‹ L'empire des légumesChapitre 24 sur 26 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Je profitai du premier fossé qui se trouva le long de mon chemin pour y jeter avec indignation les présents de l’infâme Cucurbitus.

Cette action désintéressée soulageant à la fois mes poches et ma conscience, je continuai ma route d’un pas beaucoup moins pesant.

Tels sont généralement les avantages de la vertu.

Mais comme il faut toujours, autant que possible, rendre à la

vérité l’hommage qui lui est dû, je n’essaierai pas de dissimuler que j’étais légèrement ahuri par tout ce que je venais de voir et d’entendre dans cette nuit mémorable.

A l’époque où nous vivons, un homme, bien que doué de toutes les qualités du cœur et de l’esprit, — je suis heureux de trouver enfin l’occasion de me rendre cette justice, — un homme, dis-je, quelle que soit l’élévation de son jugement, ne risque pas impunément une semblable excursion dans un monde aussi complètement nouveau.

Une idée originale, un point de vue bizarre, une excentricité un peu vaste, suffirait aisément pour détraquer, pendant un temps plus ou moins long, la cervelle la mieux conditionnée.

Je ne manquerais pas d’exemples à l’appui de ce raisonnement si je voulais me donner la peine d’en chercher, mais je ne me donnerai pas cette peine-là.

Tant il y a que ce inonde des légumes s’était incrusté dans ma tête avec ses mœurs, ses coutumes, ses joies, ses souffrances, ses institutions diverses et ses aspects bariolés.

Ce qui me porte à croire que le cerveau de l’homme n’est pas autre chose qu’un daguerréotype où se grave tout ce qui frappe nos organes et notre intelligence. Chaque impression réagit à son tour sur nos sens et sur nos pensées, et les domine complètement, jusqu à ce qu’elle soit remplacée par une impression nouvelle.

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Quant à la mémoire, sa fonction consiste à serrer tous ces tableaux dans des cases numérotées, et à les représenter à l’esprit toutes et quantes fois que celui-ci les demande.

Toutefois, je veux bien consentir à ne pas donner cette définition comme parfaite. Prenez-la donc pour ce qu’elle vaut.

Donc, en franchissant les frontières du pays des herbipèdes, l’imagination garnie de toutes les nouveautés qu’avait étalées devant mes regards cette prodigieuse contrée, j’étais fort disposé à croire que l’espèce humaine n’était qu’un mythe plus ou moins ingénieux inventé par quelque carotte désœuvrée pour amuser les loisirs de la gent potagère, et que tout était légume ici-bas.

J’arrivai sur le boulevart Noir dans cette étrange situation d’esprit.

Les arbres me firent l’effet de salsifis gigantesques, dont les racines sortaient de terre pour porter dans les nues leurs chevelures flottantes, et les maisons de la cité, dont les vitres flamboyaient au soleil, me semblaient d’immenses cloches à melons.

A quelques pas de moi, deux chèvres broutaient l’herbe encore humide de rosée, et, près des deux chèvres, deux folles créatures en jupon se roulaient en jouant sur le gazon des contre-allées.

— Malheureuses romaines, m’écriai-je en courant à elles, ne voyez-vous pas que ces monstres barbus vont vous dévorer sans merci ? Fuyez, fuyez ces bêtes malfaisantes, salades évaporées !

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— De quoi? fit l’une d’elles.

Cette exclamation peu convenable me rappela les insolences dont les jeunes romaines qui piétinaient sur la couche des cantaloups avaient accompagné les sages admonestations de Cucurbitus.

— Vous êtes donc partout les mêmes, dis-je à ces rieuses créatures; craignez, craignez, imprudentes, que, pour punir votre légèreté, le Cassarola de ce pays ne vous fasse passer au vinaigre.

— Qu’est-ce qu’il chante ? s’écria l’autre drôlesse.

— Ce monsieur est toqué , reprit la première.

— Dis plutôt qu’il a bu, exclama la seconde.

Ces impertinences n’eurent pas le don de m’émouvoir, et, résolu à les sauver malgré elles, je me mis en devoir de chasser les chèvres voraces qui me semblaient déjà jeter sur elles un regard de convoitise.

— Eh bien, eh bien, qu’est-ce qu’il fait donc? 11 chasse nos chèvres, s’écria l’une d’elles, qui, ainsi que je l’appris plus tard, répondait au nom de Nini, et exerçait le métier de polkeuse à la Grande-Chaumière, malgré son âge peu avancé.

L’autre, qui se nommait Fifine, et ne polkait pas moins que sa

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jeune compagne, se mit à m’accabler de toutes sortes d’injures peu compatibles avec ses lèvres de rose.

Elle poussa même l’oubli de tout décorum jusqu’à ramasser des pierres pour les jeter sur mes talons.

Un cordier qui tournait de la ficelle à quelques pas de là vint s’interposer et ramena les chèvres aux jeunes filles.

Ces animaux, — je parle des chèvres, — étaient du reste parfaitement apprivoisés.

— Vous voyez bien que ce monsieur a déjeuné, dit le cordier aux bayadères.

Ce cordier était court et trapu ; attaché à sa filasse, il me parut appartenir à la grande famille des courges.

Je lui fis observer que ce qu’il faisait là était peu délicat pour un potiron.

Comme je vis qu’il me riait au nez, je pris le parti de m’éloigner; mais, de temps en temps, je me retournais pour jeter un regard sur les romaines, qui me semblaient fort appétissantes, malgré la liberté de leur langage.

Elles s’étaient assises sur l’herbe, et déjeunaient avec des cerises, dont elles jetaient les noyaux au cordier.

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Chemin faisant, j’avais peine à me réhabituer aux maisons et aux gens qui en sortaient.

Les proportions de ces bâches à ensemencements, de ces cloches à réchauffer, la taille des produits qui les quittaient momentanément pour aller végéter en plein air, me semblaient démesurément colossales.

Pour peu que je témoignasse tout haut mon étonnement, on se moquait de moi ou l’on me traitait de mauvais plaisant.

Ma route était semée de mystifications.

Mais ce fut bien pis, quand je fus arrivé à la barrière de Sèvres.

Je me trouvai au milieu d’une grande quantité de parapluies verts soudés au sol, sous lesquels étaient entassées des masses de légumes. Les élèves de Fumarol et de Séminarista gisaient là empi lés sur des corbeilles ou civières, avec tout aussi peu de ménage ment que dans les caves de Cassarola.

Tout autour de ces étalages rôdait, un panier d’osier au bras, une foule d’êtres féminins, asperges, chicorées, citrouilles, qui prenaient un malin plaisir à remuer, à manier, à palper, à peser ces malheureux proscrits, et les faisaient passer maintes fois de la civière dans leur panier, ne se gênant pas pour dire à haute voix : — Celui-là est pour la marmite ; cet autre pour la casserole ; celui-ci pour la poêle à frire.

Ce spectacle n’eut pas de peine à m’arracher quelques larmes, et me rappela sur le champ les tristes enseignements du paladin nommé Maïs.

Je m’approchai d’un groupe de ces barbares femelles que l’on désigne souvent dans les bons auteurs sous le nom de cuisinières; et je ne pus m’empêcher de leur exprimer en ces termes toute l’horreur que m’inspirait leur conduite :

— Malheureuses, voilà donc jusqu’où vous poussez l’oubli de toute fraternité 1 Voulez-vous imiter la cruauté et les crimes du Néron du boulevart Noir?

Cette apostrophe n’eut pas tout le succès que j’aurais pu en attendre. Mais j’avais pour moi les éloges de ma conscience, et cette satisfaction me suffisait.

— Veux-tu filer ton nœud, propre à rien , me répondit sans façon une grosse courge couleur de vermillon, qui était en train de découper une de ses semblables pour en distribuer les côtes à ses pratiques; laisse travailler le pauvre monde, et va bêtiser avec tes pareils, bras rompu !

— O citrouille panachée, répondis-je doucement, ne prends pas mes parcles pour des plaisanteries ; regarde devant toi ces malheureux blessés, démembrés, nus et déchirés! Vois ces raves dépouillées de leurs crinières et de leurs racines; ces échalottes auxquelles manquent toutes les basques de leurs vêlements ; ces

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braves patates qui n’ont plus ni pieds, ni jambes, ni chapeau, ni chevelures....

Je fus interrompu dans cette lamentation par un grand gaillard à mine rébarbative, vêtu d’un frac bleu, coiffé d’un chapeau à cornes et orné d’une épée à poignée d’acier poli.

Cet individu me prit par le collet, en prétendant que je faisais des allusions politiques ; et, me secouant avec peu de bienveillance, il me dit d’une voix légèrement enrouée :

— Particulier, je ne comprends rien à vos discours; j’en déduis par conséquent qu'ils doivent être incendiaires et subversifs.

Si donc vous continuez à déblatérer des choses anarchiques dans le marché, je vous préviens que je vous mets sous cloche, dans un instrument qu’on appelle violon. Par ainsi, filez du pied gauche, c’est tout ce que j’ai à vous dire.

Ce peu de mots me suffit amplement, et je continuai mon chemin.

A la hauteur de la Croix-Rouge, je rencontrai un fameux professeur de la Faculté de médecine que j’avais eu occasion de voir par-ci par-là dans des réunions de bonne société.

Son aspect me rappela subitement le président du congrès scientifique des légumes.

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— Comment vous portez-vous, mon ami ? me demanda ce grand professeur avec son urbanité habituelle.

— Pas mal et vous, illustre carotte, lui répondis-je.

Cette réponse le mit en colère, ce dont je fus passablement surpris.

Plus loin, un jeune disciple de Momus, qui fait des couplets dans les sociétés chantantes, vint me prendre la main, et m’inviter à savourer un verre d’absinthe avec lui.

— Cette liqueur me fait mal, aimable lupin, lui dis-je dans mon air le plus gracieux.

Il s’éloigna en éclatant de rire.

A quelques pas de là, un de mes amis les plus intimes qui s’occupe de physique, de mécanique, etc., et se livre à la déplorable profession d’inventeur, m’arrêta pour me parler d’un nouveau système de navigation aérienne qu’il venait de découvrir.

— Mon ami , lui dis-je, tu sais que je ne suis pas des plus expérimentés dans ce genre de conceptions ; mais si tu tiens à avoir des conseils salutaireset des renseignements précis, adressetoi au pissenlit qui a depuis longtemps résolu ce problème à la satisfaction universelle.

Mon ami me tâta le pouls , posa sa main sur mon front et s’éloigna en hochant la tête.

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Enfin, j’arrivai dans mon domicile.

Une vilaine espèce de vieille délabrée, ratatinée, recroquevillée, qui remplit les fonctions de portière dans la maison que j’habite, s’empressa de m’interpeller à mon passage, et me dit d’une voix aigre et grinçante :

Quand on veut découcher, on prévient son monde. Je vous ai attendu toute la nuit.

— Où m’avez-vous attendu? lui demandai-je.

Au coin de mon feu, en brûlant ma chandelle.

Je regardai cette vieille. Elle était jaune et flétrie.

Ah ! vieille chicorée, lui dis-je avec douceur , ne faites plus de pareilles lolics. Je ne m étonné plus de vous voir ainsi desséchée. Le grand air et la rosée de la nuit vous eussent raffraîchie et rendue verdoyante.

— Chicorée ! s’écria la portière qui du jaune était passée au

pourpre; chicorée! répéta-t-elle, en laissant tomber le balai dont elle était armée pour poser plus facilement ses vieux poings sur ses vieilles hanches

Ne me souciant pas d’entendre la suite de son discours, je me hâtai de grimper les escaliers.

A la hauteur du second étage, je me heurtai dans un gros abdomen qui descendait en soufflant comme une baleine.

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C’était mon vénérable propriétaire qui m’arrêta, suivant son habitude, pour s’informer de ma santé.

Je le regardai du haut en bas.

— Ah! quelle imprudence, dis-je à cette boule, quelle imprudence à vous, majestueux Cantaloup, de vous exposer ainsi à rouler sur les marches d’un escalier? Pourquoi avez-vous quitté votre couche chaude et vos guirlandes à fleurons d’or?

— Mossieu ! dit le propriétaire habitué à plus de déférence de ma part, vu le retard de quelqp.es termes.

Deux jours après, cet homme de bien me signifiait mon congé! Mais n’anticipons pas sur les événements.

Quand j’ouvris ma porte, ma femme vint me sauter au cou , non pas pour m’arracher les yeux , comme on pourrait le croire ; Anastasie ignore cette manœuvre ; elle tenait seulement à me prouver sa satisfaction.

— Ah ! Monsieur, s’écria-t-elle, après les épanchements de rigueur, voilà une jolie conduite pour un père de famille. Où avez -vous passé la nuit ?

Tandis qu’elle parlait ainsi, quelques gouttes de rosée tombaient de ses joues sur sa collerette.

Mon épouse, qui est svelte, était vêtue d’un déshabillé de soie verte qui l’enveloppait entièrement.

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— Ne pleure pas, chère ciboulette, lui dis-je en l’embrassant, tu vas effeuiller en gesticulant ton costume d’amazone. Sois calme, je t’apporte des nouvelles du royal-ciboul ; car il taut que tu saches que j’ai passé la nuit au milieu de nos parents les herbipèdes.

— Hélas ! mon mari a perdu la raison, s’écria Anastasie.

— Je vois pourquoi tu dis cela, lui répondis-je; mais rassuretoi, je ne me suis pas du tout laissé distiller ni mettre en bouteille par Cassarola.

— Oui, vraiment, tu as la fièvre, reprit cette chère femme.

Je voyais l’étonnement peint dans ses yeux, qu’elle a fort beaux.

Il faut te coucher, mon ami, dit-elle encore ; je ne veux pas que tes enfants te voient dans cet état.

— Ah! m’écriai-je, ces chers petits concombres! retiens-les bien sur leur terreau, bonne amie ! J’en ai tant vu dans les bocaux de la nécropolis des herbipèdes.

A ces mots, quelle trouvait singuliers, ma femme pleura de plus en plus, me foi ça a me mettre au lit, et envoya chercher un médecin.

Ce docteur avait une face tuberculeuse; son nez surtout ressemblait à s’y méprendre à une pomme de terre.

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— Docteur, lui dis-je, si vous voulez propager ce nez-là, ne vous avisez pas de le couper par morceaux et de confier ses fragments à la terre, quelque bonne qu’elle soit ; cette déplorable méthode est la cause de l’affreuse maladie qui dévore en ce moment les rejetons du philosophe américain. Suivez les conseils du céleri ; reproduisez-vous par graine. Vous m’en direz de bonnes nouvelles.

Le médecin ne répondit pas à ce discours, mais il jugea à propos de me saigner.

Je dormis pendant vingt-quatre heures, au bout desquelles le docteur, qui, du reste, n’était qu’un âne comme beaucoup de ses pareils, estima qu’il importait de me distraire.

Comme les temps étaient malheureux pour les médecins, c’està-dire qu il n y avait ni pestes, ni épidémies, et que la clémence de la température forçait les humains à se maintenir en bonne santé malgré leurs sottises, le docteur se proposa pour me tenir compagnie, et achever ma guérison par le charme de ses discours.

Le malheureux y réussit à merveille; ses idées altières, ses discussions oiseuses, ses entretiens mélangés de banalités et d’opinions saugrenues, me convainquirent bientôt que j’étais tout-àlait revenu dans le monde des hommes, et que cette société des légumes, qui avait charmé pendant toute une nuit mon esprit et mon cœur, n’était rien qu’un vain songe.

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Je fus donc tout-à-fait guéri, mais je devins triste et misanthrope.

Le ciel vous garde de ces médecins qui chassent impitoyablement la fantaisie pour nous imposer la réalité !

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