‹ L'Empire des tsars au point actuel de la scienceChapitre 103 sur 367 · III. u · texte numérisé non relu

III. u

PREMIKRK SKCT10N. — CHAPITRE II.

le paysan. La classe des paysans de la Couronne est la plus nombreuse. Les terres qu'ils possèdent passent par droit de succession à leurs héritiers; ils sont autorisés à les vendre, à les céder à titre gratuit, ou bien encore à les donner en gage. » Dans ce passage , que l'auteur russe a emprunté à Rein , on aimerait à trouver quelques détails sur les Skatte- Bônder, leur nombre, leur état de fortune et leur situation économique; mais nous les avons cherchés en vain là et dans les descriptions spéciales.

Ici s'arrête la première partie de notre tâche dans ce volume. Nous avons envisagé l'État en lui-même et recherché avec soin de quels éléments il se compose. C'est la base, le substratum, de la société politique et religieuse que nous avons voulu d'abord faire connaître. Maintenant nous pouvons aborder l'étude de la société elle-même, sous ces deux points de vue.

LA CONSTITUTION DE L'ÉTAT COMME SOCIÉTÉ POLITIQUE ET COMME SOCIÉTÉ RELIGIEUSE.

L'État et l'Église ont eu en Russie, comme on le verra bientôt, différentes phases. Dans les anciens temps, et pendant toute la durée du patriarcat (1589-1700), l'empire des Tsars présentait moins une société laïque qu'une société religieuse; religieuse, bien entendu, non pas par rapport aux aspirations et aux doctrines, mais au point de vue des habitudes ascétiques de la population et de l'empressement avec lequel tous, grands et petits, attachés à la foi nationale, se soumettaient aussi à la discipline de l'Église, dont les canons étaient devenus la loi civile, aussi bien que la règle de la vie spirituelle. L'État et l'Église étaient alors confondus. Pendant la durée du patriarcat, quoique soumis chacun à son chef particulier, ils restèrent étroitement unis, à ce point qu'il était presque difficile de dire lequel primait l'autre, du gouvernement séculier ou du gouvernement clérical. C'était un dualisme qui plaisait à la nation, également affectionnée aux deux pouvoirs. Cet état de choses, bouleversé il y a un siècle et demi, a néanmoins laissé des traces profondes dans la société dont nous avons à étudier ici les conditions d'existence : c'est lui qui a déterminé le caractère spécial du peuple russe, si peu connu parmi nous quant à son essence, et dont on croit à tort retrouver le type dans tous ces membres de familles nobles que nous avons l'occasion de voir dans les capitales des pays d'Occident, lesquels, après tout, ressemblent à tout le monde et sont sortis, pour ainsi dire, du moule ordinaire et commun

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à tous les pays de civilisation. C'est le peuple proprement dit qui présente ce cachet particulier qui nous paraît si étrange, mais qui a son côté respectable; cette civilisation à part, non moins autorisée que la nôtre, qui se base sur ce qu'on appelle les idées modernes; civilisation au sujet de laquelle nous avons dit (p. 3) qu'il faudrait lui trouver sa voie et qu'on ne ferait droit à ses légitimes besoins que par une combinaison politique nouvelle; car, avons-nous ajouté, ni la politique ni la religion n'ont, selon nous , épuisé déjà leur salutaire fécondité de doctrines. C'est sur cette situation d'autrefois que s'est fondé Fallemerayer, écrivain ingénieux dont tout le monde connaît les Fragments, quand, comme nous l'avons vu, il a qualifié l'empire des Tsars « un colossal État ecclésiastique, universel et organisé militairement.»

Elle gênait les projets de Pierre le Grand, frappé de toutes les merveilles de la civilisation occidentale, qui, sans doute, n'étaient pas restées inconnues jusqu'à lui aux tsars russes depuis loann III, mais que ses sujets avaient en abomination, comme inventions de l'esprit latin, c'est-à-dire de l'esprit d'hérésie1 et d'impureté antichrétienne; eux qui, sous le rapport spirituel, dérivaient des Grecs de Byzance, de la civilisation sénile et caduque du Bas-Empire. La « sainte Russie,» à les en croire, n'avait pas à s'informer de ce qui se passait dans ces petits royaumes du dehors, placés sous l'influence de l'antéchrist ; le mieux pour elle , selon leur jugement, était une entière séquestration nationale, et à leurs yeux, tout contact avec la vie des étrangers était un péché contre l'Église. Tels étaient les sentiments du peuple russe encore au temps de Pierre Ier; mais, grâce à Leforl et à son propre regard d'aigle, ce n'étaient plus ceux du prince destiné par la Providence à être le premier réfor-

1. Chez les Russes, on ne parlait guère de schisme et de schismatiques , on parlait d'hérésie et de mécréants.

LA CONSTITUTION DE i/ÉTAT

mateur de la Russie. Cette destination, il l'accomplit, au moins dans ce sens qu'il retourna son pays du côté de l'Europe, qu'il en fit une puissance européenne, ayant un gouvernement européen et une noblesse disposée à s'approprier les mœurs de l'Europe. Pour cela, il eut besoin non-seulement du despotisme le plus brutal, mais d'un absolutisme sans partage et sans une ombre de rivalité. En conséquence, lors de la mort du patriarche Adrien , l'an 1700, il ne voulut pas qu'il fût remplacé; après avoir laissé vacant pendant vingt ans le trône de ce père spirituel de la nation, afin d'habituer ses sujets à se passer de sa présence et de son action, il le mit pour ainsi dire au rebut, ou, s'il le laissa dans les cathédrales du Kreml de Moscou, il se garda bien de lui assigner une place dans celles de sa nouvelle ville de Saint-Pétersbourg. Au bout de ces vingt ans seulement, il institua (1721), pour administrer sous son autorité les affaires ecclésiastiques, un collège de prélats qui reçut le nom de très-saint-synode, mais dans lequel le procureur impérial ne tarda pas à prendre la haute main. En ce qui concerne l'intérieur de son empire , la révolution opérée par Pierre le Grand eut essentiellement pour effet de convertir une société religieuse en une société laïque, de séculariser la «sainte Russie,» dénomination dont on ne s'est guère souvenu pendant tout le dernier siècle, mais qui a été remise en honneur dans le nôtre. S'il y fit prévaloir aussi le despotisme purement laïque , un absolutisme violent et impatient de tout frein, ce fut moins comme but que comme moyen, et d'ailleurs sans lui donner une organisation légale, tâche réservée à Catherine II.

Depuis le règne de Pierre, il n'y eut plus en Russie d'État

dans l'Etat, pas plus dans le sens d'une société religieuse indépendante du gouvernement politique que dans celui d'une société politique qui s'est faite la très-humble ser-

vante de l'Église. En conséquence, nous aurons bien à tenir compte de la différence fondamentale entre ces deux ordres d'idées, mais rien n'empêche de réunir dans une même division le tableau de chacune des deux sociétés, présenté seulement dans des chapitres distincts.

De nos jours, après les réformes de Pierre le Grand et celles de Catherine II, plus douces et peut-être plus politiques, sont venues celles qui se déroulent à nos yeux sans avoir pu recevoir encore leur développement complet. En ce qui concerne l'État, nous voulons dire l'organisation générale et séculière de la nation, celles-ci constituent non pas une révolution politique, pour laquelle, dans le fait, il n'y avait pas urgence, mais plutôt une révolution sociale, gage plus sûr d'un avenir meilleur. C'est la vie matérielle, ce sont les conditions d'existence de la population qui se transforment, et, par la faveur des circonstances, nous arrivons le premier à étudier et à caractériser cette transformation. Atteindra-t-elle aussi l'Église? Nous l'ignorons, mais nous sommes profondément convaincu qu'il le faut de toute nécessité, non pas en touchant au dogme, qui est une arche sainte devant laquelle nous nous inclinons, bien que nos croyances soient toutes différentes, mais en renouvelant le clergé, en en améliorant le sort, et en le rendant plus généralement digne d'exercer une si sainte mission.

Quoi qu'il en soit, en traitant ici successivement de l'État et de l'Église, nous les présenterons selon la situation où ils se trouvent dans le moment présent, en 1865, et où nous les avons vus tout récemment de nos propres yeux, dans un nouveau voyage, que nous avons poussé cette fois presque jusqu'aux limites de l'Europe. Si, relativement à l'Église, nous n'avons guère aperçu de symptômes d'une vie nouvelle, il en a été tout autrement par rapport à l'Etat. L'affranchissement des serfs , dû à la magnanime initiative de

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