LE BOULEVART NOIR
artère populeuse qui entoure Paris d’une quadruple bordure de' verts panaches, en reliant les uns aux autres les gabelous de ses soixante barrières?
— Par ma foi, me dis-je en moi-même, si personne ne s’en
large, je ferai ce travail-là quelque jour ; car cette page manque
évidemment au monument littéraire et philosophique de notre époque.
Je me trouvais en ce moment sous les larges ombres du boulevart Noir, qui s’étend de la Grande-Chaumière à la barrière d’ Enfer.
Boulevart Noir! barrière d’Enfer! noms ténébreux et sinistres !
— Quel démon du moyen-âge a secoué sur cette plaine mystérieuse ses ailes de chauve-souris? quel pied fourchu s’est empreint sur ce sol? quelle légende terrible l’a baptisé de ces noms lugubres ?
Et mon esprit, naturellement entraîné dans les régions fantastiques, lâcha la bride à l’imagination, qui s’élança au galop dans les plus diaboliques fantaisies.
Je marchais toujours, ne rêvant plus que de sylphes, de gnomes, de lémures, d’hommes-racines.
C’était le soir : la lune brillait, par intervalles, à travers les feuilles des ormes dont la brise agitait les grands bras.
Au loin, se dressaient les ifs du cimetière Mont-Parnasse, semolables à des fantômes noirs debout sur les marbres blancs des tombes. Nul bruit autour de moi que le murmure plaintif du vent
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dans les branches et la vague rumeur qui s’ élevait de Paris, comme le bouillonnement lointain de la fournaise où s’agitent les damnés.
Dans ce silence universel, dans ce repos complet de tout ce qui marche, court, vole ou rampe sur la terre, la nature végétale seule semblait animée.
Je regardais les mouvements convulsifs des arbres; j’entendais respirer ces colosses hérissés de feuilles; je les voyais tantôt enlacer leurs branches dans des embrassements fraternels, tantôt se séparer avec colère, ou pencher leur tête l’un vers l’autre pour échanger de mystérieux entretiens.
A leur pied s’agitaient aussi les humbles plantes qu’ils abritaient de leur feuillage.
Le chiendent et le pissenlit , l’herbe vulgaire et l’ortie belliqueuse, secouant la poussière du jour, tendaient leur front aux fines gouttelettes de rosée qui tombaient du ciel bleu, imperceptibles et impalpables, comme de la pomme d’azur d’un immense arrosoir.
— Ormes et pissenlits, orties et chiendents, m’écriai-je, auriez-vous donc aussi vos plaisirs et vos souffrances, vos joies et vos tristesses, vos discordes et vos amours?
L’homme, voyant que vous n’aviez ni jambes pour marcher, ni mains pour toucher, ni yeux pour voir, ni oreilles pour entendre, vous a refusé le don de la vie ; mais la présomption de cet animal ne saurait me faire croire que vous restez ainsi comme des brutes, vous les arbres pendant des siècles, vous les plantes
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pendant des saisons , sans sentir, sans penser, sans agir , sans
haïr, sans aimer à votre manière.
Grands et petits végétaux, quel génie pénétrera les mystères de votre existence? Je crains fort que ce ne soit pas le mien, quelque bonne opinion que je doive naturellement en avoir.
En terminant cette éloquente allocution, j’étais arrivé sur la frontière du boulevart,*et je longeais de vastes terrains bas et humides qui s’étendaient au loin dans la plaine , dominés de quelques mètres par la chaussée.
Cet espace, tantôt éclairé par la lune, tantôt voilé par l’ombre des ormes du boulevart et des grands murs qui l’entouraient, offrait un aspect étrange.
De distance en distance, on voyait se dresser des coupoles de cristal que ne surmontaient ni croix, ni coqs, comme les dômes chrétiens, ni croissants, comme les minarets orientaux ; là se pressaient des foules vêtues de vert et portant d’immenses parasols blancs qui se renversaient parfois pour servir d’éventails ; plus loin, s’étendaient de grandes places qui paraissaient macadamisées, et dans les touffes de verdure qui les entouraient, des quantités de petits candélabres brillaient d’une lumière verte à jets inégaux, comme les phares à feu tournant,
Je m’étais arrêté pour admirer ce spectacle bizarre, et j’écoutais religieusement les mille bruissements inintelligibles qui s’élevaient de cette cité inconnue, lorsque tout-à-coup une voix humaine vint frapper mon oreille.
Je me penchai sur la vallée mystérieuse, et voici ce que je recueillis :
CÜCÜRBITÜS Ier ET SON CONSEIL.
— « Oui, messieurs, moi, Cncurhitus 1er, je veux et j’entends « régner absolument dans mon empire.
« Je veux y faire la pluie et le beau temps ; dispenser à mon « gré la chaleur aux uns, l’humidité aux autres ; tailler, pour- « fendre, élaguer, lier, éclaircir mes sujets à volonté.
« Je veux que, selon les inspirations de mon génie tout puis- « sant, dont mon ministre de l’instruction publique ne doit être « que l’exécuteur passif, les uns soient élevés à l’air libre et les « autres sous cloche.
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« J’entends pouvoir seul mettre à l’ombre qui bon me sem- « blera ; distribuer à tous, selon mon bon plaisir, la nourriture et « l’air, la terre et le soleil... »
— Peste, fis-je en me levant du tertre où je m’étais assis, voilà un gaillard de potentat qui n’y va pas de main-morte : quelles maximes de gouvernement !
Est-ce qu’un enchanteur m’aurait, à mon insu, transporté aux antipodes, et assisterais-je, par hasard, à un conseil d’Etat de l’empereur de la Chine, fils aîné du Soleil, à moins que je n’aie sous mes oreilles le grand Nicolas lui-même ?
— Il est vrai que celui-là prétend se nommer Cucurbitus ; mais, ne connaissant pas le russe, je suis porté à croire que Nicolas se prononce ainsi dans cette langue septentrionale.
Tâchons de nous assurer de la chose ! si la lune me favorise, je le reconnaîtrai bien à son frac vert et à ses grandes bottes.
Je plongeai mes regards dans la vallée, et ma vue tomba bientôt sur l’orateur nocturne et ses acolytes.
Ce n’était pas Nicolas ; car il portait un costume oriental se rapprochant peu du frac vert de ce monarque ; ce n’était pas même l’empereur de la Chine, autant que je pus en juger d’ abord.
Ses compagnons étaient au nombre de six.
L’un s’appuyait sur un rateau ; l’autre tenait un arrosoir ; celui-ci portait en sautoir un plantoir attaché à sa corde ; celui-là un baudrier auquel étaient appendus de petits sacs de graine ; cet autre avait en main une bêche en fer brillant.
Le dernier enfin, montrant sur sa casquette blanche une touffe de persil en aigrette, était armé jusqu’aux dents de ciseaux et de couteaux de cuisine.
Je regardais encore, en me frottant les yeux, cet étrange conciliabule, lorsque le chef reprit en ces termes :
— « N’est-ce point assez pour vous d’être les exécuteurs de « mes volontés impériales...?
« Ne vous suffit-il point d’avoir cet honneur suprême de « m’approcher à toute heure, de former le grand conseil du su- « blime empire des légumineuses, des ombellifères et des cucur- « bitacées...?
« Ne vous laissez pas griser par ces privilèges inouïs ; n’aug- « mentez pas la défiance naturelle de mes sujets pour des ministres « pris en dehors de leur sein ! »
J’étais tout oreille.
L’intérêt grandissait pour moi de toute la découverte d’un nouveau monde.
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L’hallucination commencée par les pasquinades du vent, les ébats chorégraphiques de la lune dans les nuages, les silhouettes fantasques des ifs et les moulinets exécutés par les branches des ormes, continuée ensuite par mes propres rêveries, couronnée enfin par cette étrange rencontre, m’avait mis en humeur de subir sans sourciller les événements les plus surnaturels.
J’acceptai donc, sans les discuter, Cucurhitns Icr et ses six ministres, et le royaume des légumes me parut aussi vénérable que celui de l’antique Ramsès.
Je ne cherchais plus que l’occasion d’en franchir la frontière, lorsque le prince harangua de nouveau ses ministres, que le respect rendait muets devant lui.
— « Vous, par exemple, irrigando,
— C’était au porte-arrosoir qu’il s’adressait.
<— « Vous avez , sans me consulter , renouvelé la provision « d’eau de cette colonie de laitues romaines qui se trouve à « l’orient de ma domination. Vous avez commis là une de ces « sottises politiques qu’il n’est pas toujours facile de réparer...!
— « Rustre et bélître ! n’avez-vous donc pas remarqué l’u- « sage immodéré que, depuis quelque temps, cette partie de mes « sujets avait fait de cette liqueur?
(( N’avez-vous pas vu leur teint pâle, leurs mines abattues,
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« leurs vêtements en désordre et tombant en lambeaux, âne « et cuistre que vous êtes!... »
Ces mots un peu durs auraient pu faire croire que l’illustre Cucurbitus sortait des limites de la modération.
Mais, comme en les prononçant, il tirait familièrement les oreilles du coupable, à la manière de Napoléon, je vis bien que l’indulgence était au fond de son cœur.
— « N’avez-vous pas compris, sot animal, continua-t-il, que « cet état de langueur les livrait sans défense aux limaces brunes « et aux pucerons verts dont les bataillons rôdent sans cesse « pour désoler et ravager mes sujets?
— « Tant pis pour vous, mulet têtu et sans cervelle !!! j’avais « résolu ce soir de vous décorer de la croix du piment rouge ; « mais bernique ! Estimez-vous fort heureux, si je veux bien, « pour cette fois, ne pas diminuer vos appointements ! »
Irrigando s’inclina devant Sa Majesté, et arrosa ses pieds de larmes, en signe de componction.
Cependant Cucurbitus tenait dans sa main une étoile formée de trois piments croisés, brillante comme du corail de Naples.
A qui devait échoir cette haute faveur ?
Je n’étais pas seul intrigué par cette grande question.
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Les cinq acolytes de Cucurfoltus faisaient claquer de désir leurs cinq langues contre leurs cinq palais, semblant déguster à l’avance la vigoureuse saveur de cette croix symbolique.
L’empereur reprit, en gourmandant son ministre de l’instruction publique, l’homme au plantoir, d’avoir, par son insouciance,
desséché le cœur de quantité de ses jeunes sujets de la race des choux et des salades;
11 reprocha à Seminarista, l’homme aux sacs de graines, d’avoir encombré l’occident de jeunes navets voraces, les forçant ainsi à se disputer la place au soleil avec un acharnement très nuisible à leur avenir.
Il gourmanda Rateau, son ministre de l’intérieur, d avoir laisse s’introduire dans ses États des nuées d’étrangers herbus et barbus, infectés de mauvais principes et de doctrines subversives, et de permettre à des légumes cosmopolites d empiéter sur le terrain des autres, au lieu de les interner dans leurs départements.
Il indiqua à Forando, l’officier à la bêche, quelques friches à retourner pour y asseoir ses nouvelles colonies.
Enfin, prenant un ton solennel, il remercia avec emphase son sixième bras droit, l’exécuteur des hautes œuvres, le pei sonnage bardé de taille-légumes et de couteaux de cuisine :
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— « Approche, s’écria-t-il, mon fidèle Cassarola, que je cou- « vre ta poitrine de ces piments croisés en étoile.
— « Tu es la joie de mon palais et la Providence de mon « estomac ; ton nez est un tubercule, tes joues sont deux grosses « tomates, et ton ventre est une citrouille.
« Sois béni, ô Cassarola, grand financier et tourmenteur juré « de mon empire, tu as mérité le titre de mon favori par la « manière adroite dont tu ensaches les contributions de mes su- « jets, sous le nom de choucroutes, de conserves, de corni- « chons, de sauces et de condiments ;
« Tu as droit à l’estime de ton prince pour la façon vigoureuse « avec laquelle tu bouillis, tu farcis, tu haches, tu lardes, tu « écartelles ceux de mes contribuables qui, arrivés à l’apogée « de la richesse par leurs feuilles, leur ventre ou leurs racines,
« tendent à dissiper en fleurs et en graines leurs réserves opu- « lentes sans mon impérial consentement. »
Disant cela, Gucurbitus, faisant un ressort de son doigt médium appuyé sur l’extrémité de son pouce, appliquait, sur le nez en forme de patate qui ornait le visage de Cassarola, de petits coups secs et vifs, vulgairement appelés chiquenaudes, ce qui était sans doute la manière de conférer aux néophytes le grand ordre du piment étoilé.
A l’aspect de cette imposante cérémonie, résolu d’entamer, à
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quelque prix que ce fût, la connaissance d’un prince aussi magnanime,
Je sautai les quinze pieds qui me séparaient de lui.
Je tombai sur une place couverte de jeunes plants de carottes, dont les feuilles coquettes faisaient leur toilette du soir avant de s’endormir.
J’allais me relever quand je me sentis saisir par les quatre membres, et me vis entouré des six pairs de la cour impériale.
Avant que je pusse m’expliquer, j’étais enlevé de terre, garrotté avec des tiges sèches de scorsonère , et porté aux pieds du souverain.
lütiliti hrs IMUô-Critm au pape î>rs Carottes*
Cucurbitus s’était assis, pour me recevoir, sur un énorme potiron qui lui servait sans doute de trône de justice dans les occasions solennelles.
Il me contempla longuement avant de rompre le silence.
Pendant ce temps-là, je promenai mes regards sur son royaume, et je reconnus bientôt que ces vertes coupoles, que j’avais admirées de là-haut, n’étaient autres que des cloches à melons ; que les personnages verts au blanc parasol étaient des compagnies de fenouil et de carottes montées; que les places macadamisées étaient formées par des nattes à l’abri desquelles germaient des persils en bas âge et des cerfeuils à la mamelle ; et que les fanaux
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à feu tournant se composaient tout simplement de vers luisants épars dans les bordures.
L’empire de Cucurbitus' était un immense potager.
Sur un signe du monarque,
Scminarista approcha du trône une grande cloche à melons;
L’homme au rateau ouvrit une bâche vitrée, prison d’État où Sa Majesté faisait amender ses sujets ;
Irrigatido brandit son arrosoir, prêt à me noyer au moindre signe du maître ;
Et Cassaroia commença à aiguiser ses instruments de supplice.
Le magnanime empereur, après avoir observé l’effet que produisaient sur moi ces apprêts menaçants, m’interpella en ces termes ;
Audacieux étranger, qui t’amène dans mes domaines? avaistu l exécrable intention d’y tirer des carottes d’une couche à peine germée ?
Grand prince, lui répondis-je, vous me prenez pour un
autre.
Cette réponse sage et conciliante me valut un regard un peu moins antipathique.
Je repris d’un ton où la franchise était empreinte :
— Bien que ce genre de légumes soit spécialement cultivé par toutes les variétés de l’espèce humaine à laquelle j’ai le malheur d’appartenir, je vous déclare solennellement, ô sublime empereur, que je suis aussi innocent de tout forfait à cet égard, que le champignon qui vient d’éclore.
N’ayant jamais été ni industriel, ni homme politique, ni compagnie de chemin de fer, ni expéditeur californien, ni entrepreneur de quoi que ce fût, ni exploiteur de n’importe quoi, je me suis constamment occupé de toute autre chose que de l’extraction de la carotte ; surtout, illustre monarque, j’ai toujours porté trop de respect à la jeunesse et à l’ingénuité, pour m’adresser à des légumes d’un âge aussi tendre que ceux-ci.
— Ces sentiments font l’éloge de tes mœurs, dit Cucurbitus ; mais l’homme est plus malfaisant que les chèvres, plus dissimulé que le mulot , plus rampant que les chenilles, plus rongeur que le lapin, et je ne me laisse pas prendre aux propos agréables. Tu n’es pas venu ici pour des prunes, puisque ce fruit à noyaux est banni de mon empire.
Avoue donc ton crime et sois mis sous cloche !
Seminarista soulevait déjà la prison de verre , dans laquelle Irrigando et l’homme au plantoir se disposaient à m’enterrer.
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— O Cucurbitusüî
M’écriai-je, que toutes les gousses d’ail de ton empire me dévorent les entrailles si je suis coupable d’autre chose que du désir ardent de contempler les merveilles de ton royaume, et de me prosterner à tes sacrés genoux.
La renommée aux voix nombreuses avait apporté jusqu’à mes oreilles le bruit de ta grandeur.
— Je fais donc du bruit dans votre monde? interrompit Cucurbitus, évidemment flatté de cette adroite imposture.
— Un bruit énorme, ô mon prince, ripostai-je effrontément.
— J’espérais pourtant passer inconnu sur cette terre, reprit modestement l’empereur des légumineuses ; ce seront mes haricots qui auront chanté mes louanges ; les coquins n’en font jamais d’autre ; impossible de leur faire garder le moindre incognito. Et à la plus petite de mes actions ils courent les jardins en faisant un appel aux flageolets.
— L’indiscrétion de ce farineux est suffisamment connu, répondis-je ; mais vous comprenez maintenant, ô grand roi, qu en ma qualité d’historien, naturellement à la recherche des faits les plus dignes d’être transmis à la postérité, j’ai tout sacrifié pour courir à votre recherche.
— Historien ! tu es historien! s’écria Gucurbitus.
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— Oui, mon prince, historien et dessinateur, pour vous servir.
A ces mots Cucurbitus changea sa mine allongée en mine horizontale, c’est-à-dire souriante.
Pour dissiper ses derniers doutes, il me tira quelque peu les oreilles, de manière à les faire simuler des feuilles d’épinards; me frappa sur le ventre comme sur la pomme d’un chou gonflé : m écrasa le nez en forme de topinambour ; et , voyant que je supportais assez bien ces diverses épreuves , il frappa dans ses mains, et dit :
— Dieu soit loué !
— Dieu soit loué !
— Dieu soit loué !
Puis me faisant asseoir au pied de son trône :
— Je t’attendais, mon fils, me dit-il d’une voix joyeuse, et je prends ta plume et ton crayon à mon service.
Je te fais grand historiographe de mon empire.
C’est toi qui mettras en ordre les mémoires que j’ai griffonnés à bâtons rompus pour instruire et émerveiller les générations futures.
— Vos mémoires! m’écriai-je, saisi d’enthousiasme à cette pensée ;
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Ordonnez, grand roi, je suis votre homme.
— Oui, mon fils, j’ai passé bien des heures solitaires à écrire ces notes précieuses que je vais déposer entre tes mains.
Tu y verras tout au long l’histoire de mes travaux et de mes conquêtes; comment je me suis assimilé successivement les diverses peuplades de mon empire, les radiées, les crucifères, les herbacées...
Les plantes à jets succulents, à ventre précieux, à feuilles tendres , à racines savoureuses , à cosses fécondes ;
Comment j’ai civilisé ces natures sauvages, fixé ces hordes errantes ;
Tu y trouveras la peinture fidèle des caractères, des mœurs, des coutumes de chaque race, de chaque tribu, de chaque famille, dans le passé et dans le présent ;
La description de leurs uniformes et des changements que j’y ai introduits;
Les sources de richesses que je leur ai ouvertes ;
La manière dont je les ai débarrassées de leurs ennemis, dont j’ai combattu leurs rivalités...
— A toi, jeune écrivain du genre homme, la noble mission de rédiger les annales de l’empire des légumes.
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Rends-les dignes de la grandeur du nom de Cucurritus Ier, que je veux transmettre illuminé de gloire à nos derniers neveux.
Du reste, tu pourras consulter mes sujets eux-mêmes.
- — Plaît-il? fis-je tout étonné.
— Depuis le melon superbe jusqu’à l’humble brin de cerfeuil, ils auront ordre de te respecter à l’égal de moi-même, de répondre à tes questions, de mettre à nu devant toi toutes leurs pensées. Si tu as à te plaindre d’un seul d’entre eux , Cassarola en fera prompte justice.
— Tu bâilles, mon fils, tu m’as compris.
Et me remettant une énorme liasse entremêlée de feuilles d’oseille, de lames de salsifis et d’aiguilles d’ognons, Cucurbitus Ier s’éloigna avec la majesté d’une tête couronnée.
Je le suivis quelque temps d’un regard hébété, admirant la grâce nonchalante avec laquelle ce puissant souverain se dandinait le long des sentiers de son empire.
Puis je me frictionnai légèrement les paupières, pour bien m’assurer encore une fois que tout ceci n’était pas un rêve.
Cette opération m’ayant convaincu plus que jamais que j’étais parfaitement éveillé, je rouvris les yeux et j’aperçus de loin Cucurbitus, qui m’adressait un geste amical avant de disparaître dans l’ombre.
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Je tombai sur un banc de mousse, écrasé sous le poids de la tâche immense qu’il m’imposait, et j’ouvris cet étrange manuscrit, au frontispice duquel je lus ces mots écrits à l’encre verte :