiduc Maximilien au Mexique, et qui s'étaient employés à l'établissement de l'empire, vissent avec anxiété le peu de solidité du nouveau régime; et, comme ils se savaient compromis et se sentaient, en cas de triomphe des Juaristes, exposés à des représailles terribles, le désir du salut leur faisait chercher un moyen quelconque
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d'éviter une aussi terrible perspective. De là à souhaiter le protectorat de la France et à désirer que les baïonnettes françaises, qu'ils voyaient quotidiennement à l'œuvre, continuassent vis-à-vis d'eux leurs bons offices, il n'y avait (ju'un pas : quoi d'étonnant à ce qu'ils l'eussent franchi?
Quant au uiaréchal, eut-il l'ambition qu'on lui a prêtée? Pour l'affirmer comme pour le nier, il faudrait avoir connu sa pensée, et personne ne s'en peut vanter. D'ailleurs, la question est oiseuse : nul n'est responsable de ses pensées secrètes, si ce n'est devant sa conscience. On ne doit compte que de ses actes à sa patrie d'abord, à l'histoire ensuite. Or, on verra que, placé dans des circonstances qui lui donnaient une liberté d'action presque illimitée, le maréchal ne chercha jamais à prendre pour lui un pouvoir dont, plus que qui ce soit, il connaissait les ennuis, les difficultés, le néant.
Si toutefois, en admettant l'impossible, cette information envoyée à Paris avait eu pour but de tâler l'opinion du gouvernement français, la réponse qu'il en reçut ne fut point de nature à l'encourager :
Je reviens encore au contenu du dernier rapport politique, lui écrivait le ministre de la Guerre, en ce qui concerne les aspiiations d'un certain parti que vous signalez et ({ui ne tendraient à rien moins qu'à réclamer dans certaines évenlualit.'-.s le protectorat de la France. Si ces tendances prenaient quelque consistance, je dois vous drclarcr que vous devriez les npousser de la manière la plus père mptoire, car, à aucun titre et dans quelques circonstances que ce fût, une pareille combinaison ne saurait être admise ou seulement entrevue:
elle serait également en opposition formelle avec les intérêts de la France et aux intentions de S. M. Je n'ai pas besoin de m'étendre plus longuement sur ce sujet, que votre haute raison ne saurait d'ailleurs admettre un seul instant.
Les rapports envoyés par le maréchal Bazaine étaient lobjet d'un examen fort attentif à Paris, et, pour le prouver, il suffira de citer un autre passage de cette même lettre, qui est une de celles que le maréchal Randon prenait la peine d'écrire en entier de sa main, comme toutes les fois d'ailleurs qu'il avait à faire au maréchal Bazaine des communications confidentielles :
Il est une chose qui a frappé l'Empereur, auquel je soumets la lecture de vos dépêches : c'est la nuance qui existe presque constamment entre les appréciations pour l'avenir du Mexique qui ressorlent soit de votre rapport politique, soit de votre correspondance particulière ou de vos documents militaires. Sans doute ne traitantpas des mêmes sujets, ils doivent conlenir d'autres appréciations; mais, même en tenant compte de ces nuances, on est étonné des impressions ditférentes qui résultent de la comparaison entre ces pièces. Assurément, si votre rapport politique parvenait seul, on désespérerait de l'avenir du Mexique, et ce que nous aurions de mieux à faire ce serait de décamper au plus vite. Heureusement que DOS lettres particulières et vos rapports militaires donnent de meilleures espérances. Sans entrer dans de plus grands détails, qui mettraient plus en évidence les appréciations auxquelles je viens de me livrer, je suis conduit à vous faire cette simple observation, à savoir si la personne qui rédige les rapports politiques s'inspire véritablement de vos propres impressions, ou si elle n'obéit pas plutôt à celles qui lui sont particulières, et qui, en général, ne sont favorables ni aux hommes ni aux choses du Mexique.
Qu'on sache d'abord que personne autre que le maréchal ne rédigeait les rapports politiques non plus que les rapports militaires. Les premiers étaient faits à son cabinet, souvent sous sa dictée, souvent sur une minute de lui, d'après les rapports que lui adressaient les généraux et offlciers supérieurs commandant dans les provinces, en conformité de la circulaire du 3 juin 1864 ; les seconds étaient rédigés à l'État-Major d'après les mêmes procédés. Jamais aucune pièce ne fut expédiée à Paris sans avoir été lue par le commandant en chef.
D'où venaient alors les contradictions qui parfois se rencontraient dans ces deux sortes de correspondances? L'explication n'en est pas difficile, et le ministre de la Guerre la pressentait déjà en constatant qu'elles ne traitaient pas des mêmes sujets.
En effet, le rôle de notre représentant militaire auprès du nouvel empire était double : d'une part, tout d'action en ce qui concernait les opérations militaires; d'autre part, tout de surveillance en ce qui concernait la direction administrative donnée parle gouvernement impérial. Or, notre armée se montrait à la hauteur de sa tâche, et dans toutes les opérations où l'on avait besoin de recourir ci sa bravoure le succès récompensait ses efforts : de là l'optimisme des rapports militaires. Au contraire, — et le lecteur en sait déjà assez par le début de celte histoire, — tout ce qui touchait à l'administration, aux finances, aux services de l'empire, était ou mal conçu ou mal exécuté : de là le pessimisme des rapports politiques.
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Quant à la correspondance particulière du maréchal, qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'elle reflétât la pensée du chef toujours victorieux jusqu'ici et qui ne pouvait admettre qu'un gouvernement appuyé par nos armes ne réussît point à s'implanter dans un pays fatigué de troubles et n'aspirant qu'à la tranquillité?
Un passage du rapport du maréchal Bazaine (28 juin), qui partait de Mexico à la même date que de Paris partait la lettre du ministre de la Guerre, vient corroborer ces appréciations d'une façon tellement nette qu'il est bon de le citer ici, en forme de conclusion :
La situation générale de l'empire tend dono, en résumé à s'améliorer, tant par suite des nouvelles rassurantes venues de Vextérieiir que par suite des progrés journaliers de nos colonnes.
Le côté faible de l'état actuel de choses tient toujours à la direction imprimée par le Souverain...
Nous avons traité longuement cette question parce qu'aussi bien fallait-il l'exposer une bonne fois. Ceci fait, reprenons le récit.
L'Empereur avait quitté Orizaba dans les premiers jours de juin, mais il ne rentra que le 2-i à Mexico, une indisposition l'ayant retenu dix-sept jours à Puebla. Bien que rétabli, il portait les traces visibles du mauvais état de sa santé, et l'altération de ses traits fit impression sur toute la population.
11 arrivait à temps pour assister à un événement intime que la situation du principal personnage égalait à un événement politique, et dans lequel beaucoup ont cru voir des intentions qui n'y étaient guère.
L EMPIRE DE MAXIMILIE.X. 229
Le maréchal Bazaine épousait une Mexicaine, mademoiselle Josefa Pefia y Azcarale.
L'usage du pays voulant que le marié fùl assisté d'un parrain, et la mariée d'une marraine, l'Empereur et rimpératrice s'offrirent pour ces fonctions. La cérémonie eut lieu dans la chapelle du palais impérial avec une grande solennité.
L'Archevêque de Mexico donna lui-même la bénédiction nuptiale aux deux époux. Un déjeuner suivit, à la fin duquel l'Empereur porta ce toast :
— Buvons à la santé de notre cher Maréchal et de madame Bazaine ! Que Dieu bénisse leur union !
L'Impératrice Charlotte se leva ensuite, et alla embrasser la jeune maréchale.
A moins de supposer une bien profonde dissimulation chez Maximilien et Charlotte, il faut convenir que ces démonstrations cordiales, affectueuses même, prouvaient que les nuages passagers survenus entre l'Empereur et le commandant en chef n'avaient au fond altéré en rien l'estime qu'ils se devaient l'un à l'autre.
Bien plus, Maximilien, généreux comme un prince et reconnaissant comme un poète, chercha uu moyen de témoigner aux nouveaux mariés sa sympathie et sa munificence. Craignant que le maréchal ne lui opposât quelque refus, il tourna la difficulté de la façon la plus délicate et la plus habile.
Mon cher maréchal Bazaine,
Voulant vous donner une preuve d'amitié personnelle aussi bien que de reconnaissance pour les services que vous
avez rendus à notre patrie, et profitant pour cela de l'occasion de votre mariage, nous donnons à la maréchale le palais de Buena-Vista^, y compris le jardin et les meubles, sous la réserve que, le jour où vous retournerez en Europe, ou si pour quelque autre motif vous ne vouliez pas conserver la possession de ce palais pour la maréchale, la nation vous le reprendra; et, dans ce cas, le gouvernement s'engage à donner comme dot à la maréchale la somme de cent mille piastres.
Votre affectionné.
Que les amis du Mexique se rassurent, la munificence de Maximilien ne le ruina pas plus qu'elle n'enrichit le maréchal Bazaine : conformément à la lettre impériale, la nation reprit le palais, mais jamais elle ne donna les cent mille piastres. En honne justice, d'ailleurs, les devait-elle?
Sur ces entrefaites, Maximilien reçut une nouvelle qui lui causa la plus vive satisfaction : un second emprunt mexicain venait d'être souscrit à Paris. C'était pour son gouvernement le seul moyen de parer à quelques-uns de ses embarras présents, aux dépens de l'avenir il est vrai ; mais ni lui ni son entourage ne paraissaient s"en effrayer, ni même s'en préoccuper.
Le ministre des Finances annonçait au maréchal la chose en ces termes :
L'emprunt a été souscrit, et, quoique les banquiers fussent
1. Le palais de Buena-Visla, appartenant à M. Suarèz, était loué par la ville de Mexico 60 000 francs par an, et servait d'habitation au maréchal.
personnellement engagés, il est heureux de voir que 70000 preneurs sont entrés dans cette opération.
Quelques jours plus tard, elle eût échoué devant le public, à cause de la prise de Richmond, de la reddition de Lee et de l'assassinat du président Lincoln.
L'opposition en France jettera probablement feu et tlammes à l'occasion de cet emprunt, et elle en attaquera les conditions; mais il ne faut pas attacher trop d'importance à ces attaques, qui sont toujours dictéespar les mêmes sentiments d'hostilité contre l'expédition du Mexique. Cette impression s'atténuera d'ailleurs parles mesures habiles et énergiques que vous prenez et qui hâteront la pacification du pays.
Le gouvernement du Mexique recevra de l'emprunt des ressources relativement considérables ; mais il ne saurait les ménager avec trop d'économie, car des efforts de la nature de ceux qui viennent d'être faits ne peuvent se renouveler de longtemps.
Agréez, etc.