‹ L'empire des Sassanides, le peupleChapitre 3 sur 14 · XLII · texte numérisé non relu

XLII

') Strabon XI chap. 9; Justin XLI, 2, 2 où Gutschmid lit probulorum ordo {=^ senatus, XLII, 4, l) au lieu de populorum ordo (voir l'article ^Persia** dans l'Encycl. Brit.).

«) strabon 1. c.

D. K. D. Vldeiuk. SeUk. Skr-, 7. Rfvkke. lilstori«k of( Oloaoflsk Aftl. I. 1. 2

des conseils et qui auraient prêté à des événements importants une certaine sanction religieuse^). L*influence de cette assemblée semble n'avoir jamais été considérable; en tout cas nous n'entendons jamais, que „les sages et les mages** aient été pour quelque chose dans la destinée de l'Empire parthe: cette assemblée n'aurait eu qu'une autorité consultative, tandis que le ^sénat*" était une vraie puissance dans l'Etat.

Le petit nombre de grands seigneurs qui avaient leur centre dans le sénat, s'étaient arrogé le droit d'occuper tous les postes importants, les postes d'honneur à la cour ainsi que les grandes charges publiques. De cette façon la noblesse féodale fut en même temps une noblesse de robe. Le peu de renseignements sur les institutions de l'Etat parthe que nous donnent les sources gréco*romaines, sont suppléés par ce que racontent les chroniqueurs et historiographes arméniens sur l'organisation de leur propre pays. Etant dominée, depuis l'an 66 ap. J.-C, par une branche de la famille arsacide, l'Arménie fut réorganisée d'après le modèle parthe. Moïse de Khorène a donné un récit intéressant de cette transformation accomplie par Valarâak, le premier roi arsacide de l'Arménie^). Valarâak commence par l'organisation de la maison royale. Le chef de la famille des Bagratuni, à qui la tradition a donné une origine juive, reçoit la dignité de chef de famille'^) avec la charge héréditaire de mettre la couronne sur la tête du roi^), le poste également héréditaire de général de la cavalerie et le droit de porter le diadème avec trois rangs de perles, sans or ni pierreries, quand il se trouve à la cour ou dans la chambre du roi. Le chef d'un autre clan obtient la charge de mettre au roi ses ornements royaux. Les gardes du corps royales sont composées par les membres d'un autre clan ou plutôt d'une tribu privilégiée. D'autres charges sont partagées entre diverses familles, celles de préposé aux chasses royales» d'intendant des greniers à blé, de majordome et chambellan, d'échanson, de préposé aux sacrifices, de fauconnier, de gardien des résidences d'été et celle de porter les aigles devant le roi à la guerre. Probablement ces familles-Ià n'ont pas toutes été des premières avant ce temps, car Moïse dit expressément que celle qui recevait l'emploi .d'échanson fut élevée au rang des gouverneurs {nakharar\ et que celle qui eut la direction des résidences d*été du roi fut anoblie „comme gens de la maison royale".

Après avoir arrangé ainsi sa cour, Valarsak donna des fiefs et des gouvernements à ses grands. Chez Moïse ainsi que chez les autres historiens arméniens, il y a une confusion remarquable dans l'application des mots ^principauté"" (fief) et ^gouvernement''. Moïse raconte p. ex. que Valaréak avait donné à Gabal (l'intendant

^) Strabon dit que rélection d'un grand roi prenait place toujours dans ces deux assemblées. A notre avis, cela veut dire que l'élection avait lieu dans le ^conseil des parents** (le ^sénat") et recevait, plus tard, une confirmation solennelle dans l'assemblée des sages et des prêtres.

') Valarsak est la forme arménienne du nom Vologase, avec le suffixe -ak. En réalité le fondateur de la dynastie arsacide en Arménie était Tiridate, frère du roi parthe Vologase 1 et reconnu comme roi par l'empereur Néron en l'an 66 (Voir Marquart dans le ZDMG. t. 49 p. 639). La chronique de Moïse a été traduite en français par I^nglois dans sa Collection des historiens de l'Arménie 11 p. 82 sqq.

^) Tanutêr est la traduction exacte de visbedh.

*) Le privilège qui, dans l'Etat parthe, était attiiché ù la famille Sûrén.

des greniers à blé) et à Âbêl (le majordome et chambellan) des villages qui furent nommés d'après eux, et il ajoute que ce sont là les gouvernements de Gabelean et d'Abelean^); sans doute le mot ^gouvernement" {nakhararufiuri) doit être employé ici avec la signification de fief. En énumérant les fiefs (nahapetut' iun) distribués par Valarëak, Moïse mentionne que la famille de Goucar devenait les toparques (bdeaikh) du nord, mais il appelle formellement cette toparchie une ^principauté*" {nahapetu(mn)% Et on pourrait facilement multiplier les exemples de cette confusion qui ne s'explique qu'en supposant que les gouvernements aient été — au moins en partie — héréditaires en Arménie et soient devenus par là de véritables principautés, et qu'ainsi l'évolution ait été |>lus avancée en Arménie qu'en Iran.

Les plus puissants des gouverneurs étaient les quatre bdeaSkh ou toparques qui gouvernaient les marches situées vers les quatre points cardinaux. A cette charge étaient joints de grands fiefs dans la toparchie; ainsi Saraêan de la famille de Sanaçar eut, selon Moïse, le poste de grand bdeaskh de la partie sud-ouest et en apanage le canton d'Arzn, le pays d'alentour, le mont Taurus et toute la Coelé- Syrie. Que l'institution des bdeaskh ait été emprunté aux Parthes, c'est ce que montre non seulement le nom, qui est un mot iranien {bdeaikh avec metathèse pour *bdeakhsy qui dérive, selon M. Andréas, d'un mot iranien *patyâkhstar, ^inspecteur"* '% mais aussi ce fait qu'on trouve sous les Sassanides la même institution sous une forme plus développée, tout le royaume perse étant alors partagé en quatre gouvernements généraux d'après les points cardinaux^).

On attribue à Valaréak une série d'autres dispositions relativement aux afTaires de la cour et de l'Etat. Il divisa en plusieurs classes la milice, — qui a été employée, probablement, pour la défense des frontières, tandis que les grandes guerres étaient faites au moyen de la levée féodale, — il fixa les heures des audiences, des conseils et des divertissements et nomma deux rapporteurs, ^chargés de rappeler par écrit au roi, l'un, le bien à faire, l'autre, les vengeances à exercer** en enjoignant au premier de prévenir que le roi ne donnât, dans sa colère, des ordres iniques, et de le rappeler à la justice et à la philanthropie-'^). Il créa des justiciers dans les villes et les campagnes et ^Crdonna aux citadins de tenir un rang supérieur à celui des paysans, à ceux-ci d'honorer les citadins comme leurs supérieurs, enfin aux gens des villes de ne pas être hautains envers les paysans*" etc. Tout cela reflète certainement des institutions iraniennes.

1) I^nglois H p. 83.

«) Ibid. p. 84.

") Le nomiDatif de ce mot, patyâkhètiâ)^ est devenu *pédhàkhè > 'pàdhâè; déjà sous les Sassanides ce mot, ayant été combiné, par une fausse étymologie, avec le mot éàh (nroi"), est devenu pàdheèâh, pàdheèâ^ et a reçu en néo-persan et en turc la signification d'.. empereur** (Andréas). Pour les bdeçskh de VÂrménie v. Marquart: Êrânsahr I p. 165 sqq. M. Marquart est de Tavis que TinsUtution des quatre bdeaskh a été introduite par Tigrane le Grand.

*) Les quatre pâdhghôspânats, v. plus tard.

^) Comp. le Nihâyatu'1-irab (Browne, JRAS. 1900 p. 232), où il est dit du roi sassanide Khusrau I, qu'il ordonnait à ses ministres de s'entremettre, s'il prononçait un jugement inique.

Quant à Tordre des rangs en Arménie, on trouve là encore un mélange de féodalisme et de bureaucratie. Chez Agathange^), nous trouvons l'ordre suivant: 1. le prince de la maison d'Angel (gouverneur dans l'ouest de l'Arménie), 2. le prince d'Alznik' (grand bdeaékh), 3. le prince chef des eunuques, 4. le prince chef de la cavalerie {aspet\ celui qui met la couronne au roi, 5. le prince généralissime (sparapef)y chef des troupes arméniennes, 6. le prince de Korduk', 7. le prince de Cop'k', 8. le prince du pays des Gargares, appelé le second bdeaékh, 9. le prince de RStunik', 10. le prince de Mokk', 11. le prince de Siunik', 12. le prince de Caudêk' (Zaudêk'), 13. le prince d'Uti, 14. le prince préfet des cantons de Zaravand et de Hér (dans la Persarménie), 15. le prince de la maison de Malkhaz (commandant des gardes du corps du roi), 16. le prince d'Arcruni. Ailleurs^) le même auteur mentionne comme les compagnons de voyage du roi les quatre «préfets de sa cour qu'on appelait bdeaâkh de la milice""^), et après eux le grand prince d'Angel, le «couronneur'', le généralissime, les princes de Mokk', de Siunik', de Rétunik' etc. Selon Faustus de Byzance^), les quatre bdea§kh tiennent la première place et le premier coussin du palais du roi^).

Faustus raconte^ comment le roi Arâak (au milieu du 4^ siècle ap. J.-C.) entreprend la réorganisation de son royaume après une période très agitée. Il nomme des marzbâns'^) pour les marches; la famille de Gnouni (celle qui avait été élevée au rang des gouverneurs en recevant la charge d'échanson de la main de ValarSak) est investie de la haute direction des affaires, et l'armée avec tout ce qui en dépend est confiée à la famille des Mamikon. «Les membres de ces deux maisons, ainsi que ceux de la noblesse qui venait après eux, décorés des titres de gouverneurs, obtinrent le droit de s'asseoir en présence du roi sur des coussins, de porter les insignes d'honneur sur leurs têtes, sans parler des chefs des grandes familles qui, en leur qualité de gouverneurs, étaient aussi admis au palais, à l'heure du repas, et occupaient neuf cents coussins parmi les convives. Un nombre considérable d'hommes de cour remplissaient leurs fonctions debout*".

Si l'on compare ces renseignements et d'autres de la même espèce^), on voit que la charge et le rang n'étaient pas toujours aussi fermement attachés à une même famille que la propriété foncière, et qu'un roi doué d'un caractère ferme a eu par là des moyens de dominer la noblesse. D'autre part, on a des exemples de ce qu'un grand dignitaire mourant a conféré de son chef tous ses droits à son fils et

1) Langlois I p. 170.

') Langlois I p. 187.

^) „Les quatre personnages les plus honorés du palais royal ** selon le texte grec.

*) Langlois I p. 217-18.

^) Voir Tendroit déjà mentionné de Marquart: Ërângahr I p. 165 sqq., où la question des bdcaskh est savamment discutée.

^) Langlois I p. 236.

^) Commandants des marches, margraves, mot iranien.

^) Entre autres les listes, datant d'une période postérieure, de Tordre des places à la table du roi, dans la „Vie de Saint Nerseh^ (Langlois II p. 25) et dans le document de Moscou (ibid. II p. 26— 27, note).

Ta investi de sa charge^). Des révoltes de princes et de gouverneurs étaient assez communes, mais pour oser usurper le titre de roi, il fallait appartenir à la famille régnante^). Il arrivait quelquefois, quand le roi était le plus fort, qu'il faisait exterminer des familles nobles qui lui paraissaient dangereuses^); et si c'était possible, il profitait de l'occasion pour retirer leurs fiefs et les joindre au domaine de la couronne^). Des luttes entre les grands n^étaient pas rares non plus. Parfois un chef des eunuques était assez puissant pour tyranniser les familles satrapales*^).

Un passage dans l'œuvre de Faustus de Byzance^) contribue à mettre en lumière cet état de choses, la situation des grands moitié comme fonctionnaires royaux, moitié comme princes plus ou moins indépendants, et la base militaire de leur puissance, fondée sur l'organisation féodale de la société. Le roi arménien Khosrov II qui, ayant, au milieu du 4® siècle^, une guerre acharnée avec les Perses, voulait se garantir d'une trahison de la part de ses grands — un tel cas venait d'avoir lieu —, donna la loi suivante: «Dorénavant les grands et les gouverneurs, maîtres et possesseurs des provinces, commandant une troupe de mille à dix mille hommes, seront obligés de rester auprès du roi et de former sa suite, et aucun d'eux ne devra se trouver dans l'armée royale". De cette manière, Khosrov réunissait toutes les troupes des anciennes familles à son armée, et l'armée royale ainsi créée fut placée sous le commandement de deux généraux à l'épreuve, les seuls grands seigneurs en qui il avait confiance. Il essaya ainsi de détruire tout d'un coup le féodalisme en Arménie, mais à ce qu'il parait, la loi est restée toutà-fait sans effet. Encore avant la mort de Khosrov, VaCê, le généralissime, un des deux hommes qui possédaient la confiance du roi, réunit les gouverneurs avec toutes leurs troupes pour les mener contre les Perses®).

Pour revenir à l'Empire parthe, l'image que nous en fournissent les historiens classiques, ne diffère pas beaucoup de celle du royaume arménien. Le caractère saillant est l'antagonisme entre la noblesse féodale, qui est en même temps la noblesse de robe, et l'autorité du grand roi. Le type parfait d'un grand seigneur parthe est Sûrén, l'adversaire de Crassus, tel que Plutarque nous l'a dépeint. «En richesse, en noblesse et en gloire il était le premier après le roi, en valeur et en capacité le premier d'entre les Parthes, en taille et en beauté de corps, il n'avait pas d'égal. Quand il allait en campagne, il était accompagné de mille chameaux qui portaient son bagage, de deux cents chariots pour ses concubines, de mille cavaliers cuirassés et d'un plus grand nombre de soldats armés légèrement; car il

') Manuel le généralissime (Faust, de Byz., Langlois I p. 305).

') Sanatruk. qui est un Arsacide, prend le titre de roi; le grand bdeaskh Bakour également relselle ne peut pas suivre Texemple, n'appartenant pas à la famille ix>yale (Moïse de Khor.. Langlois II p. 135). S) Moïse, Langlois II p. 148.

*) Faust, de Byz., Langlois I p. 217.

^) Id., Langlois I p. 250.

•) Id. I p. 217.

^) Avant la réorganisation du royaume par Ariak. ») Langlois 1 p. 220.

avait, tout compté, dix mille cavaliers composés partie de ses vassaux, partie de ses esclaves. "^ Le jour du combat il se montrait, bien fait et beau, à la tète de ses troupes, et „d'une réputation de valeur qui s'accordait mal à sa beauté efféminée; car à la façon des Mèdes, il se fardait la figure et portait les cheveux partagés, tandis que les autres Parthes les portaient longs et hérissés, à la manière des Scythes, pour avoir Tair terribles*" ^). Il emmenait son harem et passait, pendant la campagne, ses nuits en débauche, se divertissant du vin, du chant, de la musique et de Tamour^).

Quelque puissant qu'il fût, Sùrên fut la victime de la jalousie du roi. Quand le monarque avait affaire à un seul gentilhomme ou que les grands étaient désunis, il avait généralement le dessus. D'autre part, des coalitions de grands vassaux ont souvent institué et destitué un roi après l'autre. Si la royauté des Ârsacides n'a jamais atteint la force et la stabilité de celle des Achéménides, elle était pourtant, pour la forme, toujours une despotie. Le pouvoir du roi n'était pas borné par des lois, et si les circonstances lui donnaient une position forte, il régnait avec tout l'arbitraire d'un potentat oriental. Le roi craignait surtout sa propre famille, car avec le respect inné et presque religieux de la légitimité propre aux Iraniens, les grands n'osaient pas risquer une lutte contre le monarque sans avoir un prétendant Arsacide à lui opposer. Aussi les rois parthes sévissaient-ils cruellement contre leur propre sang, mais le plus souvent en pure perte, car généralement les mécontents réussissaient à trouver quelque prince arsacide qui avait échappé au massacre, et qui était heureux de se venger des adversités souffertes.

D'après la coutume orientale, le roi était inaccessible^). A tous les étrangers qui arrivent à une des grandes villes, on présente une statue d'or du roi, qu'il lui faut adorer*). Les pffivilèges d'honneur réservés au grand roi étaient, entre autres, le droit de porter la tiare droite'') et celui de se coucher dans un lit d'or, privilèges qu'Artaban III concéda, par exception, au roi vassal Izate d'Adiabène en récompense, parce qu'il l'avait aidé à regagner la couronne. Un trône d'or se trouvait au palais royal de Ctésiphon; il tomba aux mains de l'empereur Trajan en 115 ap. J.-C. Pour la chasse, le roi avait, comme dans la période achéménide, des ^paradis*" où l'on nourissait des lions, des ours et des panthères^). En conséquence

') Plutarque: Crassus XXI et XXIV. Par „les autres Parthes** il faut comprendre le gros de Tannée de Sûrén; car le raffinement ^médique" a été commun^ sans doute, dans l'aristocratie. Sur leurs monnaies^ les rois parthes se montrent, depuis Phraate II, les cheveux et la barbe élégamment frisés. Justin dit expressément en parlant des Parthes: Vestis olim sui moris; posteaquam accessere opes, ut Médis perlucida et fluida (XLI, 2). Pour le genre de vie des Parthes, on peut consulter Pline X, 50; XI, 26; 29; 53; XII, 3; 17; XIV, 3; 22; Justin XLI, 3.

^) Plut. Crassus XXXll.

^) Prompti aditus, obvia comitas, ignotae Parthis virtutes (Tacite: Ann. II, 2).

*) Flav. Philostr. 1, 27. Ici la ville est Babylone.

^) La même coiffure avait été portée par les Achéménides. Dans les gi*andes occasions, le roi parthe portait - au lieu de la couronne murale des Achéménides — un diadème garni de perles, appelé par Herodian (VI, 2) „le diadème double**.

«) Flav. Philostr. I, 38.

du grand rôle que joue le harem dans une cour orientale, les eunuques s'arrogeaient souvent une grande autorité et exerçaient une influence considérable sur les affaires d'Etat^). Quand le roi était en voyage, il était entouré d'une suite nombreuse de trabans et de gardes du corps ^). Comme dans la période deé^1(bhéménides, c'était la coutume que quiconque était présenté au roi lui apportât des cadeaux^). Le trésor privé du roi et celui de l'Etat étaient identiques — comme toujours en Perse; le tribut des ^pays soumis*" rentrait dans le trésor royal, où d'énormes richesses étaient amassées*^).

Le Zarathoustrisme avant ravènement des Sassanides.

Si nous essayons de nous faire une idée, d'après les inscriptions cunéiformes perses, de la vie religieuse sous les Âchéménides, l'image qui s'en présentera sera très incomplète. Nous verrons cependant qu'Âhura Mazda était le dieu suprême, nous trouvons des personnifications de puissances pernicieuses, surtout le drauga (le ^mensonge''), correspondant au dru) avestiqu^, démon qui a existé dans la foi aryenne déjà avant Zarathoustra. Nous ne trouverons pas le nom Anro Mainyuâ, ce qui peut être un hasard. Les inscriptions contiennent quelques expressions théologiques («la bonne voie"" etc.) qui rappellent la terminologie de l'Avesta. Mais à côté d'Âhura Mazda les dieux des clans ont leur rôle. Ce sont les dieux primitifs des Aryens qui continuent leur existence sous cette forme-là. Entre eux était le Mithra pré-zarathoustrien, qui entre dans le nom de personne Vcdiumisa^). Dans l'inscription d'Artaxerxe II, Anahita et Mithra figurent pour la première fois à côté d'Ahura Mazda comme de grandes déités universelles, et ce Mithra-ci est le dieu bien connu du soleil et du pacte, qui, dans sa forme zarathoustrienne, vient de faire son entrée en Perse en compagnie d'Anahita.

Avec tout cela il ne me parait guère possible que le zarathoustrisme ait été la religion officielle pendant cette période. C'est un fait significatif, que l'on célébrait chaque année une fête appelée /xaroipovia. Il est vrai que le mage Gaumata, le faux Smerdes, périt plutôt comme un aventurier et un imposteur que comme un martyr de la religion, et ainsi il était bien naturel que les Achéménides et le peuple imbu de l'idée de la légitimité célébrassent l'anniversaire de son meurtre; mais en appelant

*) . . . Abdus ademptac virilitatis; non despectum id apud barbaros ultroque potentiam habct (Tac: Ann. VI, 31). Ca „non despectum" n'est pas pourtant à comprendre trop littéralement: certainement les eunuques n'ont jamais été considérés autrement que comme les esclaves du roi. Leur autorité était plus grande que leur estime.

«) Flav. Philostr. I, 33.

») Ibld. I, 28.; Sënèque: Ep. 17.

*) Flav. Philostr. I, 39.

^) Misa est, selon M. Andréas, la véritable forme pci*se de Mithra.

cette fête le «meurtre du mage"* (ou «des mages**) et non pas par exemple le «meurtre du Mëde**, on souligne l'antagonisme. religieux entre la Perse des Achéménides et les partisans des mages, la joie d'être échappé à la domination des prêtres zarathoustriens. L'existence et le nom de cette fête montrent clairement que les mages n'ont pas été le clergé officiel et privilégié sous les Achéménides^). Mais les Perses ont adopté successivement les éléments les plus importants de la religion zarathoustrienne, tout en restant fidèles à leurs anciens dieux populaires. Ils ne craignaient pas non plus de faire des emprunts aux religions des peuples étrangers: on a des inscriptions égyptiennes, grecques et babyloniennes, faites sur Tordre de Cyrus, de Cambyse et de Darius, où ces rois honorent des dieux égyptiens, grecs et babyloniens avec un libéralisme inconcevable chez des «confesseurs*" zarathoustriens et des partisans de la hiérarchie des mages. Chaque année, au jour de l'an, Darius recevait, selon la coutume de Babylone, la sanction de sa royauté babylonienne en saisissant la main de la statue de Marduk ; c'était de la politique, mais une politique que le zarathoustrisme comme Eglise d'Etat aurait difficilement soufferte. Et quand Artaxerxe I reconnaissait Jahve comme un dieu puissant^), il n'y avait là de politique. Encore Cyrus le jeune ou son génie protecteur est représenté, dans le bas-relief bien connu de Murghâb, sous la forme d'une déité ailée d'après le modèle babylonien et portant sur sa tête des insignes divins égyptiens.

En outre, les Perses, jusqu'au temps de Strabon en tout cas, c'est-à-dire longtemps après la fin de l'Empire des Achéménides, continuaient à enterrer les morts au lieu de les exposer aux oiseaux de proie, comme il était prescrit par les livres saints des zarathoustriens; mais ils les enterraient enduits de cire afin de ne pas souiller les éléments, en quoi il faut voir certainement l'influence de l'esprit avestique.

Ainsi la période achéménide est une période de syncrétisme. Le zarathoustrisme, qui se répand de plus en plus parmi la population iranienne, ne laisse pas d'influencer les rois et l'Etat; mais l'araméisme, cette religion qui est pour ainsi dire la fusion des anciennes formes de paganisme sémitique, et qui règne presque partout dans l'Asie antérieure à l'ouest du Tigre, l'égale en force. Des trois résidences des Achéménides, Ecbatane est le centre du zarathoustrisme, Babylone celui de l'araméisme; Persepolis, la patrie de la race royale et des grands clans perses, est le foyer du culte des anciens pénates aryens. Voilà ce qui explique que le zarathoustrisme ne parvenait pas à une position dominante malgré tous les emprunts que les Perses y ont faits. L'araméisme leur avait montré, comment on pouvait tenir ouverts les cadres de la religion et adapter les idées religieuses d'un certain milieu à celles d'un autre. Si Darius et ses successeurs se présentent,

^) D'aucuns prétendent que les mages ont été les prêtres d'une religion mède quelconque et ennemis du zarathoustrisme qui aurait été alors la religion des Achéménides. Gela me semble une hypothèse de pure fantaisie et d'autant moins probable que le zarathoustrisme aura dû sans doute passer par la Médie avant d'arriver à la Perse.

'^) Ëduard Meyer: Gesch. d. Âlterth. 111 p. 126.

dans les bas-reliefs de leurs tombeaux, debout devant l'autel du feu, cela ne signifie pas nécessairement que ces rois aient été des zarathoustriens : le culte du feu était pré-zarathoustrien, il semble plutôt qu'il se soit effacé en quelque mesure par la réforme de Zarathoustra, pour regagner plus tard le terrain perdu').

Ainsi l'assertion d'Isidore de Characène^) qu'un temple du feu se trouvait à Âsaak, point de départ de l'invasion des Arsacides, est également sans valeur pour la solution du problème de la religion des Arsacides. En effet, il est évident que la position du zarathoustrisme est la même sous le régime parthe que sous les Achéménides; seulement, il a eu, à côté de Taraméisme, un nouveau concurrent dans l'hellénisme. Quand- les auteurs grecs et romains mentionnent les mages pendant la période parthe, ils se servent de ce nom bien connu pour désigner toutes sortes de prêtres orientaux, des astrologues, des devins etc. Il n'est donc pas sûr qu'il soit question de prêtres zarathoustriens, quand le «conseil des sages et des mages*' est mentionné, non plus quand il est dit que le roi immolait, en présence des mages, un cheval niséen au soleiP). Cependant on s'aperçoit de l'influence des idées zarathoustriennes. Gutschmid a noté, par exemple, que le prince parthe Tiridate, allant à Rome, a pris la route par terre pour ne pas souiller l'eau. Mais le parsisme n'est pas la religion officielle: l'intolérance qui se fait remarquer aussitôt que, sous les Sassanides, le zarathoustrisme devient la religion d'Etat, est inconnue pendant la période parthe. Les pièces de monnaie et les œuvres d'art des Arsacides portent des images de déités helléniques, comme l'art des Achéménides avait été empreint de babylonisme.

Le syncrétisme religieux est encore plus marqué à Test de l'Iran, où les monnaies indoscythes montrent un panthéon de déités indiennes, grecques, zarathoustriennes, bouddhiques et appartenant à d'autres peuples de l'Asie centrale. Neréakhî, le chroniqueur de la ville de Boukhare, nous apprend qu'il y a eu autrefois, à Boukhare, un culte de la lune en connection avec un marché semestriel où l'on vendait des images de dieux, probablement bouddhiques. Plus tard, quand le zarathoustrisme y trouva accès, il fut confondu avec les anciens cultes, et le marché des idoles se tenait, joint au service du nouveau temple du feu, qui avait hérité le nom de la lune de l'ancien culte. Quand, quelques siècles après, l'islamisme fut introduit, le temple de feu fut remplacé par une mosquée qui reçut le nom de «mosquée de la lune*"^). De nos jours encore on a relevé un cas analogue: le temple du feu à Bakou, où des idoles sivaîtes, des vases parsis, des images russes de saint Nicolas et de la Vierge, et des crucifix catholiques sont exposés et adorés

^) De même le barusma ou buriuma, les rameaux sacrés, qu'on trouve en usage parmi les Perses en Egypte au temps d'Ârtaxerxe I (Inscription araméenne de Syène, note d'Andréas dans l'Ëphemeris fur semitische Epigraphili 11 p. 222), semble avoir appartenu au culte pré-zarathoustrien.

2) Ed. Fabricius (Dresd. 1849) p. U.

B) Flav. Philostr. 1, 31. On peut comparer la description, dans la Cyropédie de Xénophon, du sacrifice solennel de Cyrus qui n'est rien moins que zarathoustrien.

*) Nersakhi: Description de Boulihare, publ. p. Schefer p. 18-19; comp. ma notice sur la mosquée Mâkh dans la «Oriental. Litteratur-Zeitung'' (février 1904).

D. K. I). Vldensk. Selsk. Skr.. 7. Rfckke, hlstorlsk og lUoaoHtk Afd. I. 1. 3

avec le même zèle et le même recueillement au bruit de cymbales parsis^). Si Ton a tant disputé sans résultat sur la religion des Achéménides et des Arsacides, c'est, à mon avis, parce qu'on n'a pas bien compris cette tendance au syncrétisme et à l'éclectisme en matière de religion qui est si commune et si marquée surtout en Iran*).

Encore une preuve que le parsisme n'a pas été la religion d'Etat avant l'avènement des Sassanides, nous est fournie par la tradition des parsis. Celle-ci, qui apparaît tant dans les livres pehlvis que chez Firdousi, connaît l'ancienne histoire légendaire du nord et de l'est de l'Iran, qui était liée à l'histoire des origines de la religion zarathoustrienne. Après Zarathoustra il y a une grande lacune jusqu'à la création du nouvel Empire perse par le Sassanide Ardeèir Pâpakân. Les périodes des Achéménides et des Parthes sont ignorées comme des époques étrangères au parsisme^).

Enfin, pour comprendre la situation dans laquelle vivait le zarathoustrisme pendant tant de siècles, étant la religion populaire de la plus grande partie de l'Iran, sans être reconnu comme religion officielle, qu'il nous soit permis de rappeler le schiisme, qui était également durant des siècles la foi de la plupart des Persans, tandis qu'une dynastie sunnite succédait à l'autre, jusqu'à ce qu'Ismaîl le Séflde suivit l'exemple d'Ardeâir Pâpakân en élevant la religion populaire au rang de religion d'Etat et en fondant un Empire national sur un clergé national. Le parallèle est assez frappant, ce me semble; seulement le schiisme du moyen âge était plus sujet aux persécutions que le zarathoustrisme sous les Achéménides et les Arsacides, parce que le sunnisme qui régnait au moyen âge était bien fanatique, et que la Perse ancienne n'avait pas de théologie officielle qui pût servir de point d'appui au fanatisme religieux.

^) Gobineau: Les Religions et les Philosophies de F Asie centrale p. 8—9.

*) Cette disposition mentale des Iraniens est parfaitement tracée dans Tœuvre susnommée de Gobineau.

^) L'identification d'Artaxerxe Longue-Main avec le dernier roi de la dynastie légendaire des Kaîanides, due à l'historiographie sassanide, et le fait que Cyrus est Inconnu et que deux rois achéménides seuls, du nom de Dârâ (Darius), sont connus des historiens persans, montrent que la tradition a été complètement muette sur ce point, vu surtout que du premier des deux Dârâ il ne reste que le nom, tandis que l'autre (Darius III) est traité en connection avec l'histoire d'Alexandre d'après PseudocaUisthène. Des rois parthes la tradition connaît un Vologase — il n'est pas possible de déterminer lequel — qui aurait essayé, le premier, à rassembler les livres saints — phénomène unique parmi les Arsacides. D'ailleurs, pour combler la lacune entre Alexandre et Aixlesîr, faussement évaluée à deux cents ans, les historiens sassanides ont inventé quelques noms absolument dépourvus de idéalité. Seul, le dernier de ces „rois de province", Artaban V, est resté dans la mémoire du peuple en sa qualité d'antagoniste du premier Sassanide. Sans nul doute, AI-Ya'qûbî exprime la tradition parsic en disant formellement que les Arsacides n'étaient pas des partisans de la religion des mages, mais qu'ils vivaient selon les lois des Sabiens et adoraient le soleil, la lune et les sept planètes, et qu'Ardesîr Pâpalcân fut le premier roi de Tiran qui professa la religion des mages (Edition de Houtsma 1 p, 179).

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