DIT ET PRINCIPAL
D'après la distinction qui a dû être faite plus haut (p. 19), entre la domination russe et les trois États qui la composent, l'empire de Russie, le royaume de Pologne et la grandeprincipauté de Finlande, tout le monde comprend ce que nous voulons dire en parlant de l'Étal proprement dit et principal. C'est de l'empire de Russie en lui-même, abstraction faite de ses annexes, qu'il s'agira dans tout ce chapitre; un chapitre particulier sera ensuite consacré aux annexes.
Le principe fondamental du gouvernement russe a été de tout temps l'autocratie. Empruntée, quant au nom et à la chose, à l'empire de Byzance, elle prit un caractère de compression étroite et sombre, d'abord par la longue lutte du peuple « orthodoxe » contre le joug des Mongols et des Tatars, impossible à secouer sans une dictature illimitée, et ensuite par la violence que Pierre le Grand crut devoir faire aux habitudes de la nation pour la rapprocher des voies de la civilisation occidentale. Mais ce caractère n'est pas de son essence, notre temps l'a bien prouvé; l'autocratie n'est pas de sa nature une tyrannie qui s'impose de force, même lorsqu'elle n'est qu'un caprice. Quel est donc après tout ce régime ? C'est le gouvernement du souverain par lui-même, sans qu'il soit lié par aucune loi ni arrêté par aucune autre entrave que celle de l'impossibilité. Entre les mains d'un mauvais prince, esclave de ses passions, ce pouvoir illimité est évidemment un danger; mais quand la
volonté souveraine est bienveillante, juste, imprégnée de moralité, quand en outre elle est plus éclairée que ne serait celle des corporations dont on voudrait lui faire subir le contrôle, quand en un mot elle est la plus autorisée de toutes les volontés qui pourraient se trouver en présence, oh! alors l'autocratie peut réellement être un bienfait, un régime préférable à tout autre. En Russie, adouci déjà sous Catherine II, ce régime n'était plus, en effet, depuis les premières années du siècle actuel, un mal d'une manière absolue ; à beaucoup d'égards il était dès lors un bien , et nous ne désavouons rien de ce que, en 1829 nous avons dit sur son compte dans un passage que nous n'hésitons pas à reproduire.
«En Russie, disions-nous, tout pouvoir émane du souverain, dont l'autorité est sans partage ni contrôle. La qualification de samoderjetz qu'il se donne , et qui est la traduction littérale du mot autocrator dont se servaient les empereurs de Byzance, indique clairement la nature de son autorité , qu'il n'est censé tenir que de Dieu. Ce principe a été rappelé il y a peu d'années*, par un grand-duc de Russie, à l'occasion d'un événement mémorable. « La loi suprême de «l'empire, a-t-il dit, loi sacrée que la stabilité de l'ordre « existant y rend un bienfait du Ciel, c'est la volonté du sou- «verain que la Providence nous a accordé3.» En effet, quoique les déterminations de ce souverain puissent quelquefois être influencées par des traditions et d'anciens usages, sa volonté n'a pourtant eu jusqu'ici aucune limite légale. Loin de nuire au libre développement de la nation ,
t . Voir notre première Statistique de la Hus.ne , p. 22 1 .
2. Il Ta été même dans la présente année (1865) par l'empereur Alexandre I! : * L'initiative n'appartient qu'au pouvoir qui m'est confié par Dieu. »
il. Voir la lettre adressée à l'empereur Nicolas par son frère le grand-duc Constantin, snns la date du 20 décembre 182fi.
cette absence de toutes les entraves, que les progrès de la civilisation ont fait opposer ailleurs à la manifestation de la volonté souveraine, doit être envisagée comme un bienfait, sans lequel l'aristocratie pèserait lourdement sur la masse de la population. L'unité et l'énergie du pouvoir sont, en Russie, comme elles l'ont été en France, la condition de l'émancipation du peuple. C'est à l'ombre de la monarchie absolue que s'élève, que grandit et prospère le tiers-état, véritable force d'un pays; c'est auprès du trône surtout qu'il peut trouver protection contre l'arbitraire et l'avidité d'une bureaucratie puissante et nombreuse, et par conséquent oppressive et envahissante. D'ailleurs, comment maintenir l'unité au milieu de tant d'éléments divers? comment faire concourir au même but tant de peuples que n'unissent entre eux ni une origine , ni une langue, ni des mœurs, ni même une religion commune à tous? comment imprimer aux parties les plus éloignées le mouvement nécessaire et faire exécuter partout avec célérité les ordres émanés d'un centre si lointain, sans une dictature fortement constituée, qui soit en état d'agir avec énergie au moment même du besoin?»
Même les adversaires les plus résolus de cette forme de gouvernement, par exemple le professeur Herrmann, à qui nous devons la plus récente Histoire de Russie1, ne la condamnent pas absolument dans le domaine du passé. Au milieu de réflexions plus ou moins claires et qui ne sont pas toutes d'une portée égale, voici ce qu'on lit dans cet ouvrage : « C'est la nature propre au gouvernement despotique des Russes qui fait la grandeur de cet empire ; c'est la manière toute particulière dont la barbarie et les mesures violentes sont mises au service d'un but élevé qui distingue
1. Geschichte des Russischen Staates , commencée paiStrahl, t. III, p. 713. Cf. p. 328, et le sarant article déjà cité du recueil Die Gegenwart, intitulé : Das Hussische Staatsleben , t. VI, p. 3, 10 et passim.
ce régime. Avec nos idées de droit et de justice, il nous est difficile d'approuver la politique de cet empire, et néanmoins nous ne pourrions pas dire qu'elle ne soit pas appropriée au génie de la nation russe. . . Si l'empire devait durer et s'accroître, il fallut suivre, aussi longtemps que la nature du peuple répugnait aux éléments de la civilisation européenne1, une marche essentiellement différente de celle du développement des nations occidentales, cette marche mécanique par violence* à laquelle le régime autocratique était de lui-même conduit par l'instinct naturel de l'agrandissement en puissance. »
Dans les États régulièrement organisés, la dictature irresponsable n'a été qu'un accident, un expédient, une situation transitoire. En Russie, il en fut autrement8. Pour comprendre la longue durée de ce régime aujourd'hui caduc (car, en réalité, la monarchie paternelle a déjà pris la place de cette autocratie complètement despotique d'autrefois), il faut ouvrir les annales du pays. «Il y eut un temps, dit l'excellent historien Karamzine4, où la Russie naissante, grandissante la faveur de la monarchie, ne le cédait pas, quant à la puissance et à la culture civile, aux premiers Etats de l'Europe, fondés par des peuples germaniques sur les ruines de l'empire Romain d'Occident. Leur égale par le caractère, par les lois, les usages, les maximes de gouvernement (nous les
1. Qui, toutefois, n'est pas, nous le répétons, la seule civilisation imaginable.
2. Es tnusste der gewaltsam-mechanisclie Weg eingesc/Uagen werden.... 2. Avouons qu'elle a pris là et conservé longtemps un caractère à part. Une
anecdote nous aidera à faire comprendre ce caractère. Stépanof , dans sa description du gouvernement de lénicéisk , raconte que , toutes les fois qu'il y eut une rencontre entre le chef des Kosaks du cordon de frontière et le détachement mongol chargé de la défense du territoire voisin, ce dernier s'informait du bienêtre de l'empereur de toutes les Hussies, ainsi que de celui de la nation, « Notre empereur, répondait imperturbablement le Kosak, se porte bien par la grâce de Dieu , et par conséquent le peuple se porte bien également. » i. Histoire de Russie, t. V, chap. îv (trad. allera., p. 294 et suiv.).
tenions des Varèghes ou de princes allemands), la Russie prit place dans le système politique de l'Europe renouvelée avec la légitime prétention de peser d'un certain poids dans la balance et avec ce notable avantage d'être sous l'influence de la Grèce , le seul État qui n'eût pas été bouleversé par des barbares. Ce temps heureux pour la Russie, c'est incontestablement le règne de Iaroslaf le Grand1. Affermie dans la religion du Christ et dans un ordre politique régulier, elle avait des directeurs des consciences, des écoles, des lois, le commerce, une armée nombreuse, une flotte, la monarchie et la liberté civile. Qu'était l'Europe au commencement du XIe siècle? Le théâtre de la tyrannie féodale, de la faiblesse des têtes couronnées, de l'insolence des barons, de l'esclavage du peuple, de la superstition et de l'ignorance de tous. Sans doute, l'esprit d'Alfred le Grand et de Charlemagne brilla au milieu de ces ténèbres, mais ce ne fut pas bien longtemps; leur mémoire resta, les institutions bienfaisantes et les bonnes intentions disparurent avec eux.
«Cependant, les partages auxquels notre patrie fut soumise et les guerres intestines qui épuisèrent ses forces, arrêtèrent aussi les Russes dans le développement de la culturc civile; nous restâmes stationnaires ou n'eûmes qu'un mouvement très-lent, pendant que l'Europe avançait rapidement en lumières... Depuis l'époque de Iaroslaf jusqu'à Batu-Khan, la Russie fut trempée du sang et des larmes de son peuple. L'ordre et la tranquillité, si nécessaires pour le progrès de la société, furent constamment troublés par les querelles princières, où tout passa par le glaive et les flammes, de telle sorte que, dès le XIIIe siècle, nous fumes en arrière des nations étrangères pour le perfectionnement politique.