INTERMÈDE PHILOSOPHIQUE
Me voilà donc historien d’un peuple entièrement nouveau pour moi ; chargé de relater les grandeurs d’une nation que j’avais crue jusqu’à présent incapable d’exiger un autre honneur que celui d’être digérée. Il m’avait toujours semblé que c’était surtout à l’adresse des sujets du grand Gucurbitus que Béranger avait composé ces deux vers célèbres :
Pour fouler aux pieds le vulgaire ,
Homme ou bœuf, il n’importe guère.
Après avoir longtemps réfléchi, je pris la résolution de ne rien ajouter ni retrancher aux mémoires du grand fondateur.
Ce conquérant m’avait paru si original, si différent du reste des mortels, si étonnamment supérieur à tous les êtres de cette espèce qu’il appelait le genre homme , que je compris combien je gâterais son œuvre, en y faisant des amendements de ma façon.
Je me contenterai donc de mettre un peu d’ordreàces notes curieuses, et de les servir au public avec le cachet original que leur a imprimé cet excentrique cerveau.
Les commentaires de Cucurbitus feront certainement pendant, un jour, — et ce jour n’est pas loin , — aux commentaires de César, avec cette différence toute à l’avantage de l’empereur des légumes, que les guerres racontées par son rival finiront par ennuyer le genre humain, tandis que les conquêtes de la salade et de la betterave intéresseront les esprits aussi longtemps qu’ils auront un estomac.
CARACTÈRE DE CÏÏCÏÏHBÏIÜS.
Cucurbitus n’avait jamais aimé les hommes.
Il avait toujours trouvé qu’avec de fausses apparences de végétaux par le port, par l’encolure, par la pelure variée, par les bourgeons , par les branches ou bras , par les mousses ou barbes , etc. , ils étaient loin de rendre les mêmes services que les enfants de la nature végétale.
Ils avaient beaucoup moins de grâce, de fantaisie, de décence et de propreté, ne croissaient pas avec autant de vitesse, et parlaient beaucoup plus souvent et plus bruyamment que les plantes, qui cependant pensent autant et réfléchissent mieux.
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— Les hommes, disait-il souvent, ne sont que des légumes contrefaits.
Un beau jour donc, il quitta tout-à-fait la société des humains, et s’en alla par les champs et par les plaines trouver les êtres verdoyants qu’il avait appris à estimer.
Son projet n’était pas d’abord de fonder un empire. Il voulait simplement se créer des amis enracinés, pour avoir toujours leurs consolations sous sa main.
Le pèlerinage de celui qui devait être Cucurbitus fut long et hérissé de fatigues et de peines de cœur.
Un fragment de ses propres notes, dans toute la naïve crudité de son style, fera comprendre la chose aux plus obtus de nos lecteurs.
Comment fut foirôé l’€>mptre ïreg Centimes.
« La septième année de ma vie solitaire à travers champs et forets, le régime plus que frugal auquel je m’étais astreint m’avait réduit à l’état de cardon maigre. Mon corps n’était plus qu’une longue côte à embranchements.
« En cet état, j’inspirais aux simples une confiance illimitée. Les plantes, mes amies, me surent gré de cette métamorphose. Elles croyaient, et je me donnais garde de les détromper, que j’avais non-seulement abandonné la coutume de manger de la chair animale, mais encore de me nourrir de végétaux ; que, pour leur prouver ma tendresse, et pour être moins indigne de leur société, j avais pris l’habitude de ne me repaître, comme les vrais lé-
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gumes, que d’eau de mare ou de pluie, et de minéraux enlevés au sol par les clous de mes souliers.
« Cependant l’estime de ces naïfs sauvages commençait à ne plus me suffire ; je laissais un lambeau de mon corps à chaque lande, à chaque colline, à chaque prairie que je traversais.
« Je méditais donc de me rapprocher des boucheries et des cuisines humaines.
« il m’en coûtait pourtant d’abandonner mes nouvelles connaissances, chez plusieurs desquelles j’avais découvert une grande facilité d’éducation, de la propension à se rendre utiles, une souplesse merveilleuse à se plier à mes désirs, une docilité parfaite à exécuter mes volontés.
« Mais comment faire? malgré toute ma bonne volonté, il me devenait chaque jour de plus en plus impossible de continuer à cultiver mes relations végétales , souvent placées à de grandes distances les unes des autres.
« Si, par exemple, je passais quelques semaines à donner des soins aux salsifis à fleur dorée que j’avais découverts dans les riches pâturages de la Normandie, les asperges des environs de Sorrente s’étiolaient et reprenaient leur attitude grêle et dure.
« Si je m’arrêtais à l’éducation des oseilles et des mâches des
bords de la Saône, mes artichauts de Laon redevenaient chardons.
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«Mon activité, quelque surhumaine qu’elle fût, ne pouvait suffire à tous les devoirs que m’imposaient des amitiés si nombreuses et si. diverses, et je ne pouvais en négliger aucune, sous peine de la voir dépérir de sécheresse et d’ennui.
« Bien plus, obligées par la nature de leurs professions de passer la nuit en plein air, des familles entières de ces peuplades naïves disparaissaient souvent sous la dent des bêtes fauves. Elles étaient sans cesse exposées à être englouties dans l’estomac altéré de verdure du lièvre ou du lapin.
« Un jour entre autres, c’était le jour de la Saint-Jean, la fête patronale de mes sujets. Us revêtent à cette époque ce qu’ils ont de mieux en velours et en satin ; épuisent, pour se parfumer, les trésors de leurs cassolettes ; ornent leur front de leurs plus somptueux panaches, et se passent au cou les plus fines perles de rosée, afin de justifier cette expression proverbiale qui signifie le maximum des ressources et des richesses humaines et végétales : Toutes les herbes de la Saint-Jean.
« Ce jour-là donc, je pressais le pas pour aller rendre visite à une famille de chicorées qui fleurissaient couleur du ciel, dans une sorte de petit cap Vert formé par un coude de la Loire.
« Mon cœur bondissait de joie en songeant à ces amis que j’allais retrouver frais, dispos et joyeux au sortir du bain de vapeur qu’ils prenaient chaque matin dans les tièdes émanations du fleuve hospitalier.
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« Mon imagination savourait d’avance la saveur sauvage qu’exhalaient les hôtes de cette oasis de la Loire.
« Au détour d’une haie vive, j’allongeai le cou et tournai curieusement la tête dans la direction de mes disciples à pourpoint déchiqueté.
« Hélas ! je n’oublierai jamais cette douleur. — Une chèvre et deux chevreaux ravageaient la contrée, et achevaient de dévorer cette colonie que j’avais laissée si heureuse et si florissante !
« Non, jamais la terrible armée de Turennc ravageant le Palatinat n’avait accompli de tels désastres.
« Je poussai un cri et retournai sur mes pas, sans avoir la force de regarder en arrière.
« Une autre fois, c’était un soc de charrue qui avait déraciné une colonie d’ails, malgré la grâce des tire-bouchons verts dont ils ornaient leur terre natale.
« Ailleurs c’était un clan de pissenlits brûlés et mourant de soit qui , d’un air désespéré , lançaient à mon approche leurs dernières aigrettes de neige.
« Pauvre pissenlit dont vous riez tant dans votre monde, et qui reste courbé sous la honte d’un nom qu’il n’a rien fait pour mériter, ce qui prouve une fois de plus combien les hommes sont légers dans leurs décisions les plus graves !
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« Chaque jour, l’absence et la fatalité de l’éloignement causaient de nouveaux malheurs à mes protégés.
« Le spectacle de ces désastres me navrait de douleurs inouïes ; mon œil se plombait, et, sous l’influence de ces noirs soucis, mon nez s’allongeait comme une vitelotte.
« — Ah ! si je pouvais rassembler ces familles éparses, réunir ces tribus dispersées, décider ces peuplades d’origine et de climat divers à former une grande et puissante nation !
« Mais comment les convaincre, et en supposant que j’y parvinsse, quelle forme de gouvernement établir, pour mettre d’accord toutes ces ambitions rivales , toutes ces prétentions jalouses, toutes ses mœurs disparates!
« Une république fédérative était impossible ; c’eût été la guerre civile organisée !
« Un bras de fer seul pouvait contenir dans le devoir ces bandes indisciplinées.
« Dans l’intérêt même de leur sûreté , de leur grandeur, un chef, un maître , un empereur était nécessaire , et ce chef, ce
maître, cet empereur, qui pouvait-il être?
« — Je décidai que ce serait moi.
« A ce projet, ma tête s’enflamma, et j’entendis tressaillir en
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moi la tirade de Charles-Quint au tombeau de Charlemagne :
Empereur, empereur! être empereur! ô rage!...
« C’était un rêve sublime !
« — C’était, si l’on veut, une odieuse usurpation ; mais, en étudiant l’histoire de l’antiquité, je vis que quantité d’amis du peuple n’avaient procédé par la démocratie que pour arriver au despotisme.
« L’exemple de ces grands hommes rassura ma conscience , et je résolus de les imiter en tous points.
« Je ne me dissimulai pas que la tâche était rude.
« Ces peuples dont je voulais faire des sujets étaient nés libres et tenaient à leur liberté.
« Jusqu’à présent, ils n’avaient compté avec personne, et l’idée de payer un impôt pour couvrir les frais d’un gouvernement , la dotation nécessaire à un César, devaient nécessairement les effrayer et nuire à ma propagande impérialiste.
« Je résolus donc de leur dissimuler le côté disciplinaire et fiscal de mon plan , et de les prendre par les appâts matériels.
« Je recommençai mes courses, prêchant partout à mes chers vagabonds les douceurs de la vie paisible et les splendeurs des engrais perpétuels.
« Je profitai de mon apparence étiolée, de ma maigreur agreste, de ma ressemblance avec une tige sans suc pour me mêler à leurs conseils, comme un de leurs compagnons les plus démocratiques, imitant en cela l’exemple de Cromwell et de bien d’autres tyrans jadis populaires et républicains.
« Je leur démontrai comment un puits toujours plein jusqu’aux bords serait prêt sans cesse à étancher leur soif ; comment les sucs nourriciers entoureraient constamment leurs racines.
« Je fis luire à leurs regards les joies de la famille, en montrant leurs semences germant à leurs pieds sans être enlevées au loin par l’arbitraire des coups de vent; en leur vantant le bonheur d’élever leurs enfants sous leurs yeux , et de les voir grandir à l’ombre de leurs feuilles.
« Je m’appliquai surtout à leur faire sentir le prix de la sécurité, à l’abri de bons murs aussi vastes que ceux de la Thèbes antique, aussi capables que ceux-ci de résister aux efforts de la chèvre et du bélier.
« Je .leur expliquai la surveillance active que j’emploierais à les délivrer des vers rongeurs, des chenilles immondes, des larves impures , et de tous leurs autres ennemis , et la facilité que le peu d’espace à parcourir me donnerait pour remplir cette fonction délicate.
« Comme on peut bien le penser, je ne convertis pas d’un seul coup tout mon petit monde à la foi de ces institutions nouvelles.
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« Çà et là me furent adressées des objections dont quelquesunes ne manquèrent pas de m’embarrasser.
« Un concombre des Gyclades grecques me demanda, par exemple, comment il passerait l’hiver sur les bords glacés de la Seine.
« Je lui parlai de palais voûtés, de salles de verre et de manteaux de paille nattée ; mais il hocha la tête, me traita d’utopiste, et me contraignit à user de violence pour le transporter ici.
« Quelques autres peuplades obstinées dans leurs idées de liberté et d’indépendance, dans leur amour pour le sol natal, dans leur attachement à la foi de leurs pères , me forcèrent aussi à user de la force pour les initier aux bienfaits de la civilisation ; mais je dois dire que la douceur et la persuasion m’aidèrent généralement beaucoup plus que la brutalité pour fonder mon empire.
«Sans cela, les remords m’auraient étouffé depuis longtemps.
« Cependant mon énergie ne vint pas toujours à bout des récalcitrants.
« La mâche, malgré sa douceur apparente et sa mine froide et pincée , s’obstina longtemps à sauter par dessus nos murs.
« Mais enfin, après dix ans de travaux et d’apostolat, d’éloquence et de ruse, je parvins à rassembler et à maintenir les races les plus récalcitrantes sous ma domination.
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« Je me flattais enfin de pouvoir goûter le repos; mais, hélas! j’avais compté sans les embarras, les soucis et les inquiétudes du pouvoir.
« Ah ! c’est une chose bien pénible que d’avoir charge de citrouilles et de navets !
« Nouveau Pierre Ier, je dus forcer les uns à se dépouiller de leurs poils, contraindre les autres à se nettoyer de leurs senteurs âcres, allonger les pans de ceux-ci, raccourcir les manches de ceux-là, varier et brillanter les uniformes de tous, leur imposer un régime salutaire , les habituer à payer l’impôt sans murmurer.
« Il me fallut surtout, — et cela n’est point encore entièrement accompli , — mettre un frein aux disputes sans nombre de ces barbares qui se trouvaient pour la première fois en société.
«C’était à qui empiéterait sur le territoire de ses voisins.
« Les uns étaient trop à l’ombre, les autres se trouvaient trop au soleil.
« Les choux se plaignaient des ombelles des carottes ; les carottes se disputaient avec les pousses traînantes des potirons ; les salsifis montaient sur le dos des épinards ; les raves germaient au milieu des ognons... — C’était à en perdre la tête.
« Les plaintes et les rixes de mes sujets me poursuivaient jusque dans mes rêves.
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« Je songeai donc à prendre pour conseil des ministres dans la race humaine; à m’adjoindre dans mes pénibles fonctions ceux de mes pareils qui auraient le plus d’analogie avec les races qu’il s’agissait de gouverner.
« Alors , plus libre de mes instants, je pus recueillir mes souvenirs , et écrire les études de mœurs végétales que je livre dans ces mémoires à la postérité. »
(Êjerursinn a trams d)oui* rt panais.
Ceci n’était , comme on peut le voir, qu’une sorte de préface historique aux commentaires du grand Cucurbitus.
Je posai un instant son manuscrit à mes pieds.
Avant de mettre en ordre le reste de ses documents, je voulais apprendre la langue et me familiariser un peu avec ses sujets.
Je me levai donc et me mis à cheminer sur les grandes routes de l’empire.
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Je ne vis d’abord que des légumes de toutes sortes dans leur apparence d’engourdissement ordinaire , et je ne démêlai pas d’autre son que le murmure accoutumé du vent frais des nuits dans les feuilles.
Mais bientôt, à force de tendre mon attention, il me sembla entendre tout autour de moi une foule de petits bruits confus, pareils à ceux qui s’élèveraient d’une cité de travailleurs lilliputiens silencieusement occupés à toutes sortes d’industries.
11 fallait évidemment avoir reçu comme moi un commencement d’initiation, pour percevoir la nature de ces bruissements.
Je façonnai donc de mon mieux mon oreille à la taille et au genre d’occupations de ces ouvriers de nouvelle espèce, et peu à peu je parvins à distinguer les bruits des pompes aspirantes qui allaient chercher les eaux du sol , les coups de sonde des navets et le forage des radis ; je perçus nettement le déplissage des feuilles et l’allongement des tiges ; j’entendis tourner les vrilles des carottes et des scorsonères ; je démêlai les uns des autres tous les frôlements de ces ateliers nains où mes petits travailleurs tissaient , filaient , enluminaient et se trémoussaient à qui mieux mieux.
Tout-à-coup je crus entendre un bruit plus fort dans le lointain, du côté du sud.
Je pressai le pas, et j’arrivai dans une province habitée par une peuplade de panais, dont une partie essayait, en gémissant, de
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secouer les gigantesques mèches d’une sorte de tête de Méduse qui se roulait sur eux et les étouffait dans ses étreintes meurtrières.
Touché de pitié pour les misères et les efforts des malheureux panais, je m’approchai du géant, et l’engageai à donner à ses torsades noueuses une direction plus innocente.
Le monstre à tête jaune ne me répondit même pas.
En ce moment j’entendis derrière moi un grand éclat de rire qui raillait ma simplicité.
C’était Cucurbitus lui-même. Ce grand monarque se promenait seul et sans suite, pour étudier, au clair de la lune, les mystères de son empire.
— Ne voyez-vous pas, me dit-il, que le brutal auquel vous adressez si poliment la parole est de la famille de mon concombre raisonneur des Cyclades grecques? Ces gens-là n’écoutent aucune raison et n’en font qu’à leur tête. Voilà la troisième fois que je remets ce jet désordonné dans un lieu convenable, et il le ramène toujours obstinément sur ces infortunés panais. — Mais soyez tranquille, demain il ne nuira plus à son prochain. Au lever de l’aurore je le livrerai à Cassarola qui lui fendra le ventre et lui mettra les côtes en long.
Ce discours me fit frémir. Je n’étais pas encore habitué aux façons orientales de l’empereur des légumes.
La victime avait entendu cet arrêt impitoyable, et pourtant elle resta froide et impassible. Sans un léger frissonnement qui parcourut son épine dorsale et fit trembler toutes les pièces de son vêtement, je l’aurais crue déjà inanimée.
— Race indomptable et farouche, murmura Cucurbitus, je saurai pourtant bien te contraindre à plier sous ma puissance.
Le souverain continua sa promenade nocturne, et je revins à ma tâche d’historiographe impérial, tout ému de ce tragique incident.