LA CONSTITUTION DE L'ÉTAT
l'empereur Alexandre II , a ébranlé les bases de tout l'édifice social , qu'il est obligé de reconstruire presque à nouveau. Différentes assises de cette réédification colossale sont déjà posées, et, à en juger par celles-là, ce ne sera pas la faute du courageux monarque si la Russie n'apparaît pas à l'avenir au reste de l'Europe sous un aspect digne de son approbation, de la sympathie des hommes les plus éclairés.
Nous l'avons dit (p. 3) et nous le répétons, ce que ces réformes mettront sous nos yeux, ce sera toujours la Russie, et ce ne devra pas être autre chose. Les idées modernes n'ont et ne doivent recevoir d'application à ce pays que dans une certaine mesure et avec ce discernement recommandé par les anciens, qui voulaient que toutes choses se fissent cum r/rano salis. Les lecteurs de cet ouvrage ont vu dans le passage que nous rappelons, et antérieurement déjà, que nous n'aimons pas, quant à nous, les moules uniformes, que nous ne comprenons pas que, dans l'organisation des peuples, tout puisse être taillé sur le même patron. Sans doute, la liberté est un bien inappréciable, mais si elle est le souille de vie pour toutes les nations arrivées à maturité, elle peut devenir un ouragan destructeur partout où l'on ne saurait pas en modérer et diriger l'action.
Au reste, notre tâche est d'exposer, bien plus que déjuger, et même en jugeant nous ferons appel aux sympathies, qui toutefois n'excluent pas la critique, plutôt qu'aux préjugés invétérés et à un antagonisme inintelligent. Pour nous personnellement, la Russie est un sujet d'études journalières; nous ne savons pas la haïr et elle ne nous inspire plus les craintes que nous avions exprimées, nous l'avouons, avant la guerre de 1854. L'état de crise où l'a plongée une entreprise généreuse, plus digne qu'aucune autre des lumières du siècle, l'a désarmée pour longtemps et semble devoir donner, relativement à elle, un tout autre cours aux
idées. Un souverain qui remanie de fond en comble l'organisation de son peuple, n'a guère le temps de se bercer d'ambitieux projets de domination ou de conquête, et l'héritage qu'il laissera à ses successeurs sera, avant tout, une vie de labeurs, de soucis, de préoccupations intellectuelles et morales de toute espèce. Il a donc droit aux sympathies de tous 1 , de tous ceux du moins qui fondent leurs appréciations, non sur les assertions hasardées de politiques improvisés et sans mission, mais sur les travaux sérieux, fruits d'une étude persévérante, travaux qui honorent les peuples civilisés autant que les oracles trompeurs dont nous parlons les compromettent en les égarant. N'est-ce pas, après tout, un assez beau spectacle que cet essai de régénération morale d'un peuple de soixante-cinq millions d'âmes, — pour ne parler que de l'empire proprement dit*, — fait par un monarque assez courageux pour ne pas se laisser intimider par une contradiction non moins résolue que lui? et une transformation qui doit s'étendre sur toute la moitié orientale de l'Europe, n'est-elle pas aux yeux des vrais amis de l'humanité un intérêt assez grand pour captiver leur attention la plus bienveillante, pour les décider à ces efforts d'étude auxquels la multitude reste étrangère, malgré ses prétentions au droit d'avoir, elle aussi, un jugement dans de si graves matières?
Avant de continuer, nous irons au-devant d'une objection qui voudrait nous porter à nous récuser nous-même. « Pour écrire sur la Russie, il faut être Russe, » a dit le prince Pierre Dolgoroukof8, et la plupart de ses compatriotes sont du même avis. A ce titre, nous serions incompétent, sans doute. Cependant, dans le passé, par quels écrivains indigènes ce