A. L. DE SANTA-ANNA
C'est ainsi que de nouveaux renforts venaient aux partis dissidents, et remplaçaient les vides que la mort faisait dans leurs rangs. A cette même date, le fameux Doblado mourait aux États-Unis : c'evit été un coup sensible pour les ennemis de l'empire si l'adhésion de Santa-Anna n'était venue en compenser le mauvais effet, et au-delà.
Qu'importait, en présence de cet accroissement lent mais constant des hommes hostiles, que le gouvernement de Maximilien remportât çà et là quelques succès militaires ? Cependant celui qui donna un reflet de gloire à ses armes vers cette époque lui causa une grande joie, et avec raison, parce que la victoire était cette fois une revanche vivement souhaitée.
Le lieutenant-colonel de la légion belge, baron Van derSmissen, nepouvaitoublierladéfaitesubieparquelques compagnies de sa troupe, et quels qu'eussent été les éloges prodigués aux héro'ïques vaincus, il éprouvait pour lui et pour les siens le désir d'effacer ce souvenir pénible.
Il commandait tout l'État de Michoacan, voisin du Guerrero, qui servait de retraite à de nombreuses bandes de partisans. Il avait pour le seconder dans sa tâche les forces du colonel Clinchant, environ
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600 zouaves, et celles du colonel mexicain Mendez, un Indien plein d'énergie et de bravoure, un second Mejia. Tous trois furent informés que les généraux juaristes Arteaga et Pueblita avaient, le 19 juin, attaqué et pris la ville d'Uruapan, et que là, se livrant à leur cruauté habituelle, ils avaient fait fusiller séance tenante le sous-préfet Isidore Paz et le commandant de la place, colonel Lemus.
A ces nouvelles, le colonel Clinchant se met en marche : en trois jours il gagne Uruapan, reprend la ville, poursuit Pueblita, l'atteint, le défait et le tue.
De son côté le colonel Yan der Smissen occupe, le 29 juin, Tacambaro, quartier-général des dissidents, et il y reste en observation, appuyé par le colonel Mendez, dont les cavaliers épient les mouvements d'Arteaga, pendant que celui-ci manœuvre pour envelopper la petite troupe belge.
Avec un véritable coup d'oeil militaire, le colonel Van der Smissen comprend que le meilleur moyen d'attirer l'ennemi est de lui inspirer confiance par une fausse retraite : il évacue Tacambaro, remonte vers le .nord, à Tecario, puis rétrograde encore jusqu'à Santa- Glara, où il transporte ses malades et renouvelle ses approvisionnements.
Arteaga donne dans le piège, et revient dans Tacambaro avec trois mille hommes.
Le colonel Van der Smissen redescend aussitôt vers le sud : il n'a que huit cent cinquante combattants, mais, peu importe ! ils sont animés d'un tel désir de vengeance qu'il n'hésite pas un seul instant; il les
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forme en trois colonnes, et les lance contre l'ennemi. L'artillerie balaie la route ; les Belges la parcourent au pas de course, abordent avec un élan admirable les positions qu'Arteaga a cruesinexpugnables, escaladent les hauteurs, mettent en fuite la cavalerie, et enfoncent l'infanterie. Au bout d'une heure, la victoire est complète : les Belges enlèvent comme trophées un drapeau, six pièces d'artillerie, et environ 600 armes, parmi lesquelles toutes les carabines perdues au premier combat de Tacambaro.
Cette glorieuse affaire causa partout la plus vive satisfaction, mais dans nul cœur elle n'eut plus de retentissement que dans celui de l'Impératrice Charlotte. Dès qu'elle en eut connaissance, elle prit plaisir à écrire aumaréchalBazaineunelettre où éclate sa joie:
Je suis heureuse parce que nos forces belges ont enfin remporté une victoire de gros calibre et vengé leurs malheureux frères. Ce sera une grande consolation en Belgique, car, en dépit de tout Vhéroisme et des services funèbres, tout le monde savait bien que la première affaire avait été rien moins qu'un succès. Je vous recommande l'affaire des prisonniers belges... II faudrait peut-être payer de quelque stratagème. Les prétentions d'Arteaga me paraissent outrecuidantes. Le mieux serait de s'emparer des prisonniers sans éveiller de soupçons. Il serait humiliant que l'on pût dire en Europe que l'on négJige des gens qui sont venus se consacrer au Mexique, lorsque rien ne les y obligeait. Je viens de lire, non sans enthousiasme, le rapport de Van der Sniissen, qui ne manque pas de nerf. Il faut pensercombien cela relèvera les Belges aux yeux du pays, car tout le monde, à commencer par moi, avait pensé qu'ils étaient plutôt l'espérance de l'avenir que d'une grande solidité pour le présent.
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L'Empereur écrivit au colonel Van der Smissen une lettre officielle de félicitations; mais, ainsi qu'il arrive trop souvent en pareille occurence, une certaine rivalité s'établit entre le colonel belge et son collègue mexicain. Mendez trouvait sa part trop petite, et, de fait, il avait grandement contribué à la victoire. On fut obligé d'envoyer l'un dans le Nord et de laisser l'autre dans le Sud.
Cet incident montrait une fois de plus les inconvénients des troupes étrangères, quand celles-ci, ne pouvant combattre sous leur drapeau, ne voulaient pas se fondre dans l'armée mexicaine. Cette mésintelligence contribuait à rendre impossible l'organisation de cette armée. Le général de Thun l'avait compris, et il venait de renoncer à la mission dont on l'avait chargé : il préférait se mesurer avec les dissidents. Il les battit dans le Huasteca, puis se rendit dans l'État d'Oajaca, auquel, comme on l'a vu, la clémence de l'Empereur et l'évasion de Porfirio Diaz avaient rendu des soldats et un chef.
Le général Douay, parti de Mexico le 9 juillet, était allé prendre possession de son grand-commandement à San-Luis-de-Putosi : rassuré de ce côté par la présence de cet officier supérieur, le maréchal, poussé par le désir répété de l'Empereur, donna au général de Gastagny Tordre de lancer une colonne à la poursuite de Juarez dans le Chihuahua.
La direction de cette opération fut confiée au général Brincourt. Le général de Gastagny ne crut pas devoir lui communiquer les instructions que lui avait
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reçues à ce sujet du commandant en chef, et qui étaient ainsi conçues :
Je ne veux d'aucune façon que nos troupes dépassent Chihuahua de plus d'une journée de marche, ei, tout en laissant croire que nous resterons dans cette province, le général Brincourt, dés que les troupes seront reposées, se mettra en route sur Rio-Florido, puis sur Durango...
La diplomatie veut s'appuyer sur la fuite de Juarez de sa dernière capitale pous amener les États-Unis à la reconnaissance de l'empire mexicain : nous ne pouvons faire plus, et ce serait folie que de vouloir le suivre en ce moment dans tous les recoins où il voudra aller.
Le mouvement prescrit commença. Juarez natlendit pas nos soldats : dix jours avant leur arrivée, il avait quitté Chihuahua avec son fidèle ministre Lerdo de Tejada, et s'était réfugié, à travers des espaces inhahités, à Paso-del-Norte, petit bourg établi sur la frontière même du territoire, à quelques mètres du sol américain. Ce gouvernement fugitif ne désespérait point, et, avec une ténacité et une confiance que nous devons admirer, bien qu'elles nous aient coûté cher, il annonçait bravement au monde diplomatique et sa fuite et sa persévérance dans la lutte :
Paso-del-Norte, 15 août 1865.
Ayant quitté la ville de Cliibuahua le 5 courant, le Président de la République est arrivé hier à Paso-del-Norte; il a ordonné que le siège du gouvernement y serait établi pour le présent.
Ici, comme sur tout autre point de la République où les circonstances pourront rendre convenable que le siège du gouvernement soit établi, le citoyen Président fera tout son
possible pour remplir son devoir avec courage et constance ; il répondra ainsi aux vœux du peuple mexicain qui ne cessera jamais de lutter partout contre l'envahisseur et finira infailliblement par triompher dans la défense de son indépendance et des institutions républicaines.
LERDO DE TEJADA.
Le général Brincourt eût bien voulu répondre à cette audacieuse bravade et poursuivre jusqu'à Pasodel-Norte cet insaisissable adversaire; mais l'imprudence eût été grande de se lancer à travers un désert sans eau, sans routes tracées : il se fortifia à Cbihuahua, et attendit de nouveaux ordres.
11 se trouva qu'à cette époque les appréhensions, un moment calmées, sur la frontière du nord, se ravivèrent brusquement. Le ministre des Etats-Unis à Paris, M. Bigelow, remettait le :26 juillet à M. Drouyn de Lhuys une note incriminant la conduite de person nés « s'intitulant les représentants du gouvernement impérial mexicain », et terminant par une phrase peu claire, qui contenait clairement une façon de menace. Le gouvernement des États-Unis aurait enjoint au commandant des forces militaires au Texas « de ne permettre aucun mouvement agressif sur le territoire mexicain » aux troupes placées sous ses ordres, « à moins d'instructions spéciales à cet effet du département de la guerre, nécessitées par un état de choses qui n'est pas prévu en ce moment ».
La démarche du cabinet de Washington était assez singulière, car, puisfju'il refusait de reconnaître l'empire de Maximilien, c'était à Juarez qu'il devait s'adres-
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ser; mais, en ce moment, il n'osait point encore faire montre d'hostilité ouverte, et il se bornait à tàter le terrain.
Napoléon III comprit le danger qui menaçait nos troupes au Mexique, et il adressa au maréchal l'importante lettre qu'on va lire :
Camp de Châlons, 17 août 1865.
Mon cher Maréchal,
Je vous remercie de vos souhaits que vous m'adressez au nom de l'armée.
Je viens aujourd'hui vous parler de choses graves et sur lesquelles j'appelle toute voire attention.
Nos relations avec les États-Unis ne sont pas mauvaises; cependant elles prennent un caractère qui pourrait devenir grave. Il faut donc que vous preniez vos dispositions en conséquence, t't, si jamais les Etats-Unis veulent envahir le Mexique, le seul point à adopter serait d'évacuer tous les points qui sont à la circonférence et de prendre position dans un endroit central. 11 faudrait laisser s'épuiser les envahisseurs par des marches longues et difficiles, dans un pays malsain et privé de ressources, et tomber avec toutes vos forces réunies sur un eimenù fatigué et probablement divisé.
Si dans la guerre contre la Russie nous avons réussi, c'est que j'avais bien pensé qu'en portant la lutte en Crimée, les Russes épuiseraient leurs forces dans les marches : c'est ce qui est arrivé. Ues plus grandes difficultés pour les armées, et surtout pour les armées mal organisées, ce ne sont pas les combats, mais les marches à de grandes distances : ne l'oubliez pas dans l'occasion. Ensuite il ne faut pas vouloir tout occuper, mais, au contraire, faire la part du feu, abandonner hardiment tout ce que l'on ne peut conserver avec avantage, et masser vos troupes au lieu de les éparpiller.
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Je sais qu'avec votre expérience ces recommandations sont presque inutiles; cependant j'ai voulu appeler sur ces graves questions votre attention. Je xals m'occuper avec le mmistre de la Guerre de ce que nous iJoiirons faire pour accroître insensiblcinenl vos forces.
Faites comprendre à l'Empereur que, dans les circonstances graves dans lesquelles nous pouvons nous trouver d'un jour à l'autre, il ne s'agit pas de faire du libéralisme et de la clémence, mais de montrer de l'énergie, du bon sens et de se livrer complètement à ceux là seuls qui peuvent le sauver.
Croyez, mon cher Maréchal, à ma sincère amitié.
NAPOLÉON
Pour donnor une idée des difficultés que comportait la situation du commandant en chef, nous transcrivons ici un passage de la dépêche que lui adressait à la même date le maréchal Randon :
// n'est pas douteux que nous verrons rentrer arec une grande satisfaction de nouvelles troupes du Mexique, parce que cela prouverait que les affaires se consolident. Je ne puis donc, en ce qui me concerne, que vous remercier de l'espérance que vous me donnez.
Je ne vous parle pas des alfaires américaines : que pourrais-je vous en dire, alors que personne, je crois, ne sait ce que fera ou pourra faire ce gouvernement?
Il est évident que le maréchal Randon, resté à Paris, ignorait ce qu'écrivait, de Chàlons, Napoléon III, car la contradiction était grande entre le souverain, ([ui parlait d'accroître «insensiblement» le corps expéditionnaire, et le ministre, qui manifestait l'espoir de le voir réduit par de nouveaux renvois de troupes. Le
liicaei '. 1 Bazaine n'hésita point : il suivit les instructions émanées de Napoléon III.
11 se mit aussitôt en mesure d'exécuter le plan qu'il lui traçait ; mais, investi seul de la confiance de son souverain, il ne pouvait divulguer à personne, pas même à Maximilien, et surtout moins à Maximilien qu'à tout autre, à cause de son entourage, les motifs qui le faisaient agir. Aussi, les premiers ordres à peine donnés, de toutes parts s'élevèrent des réclamations : généraux commandant le territoire, préfets, ministres, et l'Empereur plus encore, croyant à quelque plan nouveau conçu par le maréchal, lui prêtèrent des intentions qu'il n'avait certes pas. En quelques semaines, un revirement se fit dans l'opinion publique. La popularité dont il avait joui jusque-là s'évanouit; on l'accusa de travailler à la ruine de Maximilien. Rappelant son mariage avec une mexicaine, on lui prêta les projets les plus ambitieux.
Seul en face de ce déchaînement hostile, il ne songea qu'à remplir le devoir qui lui était tracé, et son silence obligé fut bientôt considéré comme la preuve, sinon l'aveu, de ces coupables menées.
Dans sa dépèche du 31 août, le ministre complétait les instructions données par Napoléon III :
l/orgaiiisation que vous avez donnée aux deux divisions me paraît très logi([ue. J'approuve également, par anticipation, le projet que vous paraissez avoir de verser les deux escadrons de hussards, hommes et chevaux, et de renvoyer les cadres en France. Il vaut toujours mieux avoir de gros escadrons et bataillons que des lictions d'etTeclif.
J'ai mis, comme toujours, vos rapports politiques et militaires sous les yeux de l'Empereur, qui ne manque pas de les lire avec le plus grand intérêt, et qui me charge de vous témoigner sa satisfaction sur la manière dont vous dirigez les opérations et sur la netteté de vos aperçus politiques et administratifs. Je comprends parfaitement la divergence qui peut parfois se produire entre votre Jugement sur les faits accomplis ou qui s'accomplissent et celui du gouvernement mexicain : il ne peut en être autrement, en raison des points de vue différents qui s'offrent à l'horizon.
Vous considérez notre intervention comme ne devant durer que rigoureusement le temps nécessaire pour accomplir l'œuvre que nous avons entreprise, et le Gouvernemeut mexicain serait disposé à penser que nous devons sacrifier nos propres intérêts aux siens, et ne songer à nous séparer de lui que lorsque le pays tout entier sera entré dans un calme et un ordre parfaits, c'est-à-dire à une époque indéterminée. C'est, sous beaucoup de rapports, le second volume de notre occupation de Rome; et, pour continuer le sens de celte comparaison, nous devons peut-être chercher à limiter la durée de notre séjour au Mexique aux conditions d'une reconnaissance de l'Empire mexicain par les États-Unis.
Je sais que l'Empereur Maximilien trouve excessives les dépenses qu'entraînent les expéditions (jue vous êtes forcé d'entreprendre; il dit que celle d'Oajaca aurait coûté au Trésor mexicain dix millions de francs : j'ai de la peine à croire ce chiffre parfaitement exact. Mais, dans tous les cas, je demanderai s'il serait plus juste et plus naturel que ce fût le Trésor français qui couvrit ces dépenses, dont il n'a aucun profit à tirer...
Je crois que vous êtes dans le vrai en cherchant à faire occuper par les troupes mexicaines les postes les plus excentriques, afin d'avoir vos régiments le plus sous la main que vous pourrez, afin d'cfre d'autant plus en mesure de faire face aux éventualités qui peuvent se produire du côté du Rio- Grande.
L'approbation, on le voit, était aussi nette qu'explicite : le maréchal n'avait donc qu'à persévérer dans son plan de conduite. Cette lettre, cependant, contenait une révélation grave : Maximilien commençait à le battre en brèche. Cette accusation fausse d'avoir dépensé dix millions dans l'expédition d'Oajaca était le prélude des attaques destinées à miner la position (lu commandant en chef auprès de son gouvernement. Mais cette campagne de calomnies était menée comme toute chose — maladroitement', — il était facile à l'accusé d'y répondre: les pièces authentiques ne lui manquaient pas.
Le maréchal ne se laissa pas détourner de son devoir, et, mesurant toute la responsabilité qui lui incombait en présence d'un conflit éventuel entre la France et les État-Unis, il maintint son plan de sage concentration.
Sur sa demande, le commandant de la TIsiphone, en station près du Texas^ envoya à terre un enseigne de vaisseau, M. de la Bédollière, avec mission de se renseigner sur les préparatifs des Américains. Cet officier passa cinq jours à Brownsville ot à Brazos, et acquit la certitude qu'une armée de 70 000 hommes était concentrée dans ces parages. L'infanterie, composée de nègres mal vêtus, mal chaussés, quoique bien armés, était, à vrai dire, peu redoutable. Par contre, la cavalerie était excellente, et rartillorie aussi.
Les nègres avaient été amenés là moins pour former une armée que pour déserter et aller renforcer les bandes juaristes. Le maréchal chercha à prévenir ce
danger en leur offrant mieux : il décida que tous les fédéraux ou confédéré'* qui viendraient se réfugier au Mexique seraient admis à entrer dans la légion étrangère, au même titre que les étrangers s'engageant en Europe. 11 enlevaitainsi à Juarez des contingents redoutables. Cela fait, il donna ordre au général de Castagnyde ramener toutes ses troupes autour de Durango. L'ordre alla atteindre le général Brincourt à Ghihuahua. Cet officier supérieur ignorait que sa mission ne serait que temporaire : il s'était installé dans cette ville avec l'intention bien marquée de ne pas l'abandonner du jour au lendemain. L'ordre de départ le consterna. Que dirait-on de lui? que penserait-on de ce général envoyé pour délivrer un pays des troupes juaristes et leur cédant la place aussitôt? Il connaissait la discipline, mais l'amertume l'emporta sur le devoir : il écrivit à son supérieur pour protester contre l'ordre qu'il recevait :
2e DIVISION MILITAIRE
1" BRIGADE Chihuahua, le 17 octobre 1865.
CONFIDENTIELLE ET PARTICULÎÈRE
Mon Général,
Le courrierqui vient d'arriver m'apporte voire lettre confidentielle du 7 octobre : je vois avec peine qu'il nous faut abandonner le Chihuahua à l'ennemi.
Je ne crois pas exagérer les conséquences Je cette retraite en affirmant qu'elle va donner un nouvel aliment à la guerre, qui prendra le caractère d'une lutte nationale.
M'if>i ce nui pavdessm tuai m'est désagrcabli, c'est que j'ai joué ici fort innocemment le rôle odieux d'un trompeur : ie
suis venu, au nom de la France, au nom de l'Empereur Masimilien, offrir la paix, la sécurité, la protection de nos armes, à une population opprimée par Juarez et ses adhérents.
Selon les instructions de mes chefs, j'ai oiganisé le pays, remplaçant partout les autorités juaristes par des hommes paisibles, auxquels j'ai demandé leur adhésion au gouvernement impérial. J'ai reformé les administrations avec d'honnêtes gens, qui gagnent par leur travail lo pain de leur famille. J'ai entraîné les populations indiennes de la Sierra dans un mouvement de régénération : je leur ai fait combattre les dissidents dans l'inléjôt de la cause impériale ; et aujourd'hui il me faut abandonner aux excès et aux vengeances des libéraux des milliers de pauvres gens qui se sont fiés à ma parole et qui ont compté sur notre protection, pour exécAitcr un mouvement militaire de concentration dont je ne ■puia deviner le but. Et cela sans laisser à un préfet politique représentant l'Empereur Maximilien, à un général ou à un corps de troupes représentant l'intervention française, le soin de protéger tant d'intérêts, le devoir de défendre un sol glorieusement conquis par nos armes.
Certes les motifs de cette concentration doivent être bien puissants, puisqu'ils exigent de. l'armée française un pas en arrièie qui compromet son honneur. Je n'ai pas à les apprécier : je n'ai qu'à obéir. Mais j'aime mieux briser mon épée que la tacher.
Je viens donc, mon général, vous prier de m'enlever mon commandement, si délinilivement nous devons abandonner le (Ihihualiua. Le colonel Carleret, auquel je transmettrai toutes vos instructions, conduira la colonne, que j'accompagnerai comme simple particulier.
Je donnerai ma démission s'il le faut.
Mais au moins il ne sera pas dit que j'ai abandonné des malheureux après les avoir trompés, que j'ai battu en retraite (levant un ennemi imaginaire ou sans combattre. Et si, comme je le suppose, les populations se soulèvent peu à peu derrière nous, il ne sera pas dit ({ue j'ai perdu par fai-
bles^io tous les fruits de t' intervention, et précipité la retraite de Varmée française.
Ainsi que je vous l'ai fait connaître par ma lettre confidentielle n" 118, je réponds de garder le Chihuahua avec 1,000 hommes : je vous en rends 1,100 pour couvrir Durango...
Si vous envisagez comme moi, mon général, les conséquences de l'abandon du Chihuahua, aidez-moi, dans l'intérêt et pour l'honneur de Varmée, à faire revenir S. Exe. le maréchal d'une détermination qui peut avoir des conséquences si funestes.
Fort de ma conscience, je prends toute la responsabilité d'une résistance qu'on taxera d'opposition ou d'indiscipline.
Si vous jugez que nous devons obéir immédiatement, enlevez-moi mon commandement pour le donner au colonel Carteret, afin qu'il soit bien constaté que j'ai résisté à u n ordre qui me déshonore.
Veuillez agréer, etc.
BRINCOURT.
Le général de Castagny comprit ce qu'il y avait de douloureux pour le général Brincourt à battre ainsi en retraite, et, passant sur l'acte d'indiscipline commis par cet officier, il lui maintint son commandemeut et l'ordre de ramener ses troupes à Durango. Il se borna à transmettre au commandant on cbef copie de cette lettre, avec cette observation : « Il est parfois " dur d'exécuter certains ordres; mais, si chaque offi- (( cier se croyait autorisé à discuter les ordres qu'il « reçoit, il n'y aurait plus d'armée possible ».
Le maréchal jugea la protestation du général Brincourt « un acte de loyauté », et il le reçut à Mexico avec la plus grande cordialité. Il le détourna de l'idée
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de rentrer en France, et le conserva auprès de lui.
Il en était à peu près partout comme dans le Chihuahua : dès que nos soldats paraissaient, le pays se soumettait, l'administration s'organisait au nom de l'empire : nos soldats s'éloignaient, et tout ce qui avait été établi s'effondrait derrière eux.
Dans son rapport politique du 13 septembre, le commandant en chef reproduisait quelques passages des rapports du général Douay et du général Neigre, faisant siennes ainsi les appréciations de ces deux officiers supérieurs. A ce titre, elles méritent doublement de figurer ici.
Rapport du général Douay, commandant à San-Luisde-Potosi :
L'organisation politique établie par le gouvernement impérial n'a produit jusqu'ici aucun résultat. La tranquillité qui règne dans certains départements n'est qu'apparente et due seuleme)d à l'occupation française. Les partisans sincères du gouvernement sont en petit nombre. Dans l'état présent des esprits, on ne peut compter sur le concours de personne, à quelque parti qu'il appartienne.
Rapport du général Neigre, commandant à Léon :
La situation est toujours très tendue. On espère chaque jour un changement devenu indispensable dans la politique et l'énergie du gouvernement.
Déjà, le 10 août, ce général écrivait :
Si nos colonnes gagnent chaque jour du terrain en combattant, il est pénibh; de reconnaître qu'il n'en est pas de même de l'administration centrale.
LEMPIUE DE MAXIMILIEN. 267
Il esl bien certain que rien ne se fait dans les départements. Partout où l'on a la paix, on demande une organisation forte, solide et durable; mais chacun voit avec dégoût qu'on ne fait pas droit à ce désir. Les dissidents seuls s'en réjouissent.
J'estime que la situation politique actuelle est beaucoup plus mauvaise que celle d'il y a un an, alors que l'autorité était entre les mains de l'armée française, et que le pays tout entier était plein des plus légitimes espérances.
Le gouvernement n'a pas conquis une seule sympathie, car personne, depuis cette époque, ne s'est rallié de bonne foi, et les plus chauds partisans de l'empire se sont beaucoup refroidis. La confiance dans l'avenir disparait, et peu à peu la désaffection s'étend partout.
Qui donc, après cela, osera dire que le maréchal Bazaine a caché la situation de Tempire, a dissimulé la vérité k son gouvernement? Nous avons multiplié ces citations pour en finir une bonne fois avec cette accusation.
Maintenant, si le maréchal ne désespérait point encore, c'est qu'il comptait toujours sur un revirement dans l'esprit de Maximilien :
La situation générale de l'empire, écrivait-il le 15 septembre comme résumé de son rapport, ne pourra subir une modification sérieuse et favorable que le jour où l'flmpereur Maximilien se décidera à changer radicalement les conseillers qui l'entourent : cette mesure est regardée par tout le monde comme indispensable.
S. M. elle-même parait le comprendre et m'en a donnr dernièrement Vassunmce. Je regrette qu'elle croie devoir attendre encore pour prendre cette détermination, car l'expérience faite est bien concluante, et tout ajournement fait perdre un temps précieux.
De quel nom pourrait-on qualifier la conduite des ministres qui poussaient Maximilien dans la voie où il s'était si malheureusement engagé? N'était-ce pas folie, alors que tout l'édifice impérial reposait, dans un équilibre très instable d'ailleurs, sur les baïonnettes de nos soldats, d'attaquer sourdement leur chef et de se livrer contre eux à des taquineries mes" quines? Pour finir par un trait plaisant, n'avait-on pas imaginé, dans le programme des fêtes de septembre, de qualifier l'armée française d'armée auxiliahe?