‹ L'Empire des tsars au point actuel de la scienceChapitre 163 sur 367 · P. de Storch, p.- 20. Cf. p · texte numérisé non relu

P. de Storch, p.- 20. Cf. p

duit à aliéner sa liberté, afin de s'assurer un sort plus tolérable. Il faisait alors avec quelque seigneur terrien, soit pour lui seul, soit aussi pour ses enfants, un arrangement à l'amiable et dont la durée était fixée d'avance. Au bout de ce temps, à la Saint-George (le 22 novembre), selon l'usage, il redevenait maître de sa personne, pouvait changer de village et passer d'une terre dans une autre.

Tout cela ne dura que jusqu'à la seconde moitié du XVIe siècle. Ce qui donna alors l'impulsion au souverain pour amener un changement, ce fut, à ce qu'il paraît, la conquête du royaume de Kasan, suivie encore de celle du royaume d'Astrakhan. «La bonté du sol, dit Le Clerc1, l'abondance des productions de toute espèce et la beauté du climat, firent regarder aux soldats russes cette terre conquise comme une terre de promission. Les rapports avantageux qu'ils en firent à leur retour, déterminèrent une multitude de paysans à abandonner leurs foyers glacés pour s'établir dans des contrées plus heureuses. » Appelés par les hommes puissants en faveur desquels le tsar avait disposé de domaines immenses, ils partirent par troupes, au grand détriment des propriétaires, dont cet abandon diminuait sensiblement les revenus. Mais les grands propriétaires promettaient aux cultivateurs des avantages qu'ils ne pouvaient pas espérer des petits nobles. Selon l'historien français cité tout à l'heure, Ioann IV Vassiliévitch aurait déjà remédié à ce mal, et un mot du baron de Herberstein semble appuyer cette assertion; mais suivant d'autres rapports, le remède ne fut appliqué que sous le règne suivant.

4. Histoire de la Russie moderne, t. Ier, p. 217. Cf. L'Antidote, p. 52, et Haxtbausen , t. III , p. 51 1 . — Nous ne savons pas sur quoi repose l'affirmation de M. Marinier, qui dit : « En 1388 tous les paysans étaient attachés à la glèbe. » fin Amérique et en Europe , p. 402. Si c'est sur le livre du comte Adam Gurowski, Russiaandits people (1854), nous aurons toujours a demander la preuve.

Quoi qu'il en soit, en somme, Le Clerc paraît dépeindre avec vérité l'état des choses immédiatement antérieur à l'asservissement. « Avant la conquête des royaumes de Kasan et d'Astrakhan (par Ioann IV Vassiliévitch), dit-il, il y avait en Russie des paysans sans maîtres, sans propriété, qui avaient la liberté de passer d'une terre à une autre, de s'engager volontairement aux propriétaires, de mettre à prix leurs travaux et leurs services. Les autres paysans appartenaient en propre à la noblesse, et les esclaves (les khlops) étaient comme ceux des Romains. Ces serfs des vassaux sont désignés et compris dans plusieurs patentes et traités particuliers des grands-princes, sous le nom de tchislennyié lioudi, hommes comptés* ; ils étaient obligés d'accompagner les nobles à la guerre, de faire valoir leurs possessions, en un mot, ils leur étaient entièrement soumis de pères en fils. » Ainsi, il y avait alors à la fois, et côte à côte, des esclaves (khlopi) et des paysans (kristiané), ces derniers libres, les autres propriété absolue de leurs maîtres. La servitude de la glèbe n'existait pas à vrai dire.

Elle existait, aq contraire, du temps de Reutenfels, c'està-dire au XVIe siècle, ainsi que l'atteste le passage que nous trouvons chez Meiners* et dont voici la traduction : « Parmi tous les habitants de la Russie, les plus misérables sont les paysans, obligés de travailler toute la semaine pour leurs maîtres, et qui, à cause de cela, emploient licitement le dimanche à s'occuper de leurs propres affaires. De plus, on les épuise à ce point par les impositions, qu'il ne leur reste rien, outre leurs guenilles et tout au plus une vache ou un

1 . De tchislilh , compter, faire uo dénombrement. C'est le même nom que celui A' âmes de révision , qui a été adopté depuis.

2. T. H, p. 11. — Hcrberstein avait déjà dit: Sunt misemmœ conditions, quod illorum bona nobilium ac militum prœdœ expositasunt. On remarquera pourtant le mot bona : du temps de Herberstein , les paysans avaient encore des biens. Cf. Herrmann, Geschichte des Hussischen Staates, t. III, p. 427 et suiv.

seul cheval. Indépendamment des serfs, il y a les valets de cour (dvorovyié), parmi lesquels quelques-uns ne se vendent que pour peu d'années , d'autres pour leur vie durant, ou du moins jusqu'à la mort de leur maître. Quand ces gens recouvrent la liberté par le décès de leurs seigneurs, ils n'ont rien de plus pressé que de se vendre de nouveau , parce qu'ils ne peuvent pas supporter la liberté. On les traite et les châtie comme les paysans. Quant à la nourriture, ils sont si mal tenus, qu'on dit proverbialement en raillant : c On leur fait manger des soupes cuites aux coques d'oeuf. >

Une révolution s'était faite dans l'intervalle, et dans un sens inverse de celle qui commençait alors à s'accomplir dans le reste de l'Europe, où tout poussait h l'affranchissement des serfs, à l'abolition du servage; une révolution faisant succéder le servage à l'état de liberté. Nécessaire peut-être alors, cette révolution était néanmoins injuste, et ses déplorables effets n'ont été arrêtés que de nos jours, hier à peine, par une grande et magnifique mesure de réparation. Nous allons la raconter succinctement, d'après Karamzine1, et en indiquer les conséquences.

On sait que le fils de Ioann le Terrible, Fœdor 1er, régna de 1584 à 1598, niais que sa faiblesse le décida à admettre au partage de son pouvoir Boris Godounof, son beau-frère, qui ensuite, par une espèce d'élection, devint aussi son successeur. C'est cet habile et puissant personnage , auquel les contemporains donnent le titre de lieutenant de l'empire, qui, en réalité, y introduisit la servitude de la glèbe. Jusqu'alors, les paysans, usant et abusant de la faculté de passer d'une terre à l'autre, avaient changé de maîtres à

1. T. IX, chap. m (p. 56); t. X , chap. i (p. 70); t. XI, chap. 1 (p. 59). Cf. Reutz , p. 295.

toute occasion, et il en était résulté bien des inconvénients1, notamment celui-ci, qu'ils ne s'habituaient pas à une situation donnée, au climat, aux hommes et aux choses, ne s'attachaient pas à la terre et restaient étrangers à la localité qu'ils habitaient. Boris était obsédé des plaintes des propriétaires à ce sujet et voyait d'ailleurs que les cultivateurs eux-mêmes, fréquemment trompés dans leur espérance de trouver un propriétaire meilleur, se livraient ensuite au découragement, ce qui engendrait la pauvreté, multipliait les vagabonds et les prolétaires, et faisait déserter, se détériorer et tomber en ruines des habitations nombreuses et très-propres à abriter les hommes des champs. Boris avait favorisé l'agriculture en affranchissant de l'impôt les paysans des terres tsariennes et peut-être ceux des siennes propres; sans doute ses intentions étaient bienveillantes; son but était d'unir les travailleurs aux propriétaires comme par un lien de famille, d'augmenter le bien-être des uns et des autres en fondant entre eux, et pour leur avantage réciproque, une communauté indissoluble. C'est dans cette espérance qu'il établit la loi de 1592 ou 1593', par laquelle fut supprimé le droit de libre sortie (vykhod), qui n'était pas contesté aux paysans. On peut croire pourtant que Boris avait encore un autre motif. Dans un pays étendu comme la Russie, et administré comme elle l'était, le gouvernement avait de la peine à entretenir des relations directes avec les paysans, tenus de lui payer l'impôt, et de pourvoir au recrutement de l'armée, qui récemment s'était transformée comme le reste. Le gouvernement était donc

1. Voir le travail de M. Kalatchof sur la condition des paysans dans la Grande* Russie au XVIIe siècle. Cf. Compte rendu de la Société géographique russe pour 1863, p. 132.

2. Le texte de cette loi n'est pas arrivé jusqu'à nous ; mais on en connaît un appendice , publié en 1597. Voir Nie. Tourghénief, La Russie et les Russes, t. H, p. 98.

bien aise de se servir des nobles comme intermédiaires et exécuteurs éclairés de ses ordres. En conséquence, il en fit comme ses délégués pour l'administration et la police, ce qui simplifiait les rouages; les nobles, agissant selon leurs intérêts les plus apparents, auront ensuite poussé les choses à l'extrême. Quoi qu'il en soit , les paysans furent alors inscrits dans les livres de révision, et défense leur fut faite de s'éloigner de leur commune, si ce n'est avec l'autorisation du seigneur. Malgré le mécontentement que cette mesure produisit, elle fut encore renforcée par l'oukase du 21 novembre 4597, relatif aux paysans fugitifs, dont on comptait un grand nombre à la suite de ces prescriptions légales, évidemment contraires au tempérament, au génie de la nation. Il était interdit à ceux qui s'étaient loués à temps de se racheter des effets de ce régime nouveau , même en remboursant la somme stipulée comme prix du louage. Bien plus, les paysans qui avaient disposé de leur personne par contrat n'étaient pas seuls atteints par ces lois d'oppression : elles n appèrent même les hommes libres qui, sans avoir signé d'engagement, se trouvaient au service des propriétaires. Quand ils y étaient depuis plus de six mois, on les obligeait à y rester pour toujours, et quand leur temps de service était moins long, tout ce qu'ils gagnaient, c'était de pouvoir choisir entre le dernier seigneur et un autre, mais toujours en renonçant au droit d'être leurs propres maîtres. Un nouvel oukase ordonna que tous boïars, princes, nobles, gens de guerre et de tribunaux, etc., présentassent, par rapport aux individus â leur service, présents ou se trouvant en fuite, leurs lettres de servitude, afin de les faire inscrire dans les registres de la chambre d'administration des serfs. La mesure une fois prise, Godounof, qui voulait être agréable à la masse des propriétaires ruraux, lui donna toute l'extension possible; toutefois, il

déclara en même temps libres à jamais les affranchis, ainsi que leurs femmes et leurs enfants; c'était là pourtant un bien faible adoucissement à une loi évidemment inique et qui ne manqua pas de produire une irritation extrême dans toute la population rurale. En divers lieux, les paysans protestèrent par la fuite contre la tyrannie qu'exerçait sur eux le pouvoir, dont le despotisme n'était jamais allé aussi loin. La misère sans doute ne tarda pas à ramener la plupart dans leurs foyers abandonnés, ou ils furent contraints au retour par la force armée; mais la Saint-George, date de la mise à exécution de la loi d'asservissement, se grava dans leurs souvenirs comme un jour néfaste; jamais le peuple ne lui a pardonné sa disgrâce1, et peut-être continuera-t-il à le maudire, quoique le jour de la réparation soit enfin venu. Au reste, le paysan ne fut pas seul à en souffrir: le grand nombre d'hommes en fuite donna lieu à mille procès ruineux entre propriétaires ; ils s'accusaient les uns les autres d'offrir un asile aux fugitifs et de les garder en cachette. Le mal était si grand, dit l'historien sur les récils duquel nous appuyons le nôtre, que Boris, qui ne voulait pas abolir une loi rendue à bonne intention, se décida à déclarer du moins qu'elle devait être temporaire seulement, et qu'il autorisa, par un oukase du 21 novembre 1601, les paysans d'enfants de boïars et d'autres nobles des classes secondaires de retourner, dans un délai fixe, de chez un propriétaire chez un autre, mais du même rang; pas plus de deux à la fois cependant , et en exceptant le district de Moscou. Il ordonna, au contraire, aux paysans des boïars et autres grands, à ceux de la couronne, des évêchés et des couvents, de ne pas bouger pendant cette même année 1601, mais de rester dans leurs habitations respectives. Karam-

t. Quand on veut exprimer un désappointement quelconque, on dit en russe: » Voici, grand'mère, le jour de la Saint-George {lourief). »

zine ajoute que la sensation produite par tout cela fut telle que Boris s'en ressentit personnellement. On affirme, dit-il, que l'abolition de l'ancien régime et l'incertitude du régime nouveau, source de mécontentement chez tant d'hommes, exercèrent une grande influence sur le sort infortuné de Godounof. Finalement, il paraît avoir laissé la chose en suspens, et ce fat le prince Chouïski, élevé au trône sous le nom de Vassili V Ioannovitch, qui consomma la révolution sociale dont nous parlons par son oukase du 9 mars 4607 confirmatif de celui de 1593 et qui édictait en outre des peines contre quiconque donnerait asile aux transfuges. Le sort en était jeté : le paysan était dévolu à la servitude de la glèbe.

C'est cet état de choses que constate le Code de 1649 (Oulojénic Zakonof), dans les articles concernant les kholopes, les krestianines et les bobylex (ce dernier mot désigne plus particulièrement le paysan qui n'a pas de terre à lui). Déjà , les gens des campagnes ne figuraient pins dans ces convocations des députés des divers états dont jusqu'alors ils n'avaient pas été exclus; l'introduction au Code ne fait pas mention d'eux comme des autres classes. Toutefois, quoique gens de basse classe, les paysans, même là, ne sont nullement confondus avec les esclaves. C'est dans l'intérêt de l'agriculture qu'il leur était interdit de quitter leur village sans permission et de changer d'état , eux et leurs enfants. Ils pouvaient bien être vendus avec la terre qu'ils cultivaient, mais non pas individuellement, ni par familles*. S'ils se sauvaient, la loi prescrivait de les ramener, eux, leurs

1 . Cette loi se trouve dans les oukases complémentaires du Soudebnik , édition de 1 786, p. 240. Disons pourtant qu'on en a révoqué en doute l'authenticité. Voir Karamzine, t. XI, p. 297. Cf. Reutz, p. 295.

2. On peut consulter à ce sujet, dans le Code, le chap. xi, art. 1, 2 et autres; le chap. xx, art. 6, 113, etc. Voir aussi Reutz, p. 379 ; Géieblsof, t. 1", p. 280.

femmes, leurs enfants, avec tout ce qu'ils avaient emporté. Ils n'étaient plus admis à ester en justice, du moins pour tout ce qui avait rapporta la terre; c'est le propriétaire qui le faisait en leur lieu et place. Une paysanne ne pouvait pas se marier sans la permission de celui-ci. Aucune disposition du Code ne protège la fortune immobilière du paysan. Tout cela était bien dur pour lui, et le droit d'affranchissement, sa seule planche de salut, n'était appliqué que par exception. Néanmoins la condition des gens de la campagne empira encore sous Pierre le Grand, lorsqu'il eut devant lui les résultats du premier recensement général, par lui ordonné en 1719 ou 17231, opération sur laquelle il fonda ses oukases de février et d'avril de cette dernière année , ainsi que l'introduction de la capitation, impôt spécial des classes non privilégiées. « Dans ce recensement, dit M. de Gérebtsof*, les paysans, les serfs et les esclaves des terres seigneuriales furent inscrits et mêlés dans les mêmes listes. Ce mélange fut admis afin d'éviter les difficultés d'une désignation précise de la catégorie à laquelle appartenait chaque individu. Car le prikaz (le bureau , la chancellerie) des serfs (kholopnii prikaz) , qui avait pour mission de tenir les registres d'inscription des serfs et des esclaves, de veiller â la possession légale de ces individus par les seigneurs, et de faire soigneusement la distinction entre le serf et l'esclave, ce prikaz, disons-nous, avait été fermé en 1704, et les contestations de son ressort avaient été portées devant le tribunal civil, lequel ne s'occupa que d'affaires de litige et négligea

!. Voir là-dessus, t. Il, p. 60. — Sur l'intervention de Pierre le Grand dans la question du servage, voir dans Vntere Zeit, t. Il, l'article Die Leibeigenschaft in Rusgland, p. 615, et Tourgbénief, t. II, p. 99 et 104. Presque tout ce volume du livre La Russie et les Uns tes traite du servage.

2. Histoire de la civilisation en Russie, t. II, p. 74. C'est sous toutes réserves que nous citons itérativement ce livre, qui ne nous semble pas reposer sur des études assez sérieuses. La précision dans les tenues laisse aussi souvent à désirer.

complètement la tenue des registres des serfs et des esclaves. Aussi, après quelques années, il fut impossible de faire une distinction légale des catégories auxquelles appartenaient les individus inscrits sur les feuilles du recensement de 1719 à 1721.» A partir de ce moment, ils étaient tous krépostnii, affermis, c'est-à-dire immobilisés par le droit du propriétaire, et ce droit s'étendait à la commune (mir) aussi bien qu'à l'individu. La servitude était ratifiée par une loi d'organisation : le paysan était désormais la chose du noble qui pouvait en disposer selon sa volonté, à charge toutefois de pourvoir à ses besoins matériels et d'assurer à l'État la rentrée de la capitation, ainsi que l'acquittement de toutes les autres obligations, prestations, recrutement, etc. Rendu responsable de tout cela, on comprend avec quelle sévérité le noble exerça son droit de police sur le paysan, afin de l'empêcher de se soustraire à ses obligations envers le gouvernement. D'un autre côté, il usa d'une faculté que Pierre lui avait également reconnue, faculté très-profitable à ses intérêts, mais pernicieuse pour la moralité des populations rurales cl qui porta un coup fatal à leurs communes : nous voulons parler de celle de mettre le paysan à la redevance ou obrok (on prononce abrok) et de l'autoriser, moyennant un congé plus ou moins limité, à se transporter dans les villes ou partout où ses affaires l'exigeraient. En augmentant le revenu du propriétaire, tel qu'il était représenté par chaque « àme » de paysan, cette mesure réduisait à la fois ses charges, car le paysan mis à l'obrok et muni d'un congé d'absence ne participait plus aux secours et subventions que les maîtres, en cas de disette, d'épizootie ou d'autres calamités, ne pouvaient pas refuser à leur monde; il n'avait à compter désormais que sur lui-même. Peut-être a-t-on exagéré la portée de cette mesure1, pourtant elle

1 . Par exemple dans l'article déjà oilé de Unsere Zcit, t. Il , p. 618.

était considérable, elle mobilisait pour ainsi dire la vie rurale, mais en donnant lieu aussi à des abus de toute espèce.

Jusqu'à Catherine II, il n'y eut ensuite guère de changements, si ce n'est que les nobles se firent leur part de plus en plus belle. Et la souveraine -philosophe elle-même, qu'a-t-elle fait pour les malheureux déshérités du premier des droits de l'humanité, pour l'agriculture, cette mamelle de l'État, elle qui s'épuisa en efforts pour créer une bourgeoisie, elle qui dota la noblesse d'institutions qui, à défaut d'indépendance, lui assuraient au moins la sécurité et la dignité de la vie? Catherine, dès son avènement, manifesta des intentions excellentes à l'égard des paysans, et l'affranchissement des serfs était si bien dans ses volontés, qu'elle déclara même, dit-on, le mot esclave (khlop, rabb) rayé à tout jamais du dictionnaire russe. Après avoir concouru, en 1765, à la fondation de la Société économique libre de Saint-Pétersbourg1, elle la poussa, dès l'année suivante, à mettre au concours la question de l'émancipation. Ce programme eut un grand retentissement en Europe ; de nombreux mémoires furent envoyés et le prix décerné à Berté d'Aix-la-Chapelle*. Voulant placer comme modèles sous les yeux des paysans russes, agriculteurs à mission douteuse, des paysans attachés et rompus à leur état, elle avait provoqué, par un manifeste de 1763, l'immigration des colons étrangers et avait ordonné d'établir, pour en sauvegarder les intérêts, une chancellerie de tutelle particulière. En 1765, elle fit préparer un oukase où elle annonça son désir de faire passera la liberté, «par une pente imperceptible,»

1. Voir Reimers, St. Petersburg am Ende seines ersten Jahrhunderts , t. Ier, p. 282 et suiv. Cf. Herrmann , t. V , p. 332 et 659.

2. Le mémoire couronné portait cette épigraphe, un peu ambiguë: In favorem libertatis omnia jura clamant ; sed est tnodus in rébus.

les paysans de l'empire*; et quand, en 1767, elle eut ouvert l'assemblée des députés de tout l'empire dont nous avons parlé plus haut (p. 244), elle leur fit pressentir son intention de réaliser la mesure de réparation dont on s'entretenait depuis des années. Mais le projet de Catherine II se heurta contre des résistances opiniâtres. Quelques nobles poussèrent l'audace jusqu'à déclarer qu'ils passeraient leur épée à travers le corps de quiconque s'aviserait de parler d'abolir le servage; l'exemple que donna le riche comte Chérémétief, à lui seul possesseur de 120,000 âmes, en annonçant qu'il n'hésiterait pas à en faire le sacrifice, ne trouva guère d'imitateurs. La mesure fut abandonnée; les généreux desseins de l'autocratrice restèrent à l'état de projets. Et non-seulement elle ne fit rien pour remédier à un état de choses intolérable, elle l'aggrava même en distribuant à ses favoris des milliers, peut-être des millions, de paysans de la couronne, lesquels, déjà placés dans un état intermédiaire entre la liberté et la servitude, retombaient dans cette dernière en devenant propriété particulière. Bien plus, l'injustice infligée par Boris Godounof à la Grande-Russie, Catherine II en frappa aussi, dans l'année 1783, la Petite-Russie, où le servage n'avait pas été pratiqué jusque-là , et où il fut introduit violemment, de même qu'elle rétendit le plus qu'elle put aux provinces recouvrées sur la Pologne. Comme avait fait son prédécesseur, dit M. Nicolas Tourghénief*; « elle prescrivit aux paysans de demeurer à jamais là où cette année néfaste les trouverait, * et le patriote russe ajoute : « Boris du moins était du XVIe siècle et ne correspondait pas avec les philosophes de son temps. » De quelques traits

1. Herrmann, t. V, p. 56 t. Voir aussi p. 658 etsuiv., et les oukases du 29 août 1766 et du 29 janvier 1788 dont parle Hupe! , t. Ier, p. 219.

2. Ouvrage cité, t. II, p. 112. — L'oukase de Catherine II, sur les paysans fugitifs , du 22 août (2 sept.) 1767, est d'une extrême sévérité.

de plume, le nombre des serfs fut augmenté sous Catherine de plus de 4 millions d'âmes. Il le fut encore, mais non sur une aussi grande échelle, sous le règne de son fils Paul Ier, qui, à son tour, distribua à ses principaux serviteurs des milliers de paysans de la couronne1. Alexandre 1er, au contraire, renonça formellement à cet usage.

Nous voici arrivés au XIXe siècle, dont l'heureuse influence n'a pu manquer de se faire sentir aussitôt*. Nous allons voir l'émancipation se préparer plus sérieusement et à la fin s'accomplir, grâce à la fermeté bienveillante de l'autocrate actuel. Cependant avant de continuer le récit des faits jusqu'à cet acte mémorable, il importe que le lecteur puisse se faire une idée nette de la situation antérieure, afin déjuger de la grandeur du bienfait accordé à tant de millions d'hommes8.

On a élevé celte question: Le paysan russe était-il malheureux sous le régime du servage? Matériellement , il ne l'était pas peut-être, il ne l'était sûrement pas en thèse générale. Le servage avait bien aussi son bon côté. Tandis que, dans nos pays d'Occident, le prolétaire, surtout celui de l'industrie, vivait dans une cruelle incertitude du lendemain, le serf moscovite n'avait à s'inquiéter de rien; son existence était assurée: c'était au maître à y pourvoir. Il savait bien qu'il était de l'intérêt le plus direct de ce der-

1 . Il fit en outre des pas rétrogrades par ses oukases du 28 et du 3U novembre et du 31 décembre 1796, qui révoquaient les améliorations introduites.

2. Voirie court résumé, donné par M. de Haxthausen (t. Ier, p. 95 et suiv.), des différentes phases du servage en Russie.

3. Sur l'importance de toute cette classe , on peut consulter Russische Fragmente, de Bodenstedt, t. II, p. 124. Sur la condition et les mœurs du paysan russe, voirStorch, Russlandunter Alexander /., t. V, p. 199-234 ; Bock, Rutsland* Entwicklung, p. 100 ; Bodenstedt, t. Il, p. 61. Sur la manière dont il envisage lui-même le servage, voir ['Histoire de Dmitri de M. Louis Viardot, accompagnant un ouvrage sur Les Jésuites, p. 232-239, et Oustine, La Russie en 1839, t. Ier, p. 296-300

nier de ne pas le laisser mourir de faim, ni, en cas de maladie, sans le secours de la médecine; d'ailleurs la loi imposait aux propriétaires l'obligation stricte de veiller à la satisfaction des besoins les plus impérieux de tous ces hommes dont ils avaient la libre disposition; elle les obligeait nommément: 1° à fournir au paysan en tout temps le pain nécessaire à son existence; 2° à entretenir en bon état son économie domestique, et 3° à répondre vis-à-vis du fisc du payement régulier des impôts, redevances et prestations dus par chacun. Grâce au servage, les moyens étaient concentrés, l'agriculture se pratiquait en grand, les transports pouvaient être facilités par des travaux entrepris en commun , les greniers d'abondance , réserve nécessaire en Russie où tous les sept ou huit ans il survient une disette, étaient entretenus d'une manière moins onéreuse pour le maître; celui-ci, quand il était riche et puissant, était une protection et un appui pour tout membre de la communauté qui avait à réclamer quelque avantage du pouvoir ou à se défendre contre quelque charge ou quelque injustice, car, selon le dicton russe, Dieu est haut et le Tsar loin. Le propriétaire, quand il avait nom Chérémétief, Vorontsof , Orlof, etc., était pour l'homme des champs un bouclier contre les exigences intéressées de la bureaucratie, contre les exactions des agents du fisc, contre l'arbitraire des chefs militaires, etc. Autre bon côté du servage : il retenait sur le sillon de la terre nourricière des hommes enclins par nature à lui tourner le dos. L'agriculture ennuie le Russe, qui n'en tire d'ailleurs qu'une subsistance précaire, un revenu faible et insuffisant ; il aime mieux le trafic, les chances des entreprises, l'état de cocher, de voiturier, de batelier, professions qui toutes rapportent

Page 1