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t L'invasion de Batu (1288) bouleversa la Russie. Même la dernière étincelle de vie pouvait s'éteindre, mais cela n'arriva pas heureusement: le nom et l'existence nous restèrent; mais une nouvelle ère commença, une ère douloureuse... Les ténèbres de la barbarie, obscurcissant l'horizon du pays, nous cachèrent l'Europe précisément au temps où de salutaires notions et habitudes s'y répandaient de plus en plus, où le peuple fut affranchi de la servitude... »
Ces ténèbres régnèrent plus de deux cents ans : ce fut un âge terdif de barbarie, plus sombre encore que celui qui, dans les pays d'Occident, avait été la conséquence de la grande migration des peuples. «Quelle dut être la conséquence de cet état de choses?» se demande Karamzine1, et il répond : « L'abaissement moral des hommes. Mettant de côté toute fierté nationale, nous apprîmes les vils artifices de l'esclavage auxquels les faibles ont recours pour leur tenir lieu de force. Ên trompant les Tatars, nous prîmes l'habitude de nous tromper aussi mutuellement. Rachetant à prix d'argent les violences des barbares, nous devînmes plus avides, et, en butte aux indignités des tyrans étrangers, nous fumes bientôt moins sensibles aux injures et à la honte. A partir des jours de Vassili Iaroslavitch (1272-1276) jusqu'à Ioann Kalita (1328-1340), pendant cette période la plus malheureuse de notre histoire, notre patrie ressembla plus à une sombre forêt qu'à un État réglé ; la violence passa pour droit, tous à Tenvi l'un de l'autre empiétaient sur le bien d'autrui, les indigènes aussi bien que les étrangers; il ny avait de sûreté ni sur les routes, ni dans les maisons; le vol menaçait toute propriété comme une peste. Quand enfin le jour commença à poindre dans cette épouvantable nuit de confusion, quand l'engourdissement cessa et que la loi,
1. Ouvrage cité (trad. ailem., p. 397). Tout ce chapitre est très-remarquable.
qui est l'âme de toute société civile, se réveilla de sa léthargie, alors on fut obligé d'avoir recours à des rigueurs que les anciens Russes n'avaient pas connues. II est incontestable que des dispositions sévères dans la loi criminelle témoignent de l'endurcissement des cœurs et qu'ils sont la conséquence de forfaits multipliés... Jadis, de légères amendes étaient suffisantes pour faire reculer nos ancêtres devant le vol ; mais déjà au XIVe siècle les voleurs furent pendus. Le Russe de l'époque d'Iaroslaf ne faisait connaissance avec le bâton qu'à l'occasion des coups qu'il portait lui-même : ce fut le joug talar qui introduisit les peines corporelles; pour un premier vol on était marqué d'un fer rougi, pour des crimes d'État on encourait la peine du knout. . . Le sentiment de l'oppression, la peur et la haine qui régnent dans les esprits, engendrent d'habitude une ignoble rudesse de mœurs. . . Même aujourd'hui le caractère russe a peut-être des taches qui lui vinrent de la barbarie des Mongols. »
A ces maux affreux, il n'y avait qu'un remède, une monarchie des plus énergiques; et ce fiit Moscou qui appliqua ce remède au pays, lorsque cette grande-principauté eut triomphé de toutes les rivalités. C'est là qu'apparut l'autocratie pour le salut de la nation. Ce qu'il fallait à celle-ci, c'était, disons-le franchement, une verge inexorable. Moscou donna à la Russie son Louis XI : ce fut Ioann III Vassiliévitch (1462-1505), queKaramzine* nomme expressément le premier autocrate réel de la Russie. Nous avons vu déjà (p. 49) qu'il fut aussi le vrai fondateur de l'empire des Tsars. Sans l'autocratie, cet empire n'existerait pas; sans elle, encore plus tard, il ne se serait pas relevé de son abaissement à l'époque de l'interrègne (1605-4613), quand, asservi par les Polonais, maîtres de Moscou, il était menacé