INTRODUCTION
La Période parthe.
Quand les Iraniens firent leur entrée dans l'histoire, ils vivaient sous un régime patriarcal assez semblable à celui que nous trouvons chez les autres peuples indo-européens dans la période la plus reculée. Pour les Iraniens, c'est à travers les plus anciennes parties de l'Avesta que nous entrevoyons cette étape de l'évolution historique.
Chez le peuple de l'Avesta, l'Etat était fondé sur la famille (nâfah), dont le centre était la maison (nmâna). Plusieurs familles apparentées formaient le clan {taumâ)y concentré sur le village {vts)y et qui portait le nom de l'auteur commun de toutes les familles. La femme, en se mariant, était adoptée dans la famille de son mari et, par cela même, dans son clan. Une pluralité de clans formaient la tribu (zantu); ce mot désignait cependant déjà une conception quelque peu abstraite, la colonisation éparse produisant une tendance à l'isolation chez les clans ^), La notion plus étendue de , province" {dahgUy dainhu) est encore plus dépourvue de précision, et le mot signifie aussi «peuple" en général. Enfin la dénomination d'ArgenSy commune à tous les Iraniens, était leur marque distinctive vis-à-vis des Scythes nomades, leurs congénères, qui habitaient vers le nord, et des peuples étrangers de l'ouest.
Le doyen de la famille en était le chef, et parmi ces doyens était choisi sans doute le chef du clan, maître du village. A mesure que la société s'affermit, le chef de la tribu, puis le chef de la province, tous les deux probablement sortis par l'élection, eurent leurs rôles. Généralement, le pouvoir était concentré dans les mains des chefs locaux, tandis que l'autorité du prince provincial, du roi, était plus nominelle que réelle. L'affaire principale des rois était la guerre, et cette tâche militaire renfermait pour eux la chance de consolider et d'augmenter leur pouvoir. Ainsi, dans les temps préhistoriques, Husrava, sorti du clan des Kavis, parait avoir créé, dans le nord et l'est de l'Iran, un empire puissant bien qu'éphémère^) qui avait, aux yeux de la postérité, une telle splendeur, que le nom de Kavi, ainsi
^) Voir Geiger: Ostêrânische Kultur im Alterthum, p. 425 sqq.
^) Comparez des phénomènes tels qu'Arioviste ou Ermanrik dans le monde germanique.
que celui de César chez les Romains, devint un titre honorifique pour les monarques %
suivants qui appartenaient à d'autres dynasties. Vistâspa, le protecteur de Zarathoustra, est appelé, dans les Gâthâs, Kavi Viâtâspa, n'étant en réalité qu'un prince provincial {danhupaiti, dahyupati) peu puissant.
Cet état de choses apparaît avec le plus de netteté à l'est, dans le pays de l'Avesta. Dans l'Iran occidental, la base patriarcale de la société se cache en partie sous une surface empreinte de civilisation babylonienne. L'Empire achéménide, dont les centres (Babylone, Suse) étaient situés en dehors du territoire iranien, fut la continuation des Empires assyriens, babyloniens et élamites; le système politique achéménide est celui des rois babyloniens, perfectionné par le génie organisateur de Cyrus et surtout de Darius. Mais l'organisation patriarcale n'avait pas cessée d'exister. Elle vivait dans le pays des Mèdes, où le guerrier Cyaxare de l'état de prince de province s'était élevé à celui de grand roi; elle vivait encore dans la Perse proprement dite, et elle apparaît dans l'inscription sépulcrale de Naqs-i-Rustam où Darius se nomme fils de Vistâspa (famille), un Achéménide (clan), un Perse (tribu), un Aryen (nation)^).
La Perse achéménide avait sept clans privilégiés dont un était la race royale. Hérodote s'est mépris en voyant dans les privilèges de ces clans la récompense de leur participation au meurtre du Pseudo-Smerdes, Gaumata: ils ont été les grands clans de la province de Perse, pays natal des Achéménides qui, à l'origine, en leur qualité de princes de province (dahyupati), ont été considérés par les chefs des clans (vîspati) comme ^primi inter pares*". Si M. Andréas a raison en présumant que les six figures placées des deux côtés du trône sur les bas-reliefs du tombeau de Darius sont les représentants des six clans et porteurs de hauts emplois héréditaires, on se figure sans difficulté, pourquoi Hérodote a nommé, par méprise, Aspathines (Aspaèana) parmi les meurtriers du mage au lieu d'Ardumanis: Aspaéana est une des six figures de la sculpture sépulcrale de Darius. Hérodote a appris que cet homme-là était le chef d'un des clans privilégiés, et selon sa théorie sur l'origine des privilèges, il a dû lui réserver une place parmi les meurtriers du faux Smerdes.
Outre ce cercle de grands par naissance, il y a eu dans l'Empire des Achéménides une série de vassaux. Dans l'Asie mineure, par exemple, de vieilles maisons princières ont régné sous la suzeraineté du grand roi, soumis, cependant, à une surveillance effective de la part des satrapes. Mais, en outre, le grand roi a créé des vassaux en donnant des parties de ses domaines comme des propriétés héréditaires munies de certains avantages. La puissance des grandes familles n'est plus exclusivement attachée au petit village (vis) de la Perse proprement dite d'où elles sont sorties, mais aussi à de grandes donations ailleurs dans l'Empire. Des gens qui n'appartenaient pas aux grandes familles, des Perses, des Mèdes, des personnages venant de toutes les contrées, même des étrangers, des Grecs exilés p. ex., pouvaient également obtenir des principautés de la libéralité du grand roi. La situation de
1) Voir Andréas dans les compte-rendus du XUIme congrès internat, des Orientalistes, p. 96.
ces seigneurs vis-à-vis des satrapes ne nous est pas bien claire; en tout cas, ils ont joui de privilèges plus ou moins considérables, quelquefois, probablement, d'immunité, de sorte qu'ils pouvaient mettre dans leurs propres poches les impôts qu'ils prélevaient sur leurs sujets^).
Voilà les origines du féodalisme en Perse. Cependant le féodalisme ne s'était pas encore développé sous les Âchéménides: les seigneurs ne levaient pas leurs sujets pour la guerre, la Perse ayant alors une vraie armée royale. En outre, l'unité de l'Empire était conservée pendant toute la période par le système d'administration centralisée, par les satrapes qui gouvernaient les provinces au nom du roi, et par le système de contrôle qui permettait au roi de s'assurer toujours de l'obéissance des satrapes.
Alexandre et les Séleucides, héritiers politiques des Âchéménides, laissaient subsister les institutions du grand Darius, dans tout ce qu'elles avaient d'essentiel.
Les traditions politiques du temps des Achéménides ne sont pas abandonnées non plus, quand les Arsacides, avec l'assistance d'un groupe de chefs parthes, ou peut-être dahiens (scythes), et de leur levée de guerriers, créent, par la conquête, un nouvel Empire iranien. Pourtant cet Empire des Parthes a son empreinte spéciale: c'est que par les Arsacides la suprématie est transportée de l'ouest aux contrées du nord qui ont gardé avec plus de pureté le caractère iranien. Ainsi le royaume parthe est, malgré son vernis hellénique, réellement plus iranien que celui des Achéménides. Pendant environ deux siècles, les rois arsacides avaient leur résidence à Hécatompylos, avant que l'évolution historique les forçât à la transporter à Ctésiphon aux bords du Tigre ^).
Avec cette prédominance des Iraniens septentrionaux l'ancien régime patriarcal reprend vigueur. La notion de la filiation généalogique de la société s'est conservée pendant bien des siècles, même après la chute de l'Empire des Sassanides, dans la
communauté zarathoustrienne. Dans le livre pehlvi Sâyast Nê-§âyast'*^), les quatre ^commandements*" sont nommés: celui du chef de maison, celui du chef de village, celui du chef de tribu et celui du chef de province. Dans les fragments de textes manichéens récemment retrouvés, on rencontre également ce classement ancien, mais transporté sur le monde des êtres célestes*^). En réalité, les deux derniers et plus hauts de ces «commandements*" avaient disparu depuis longtemps, l'Etat s'étant chargé de leur rôle. Dès les plus anciens temps, le chef de tribu et le chef de province avaient existé comme des éléments nécessaires du système, mais avec une autorité mal définie et très variable, ne s'élevant que par exception à une place dominante vis-à-vis de l'autorité locale concentrée dans les mains des chefs des clans. A la formation de l'Empire, la place du chef de province est prise par
^) Gomp. E. Meyer: Gesch. d. Alterthums UI p. 61—62.
*) Quand Ctésiphon fût devenu la résidence principale des rois arsacides, I^batane fut généralement leur résidence d'été, comme elle avait été celle des Achéménides.
*) West: Pahlavi Texts I (S. B. E. V), àâyast Nê-sâyast XHI, 10; comp. XIII, 44.
«) Mânbedh, vtsbedh, zandbedh, dahtbedh. F. W. K. Mûller : Handschriften-Reste aus Turftin pp. 18 et 24.
le grand roi même: les rois Âchéménides s'appellent dans leurs inscriptions khSâ' yathiga dahyunâmy ^rois des provinces". Les chefs de tribu sont remplacés par les satrapes royaux. Le même état de choses existe dans TEmpire des Ârsacides, l'organisation achéménide étant en ce point assez forte pour survivre à toutes les secousses. Au contraire, les deux degrés inférieurs du système patriarcal, qui étaient les plus solides, à savoir la famille avec son chef (mânbedh) et le clan avec son chef (visbedh) se maintenaient. La religion de Zarathoustra est basée sur le lien de famille et de race. Les Ârsacides eux-mêmes et les hommes qui s'étaient joints à eux dès le commencement et qui formèrent plus tard la fleur et le noyau de l'Etat parthe, étaient des chefs de clan comme autrefois Darius et ses compagnons, et les chefs de clan étaient, je le répète, la classe supérieure de cette aristocratie, dont la puissance était fondée sur des propriétés foncières héréditaires. Sur ce fond, les germes d'un féodalisme, qui existaient au temps des Achéménides, atteignent leur plein développement aussitôt que l'Empire parthe s'est formé.
Les grandes maisons qui occupaient le premier rang pendant cette période, étaient — probablement sous l'influence de la tradition du temps des Achéménides — au nombre de sept^), dont nous en connaissons deux outre la race royale: celle de Sûrên, qui avait la charge héréditaire de couronner le roi, et celle de Kàrén^). Dans cette classe, chez les visbedhs, était le centre de gravité de l'Etat, ils étaient les grands vassaux qui levaient leurs sujets pour la guerre pour ou contre le grand roi, le suprême suzerain. Sûrên conduisit contre Crassus une armée de 10,000 cavaliers ^qui, tous, étaient ses esclaves*" ^), ce qui veut dire, sans doute, que les paysans, à qui incombait le service militaire, étaient tombés en esclavage sous la domination des seigneurs puissants. Cependant, entre les grands vassaux et les paysans il y avait une classe intermédiaire de possesseurs d'arrière-fiefs, de petits gentilshommes, de chevaliers^), et c'est là probablement la classe des mànbedhs. Il y a entre cet état de choses et le régime féodal de l'Europe médiévale une ressemblance qui a souvent frappé l'historien. Et chez les Parthes, comme dans le féodalisme européen, le lien féodal était bien plus solide entre les grands vassaux et iQurs sujets qu'entre le roi, le premier suzerain, et les grands vassaux.' La royauté elle-même ne devient jamais entièrement féodale; elle est attachée à la
') Selon Eunapius (éd. Dindorf p. 222), Arsace fut mis sur le trône par sept hommes.
*) Le Sûrên qui vainquit Crassus est bien connu; un autre grand seigneur du même nom est mentionné par Tacite an 32 ap. J.-C. (Annal. YI, 42). Un Kârên a été, en 50 ap. J.-G., un personnage important dans les guerres entre Gotarze et Meherdate (Tacite: Annal. XII, 12 sqq.). On ne sait pas, si d'autres maisons ont égalé, ou à peu près, les sept grandes races en possessions et en puissance, sans en avoir la gloire héréditaire.
') Plutarque: Crassus XXI. Comp. Justin XLI, 2: Exercitum non, ut aliae gentes, liberorum, sed maiorem partem servorum liabent: quorum vulgus, nulli manumittendi potestate permissa, ac per hoc omnibus servis nascentibus, in dies crescit. Hos pari ac liberos suos cura habent, et equitare et sagittare magna industria docent. Locupletissimus ut quisque est, ita plures in bello équités régi suo praebet.
*) Les Parthes avaient rassemblé contre Antoine une armée de 15,000 hommes, dont 400 étaient des hommes libres (Justin XLl, 2).
famille des Arsacides, mais ne se transmet pas nécessairement de père en fils: les grands décident qui sera roi, et s'ils ne s'accordent pas, les partis se combattent les armes à la main, en élisant chacun son prince arsacide à lui.
Nous ne connaissons pas les relations entre les gouvernements de province royaux et les fiefs. On peut supposer, que les grands vassaux aient été souvent les gouverneurs dans les provinces où se trouvaient leurs fiefs principaux'). En tout cas, les gouvernements ont été aux mains de princes de la famille royale et de membres des six autres maisons privilégiées. Les gouvernements étaient pour la plupart beaucoup moins étendus que les anciennes satrapies, mais, d'autre part, les gouverneurs avaient une position plus indépendante que celle des satrapes achéméniens. Il parait que non seulement les gouverneurs de famille royale ont porté le titre de rois (iâh) — ce qui a été toujours la coutume en Iran — mais que les 18 gouvernements ont été désignés comme des ^royautés** ^). Le mot ^satrape"" était connu dans la période parthe; la preuve en est que ce mot a été adopté en arménien sous la forme parthe (arm. sahap pour *8ahrap correspondant à l'ancienne forme en iranien de l'ouest: khSathrapdvd^); mais ce mot n'a pas été le titre commun des gouverneurs: les Arméniens, qui ont copié toutes les institutions politiques des Parthes, n'employent le titre de èahap que pour les gouverneurs d'un très petit nombre de provinces.
L'autorité politique des grands vassaux a trouvé son expression dans le conseil aristocratique qui met des bornes au pouvoir royal. Justin appelle '^) ce conseil nSénaf", et nous savons qu'on prenait parmi ses membres les généraux et les gouverneurs^), ce qui montre, que les gouvernements n'étaient pas des emplois héréditaires. Les membres du sénat se disaient les parents du grand roi, et ce conseil aura été composé par les princes de la famille royale et les grands seigneurs des six autres familles privilégiées; car parmi les généraux parthes nous trouvons souvent les noms de Sûrèn et de Kârên; nous savons aussi que ces familles se considéraient comme des lignes collatérales de la maison royale. Nous trouvons en outre des notices^ sur une autre assemblée qui aurait pris part au gouvernement de l'Etat, une assemblée «des sages et des mages*", c'est-à-dire des astrologues et des représentants des différentes sectes religieuses à qui les Arsacides auraient demandé
') Peut-être n'est-ce pas un hasard que le pays d'origine de la dynastie, la Parthie (c'està-dire le territoire qui correspond à la satrapie achéniénide de ce nom) est, pendant cette période, plus morcelée qu*aucune autre partie de l'Empire; selon Isidore de Characène, elle est partagée en six gouvernements. Un de ces six gouvernements, l'Hyrcanie, semble avoir été la principauté héréditaire de Gêv, dont le fils avec la sœur du roi Artaban III, Gotarxe, atteignit au trône. Ce Gév a appartenu, sans doute, à une des premières maisons du royaume.
*) Pline: Hist. nat. VI, 26.
^) Gomp. le nom parthe Meherdate (Mihrdât) qui est le même que Mithrldate (Mithradâta), ancienne forme du nord et du nord-ouest de l'Iran.