‹ L'empire des légumesChapitre 23 sur 26 · CCC · texte numérisé non relu

CCC

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Je m’éloignais, plongé dans les réflexions les plus enthousiastes, lorsqu’un grand gaillard effilé et long comme une canne à sucre, vint me barrer le passage.

Ce personnage à mine fière, à taille cambrée, coiffé d’un chapeau à panache ondoyant , une main fièrement posée sur la hanche et l’autre campée sur sa longue rapière, me . emblait tenir à la fois du baladin et du chevalier delà table ronde, un mélange heureux de Fontanarose et de don Quichotte.

Cette rencontre piqua ma curiosité.

DROLERIES VÉGÉTALES.

C’était une dernière surprise, au moment où je quittais cette terre de merveilles.

— Je me nomme Maïs, me dit-il.

— Cela ne m’étonne pas, répondis-je.

— Et je suis là pour te dire que tu n’es qu’un âne.

— Cela m’étonne un peu plus.

— lTn âne bâté, reprit-il, à moins que tu ne sois le plus vil et le plus corrompu des courtisans de ce despote sanguinaire.

Et il me montrait Cucurbitus qui s’éloignait majestueusement entouré de son cabinet.

— Cucurbitus, un despote, m’écriai-je !

— Tu ne l’as pas deviné, dit le maïs d’un ton amer ; et tu retournes chez tes pareils pour leur chanter les louanges de ce Héron des végétaux ! Alors tu n’es qu’un imbécile, j’aime mieux ça.

— ■ Expliquez-vous, ô Maïs, puisque tel est votre nom.

— Je m’explique, cria le maïs. Cucurbitus a abusé de ton innocence. Ce tyran farouche t’a ébloui par l’aspect des grandeurs, apparentes de son empire, et tu n’as pas eu l’esprit de pénétrer les mystères d’horreurs, de fourberies, de concussions et de cruautés que recouvre cette prospérité mensongère.

— Diable! diable! fis-je tant soit peu interloqué par l’air de conviction avec lequel ce chevalier de la triste figure formulait d’aussi graves accusations.

— Tu n’as donc pas vu, poursuivit -il, ces masses de malheureux empilés tout vivants dans les caves. Tiens, regarde à travers ces soupiraux ; vois ces raves et ces pommes de terre tendant vers la lumière du jour leurs membres amaigris ; vois ces choux désolés et ces salades gémissantes; vois ces malheureux radis arrachés de terre et liés en bottes dans un cercle d’osier ! Trouves-tu leur sort bien gracieux ?

Je me rappelai le coup d’œil que j’avais jelé dans les profondeurs du souterrain y et les lamentations étouffées que j’avais cru y entendre, et mon admiration pour Gucurbitus se trouva fortement ébranlée.

— N’as-tu pas vu, continua le maïs, comme il traite la jeunesse de ses provinces ! 11 la met en pots et en bocaux.

Je me souvins des vases et des urnes soi-disant funéraires, auxquelles le maïs restituait leurs véritables noms, et je frémis.

— Ne t’a-t-il pas montré dans des fioles l'esprit de ses meilleurs contribuables, hurla encore l’impitoyable baladin; eh bien ! il l’a obtenu en les brûlant à petit feu.

— Ah ! grand Dieu, que me dites-vous là?

— Je te dis que Gucurbitus est un gueux, un monstre, un cannibale qui ne vit qu’en dévorant les légumes confiés à sa garde ; et qui ne s’est plu à réunir ainsi ces diverses peuplades sous son gouvernement paternel que pour mieux rôtir, bouillir,

DROLERIES VÉGÉTALES.

écorcher vifs, écarteler, rouer, hacher, peler, racler et brûler tous les idiots qui ont consenti à devenir ses sujets. Et toi , pauvre sot aussi bête qu’un légume, tu t’es laissé enjôler par lui. Il t’a joué, il t’a repu, il t’a comblé de ses bienfaits.

Quant à cela, je ne pouvais le nier; car les dons perfides du arouche despote encombraient mes mains, chargeaient mes bras et remplissaient mes poches.

— Enfin, reprit le maïs avec un sourire méprisant, il t’a aveuglé par ses belles paroles au point que tu n’as pas été capable de comprendre ce que sait si bien le moindre panais, que sa chambre du conseil n est qu une cuisine, son premier ministre qu’un gâte-sauce; que ses cabinets de rédaction sont de vulgaires marmites, et ses urnes mortuaires des bocaux de cornichons. Va , maintenant , stupide historien , va chanter ses louanges ; tu ne leias que ce qu ont tait tant de tes savants confrères qui ont célébré la gloire et les vertus des Gucurbitus de votre humanité.

Après ces paroles remarquables, le maïs me tourna le dos.

Ne trouvant rien à répondre aux imprécations de ce végétal sévère, mais juste, je pris le parti de continuer mon chemin , et je sortis de l’empire des herbipèdes en disant en moi-même :

— Du moment que l’on discute ainsi l’autorité au pays des concombres, décidément les rois s’en vont.

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