Voir Menschen und Dirige in Russland (1856) , p
2. «Oui, la liberté,» ajoute l'auteur expressément, et il développe cette idée eo rappelant l'absence des maîtrises et jurandes, de tout privilège général exercé par des corporations , la vie errante des trafiquants russes , encore serfs alors , rendue facile par l'usage, etc. Avouons pourtant que la contre-partie ne serait pas difficile à trouver. Au reste, cet auteur, Allemand de nation, commence son livre, généralement intéressant, par cette exclamation : aLa Russie, ah! ce n'est pas l'Allemagne! » et il eiplique sa pensée avec grâce et esprit.
à nos États d'Occident, à soutenir sa parité avec eux. Et , selon nous encore, c'est un tort; car si la société russe était réellement semblable à la nôtre, ne serait-il pas juste aussi de lui appliquer, dans nos jugements, la même mesure, ce qui tournerait nécessairement à son désavantage? C'est parce que, tout au contraire, l'État russe n'est pas une société comme la nôtre, parce qu'il convient de lui appliquer une mesure différente, que nous trouvons un manque d'équité dans la plupart des jugements dont il est l'objet.
Nous n'admettons sans doute pas tout ce qui a été dit sur cette dissemblance. Les jugements de l'étranger, quelquefois laudatifs jusqu'au ridicule et à l'effronterie, ont plus souvent encore été d'une sévérité excessive, plutôt fondée sur la malveillance que sur la justice1. Ainsi, n'est-ce pas dépasser toute mesure que d'établir l'antithèse suivante que nous lisons dans un ouvrage allemand, d'ailleurs remarquable? «En Europe, culture organique; en Russie, absolutisme inorganique», c'est-à-dire sans organisation rationnelle. N'est-ce pas en vertu d'une prévention passionnée ou par une boutade de philosophe morose, que l'ingénieux Fallmerayer a dit du même pays, dans un de ses piquants articles de la Gazette d'Augsbourg, qu'il est «un colossal État ecclésiastique, universel et organisé militairement, destiné à servir d'établissement de pénitence et de contrition pour la restauration morale d'un monde corrompu* et
1. Les jugements du marquis de Custine portent l'un et l'autre cachet, selon l'époque précise où le noble voyageur, d'abord bien accueilli à la cour de Saint- Pétersbourg et ensuite traité avec froideur, les a mis par écrit. Nous en avons indiqué quelques-uns t. II, p. 12. Quant â ceux des réfugiés russes à Londres , acerbes bien au delà de ce que le patriotisme semble comporter , nous sommes heureux de pouvoir dire qu'ils se rapportent en majeure partie â un temps qui. Dieu merci ! n'est pas le règne actuel.
2. Ein univer seller, militœrisch disciplinirter, kolossaler Kirchenstaat, eine Buss- und Thranenanslalt %u sittlicher Restauration, etc.
se perdant peu à peu dans le marécage des intérêts matériels. » En vérité, c'est assigner à ce pays une étrange mission! Pourtant cet auteur y tient, car après avoir ajouté que les destinées de la Russie sont tracées, il explique ainsi sa I pensée: «La «grande et sainte Russie», humblement croyante, affermie dans son intérieur par une somme d'épreuves, de souffrances et de maux plus grande que celle de tout autre empire au monde , est et reste Y antithèse nécessaire contre l'Occident y toujours ambitieux, fier de sa propre force et impliqué irrévocablement dans les lois du progrès. Et les phases alternatives de cet antagonisme de deux éléments également légitimes, que rien ne peut concilier dans leur expression définitive, forment la pierre angulaire autour de laquelle se mouvront désormais, pour des siècles, les destinées du monde civilisé (!). L'existence de la Russie, ainsi comprise, est pour lui une nécessité.» M. le comte de Fal- Ioux , le célèbre éditeur de la vie et de la correspondance de Mme Svetchine, abondait dans le môme sens, en 1851 , lorsque, dans un diseours de tribune prononcé à Paris dans la Chambre des représentants (14 juillet) , il s'exprimait ainsi : « Quand nous serons arrivés chez nous à ce terme qui est le dernier qui nous attend , celui qui nous suit immédiatement [nous, législateurs de la révolution de 1848], le dernier degré de l'anarchie et de la démagogie, l'Europe, qui verra en même temps tous les trônes ébranlés, se réfugiera dans les bras de la Russie. Vous aurez alors cette lutte sanglante et suprême entre la dernière anarchie et la dernière compression 1 ; vous aurez la lutte entre deux barbaries, la barbarie de la démagogie et la barbarie des peuplades (!) qui ne sont pas encore civilisées. »
Ce ne sont là que des phrases à effet , la dernière période de dix ans l'a suffisamment démontré. Quels change-
I. C'était sous le règne du prédécesseur de l'empereur actuel.
ments n'ont pas eu lieu dans cet espace de temps! changements dans l'État, et aussi changements dans la littérature, plus libre aujourd'hui d'en discuter la forme et les conditions. Ce n'est pas non plus à l'époque actuelle que peuvent encore s'appliquer les observations suivantes , extraites d'un travail allemand fort savant du reste, et que nous recommandons, pour son contenu substantiel, aux réflexions des publicistes et des hommes d'État russes*. Voici comme on y juge la littérature politique de leur pays : «Au lieu que, suivant les principes de notre civilisation occidentale, y est-il dit, l'intelligence et la raison et toutes les convictions morales ont cette tendance de pousser vers un degré plus élevé l'État tel qu'il existe, ainsi que toutes les relations de la vie, d'inciter sans cesse tous les organes directeurs de l'Etat, de l'Eglise, de l'instruction publique, etc., à renforcer leurs efforts et leurs prétentions; au lieu de cela, disons-nous, la littérature qui, en Russie, s'occupe aussi des conditions sociales et des intérêts de la vie, s'escrime continuellement, — sous peine que le mot écrit soit effacé par la censure et l'écrivain soumis à des mesures affectives, — à présenter comme un idéal de perfection le principe, la théorie et toutes les manifestations de l'activité sociale chez eux , attribuant aux exécutants subalternes tout ce que la pratique révèle d'abus et de situations vicieuses, quand elle ne va pas jusqu'à présenter ces dernières comme des fantômes engendrés par l'imagination des peuples occidentaux, échauffée par les tendances révolutionnaires, ou jusqu'à les exalter comme inséparables de leur nationalité sui generis. »
Tout cela , convenons-en , est ou de l'exagération ou de l'histoire ancienne. Ce qui est vrai, c'est ce caractère à part
i. Das rusristche StaatHeben , dans Die Gegenwart (supplément au Couversations-Lexikon de Brockhaus, 1851 ), t. VI, p. A.
de la nationalité russe; puis, cet autre fait, à l'appui duquel nous pouvons même citer un mot du comte Cancrine, le plus remarquable des ministres des finances qu'ait eus jusqu'ici la Russie, qu'elle n'est pas depuis assez longtemps en possession d'un organisme régulier1; qu'elle n'est, à vrai dire, un État européen que depuis Pierre le Grand, et encore un État européen en partie tourné vers l'Asie, forcément et en vertu de sa mission.
La nationalité particulière des Russes s'explique par la marche qu'a suivie chez eux le développement de la civilisation. Nous la caractériserons plus loin ; mais qu'il nous soit permis, en attendant, de rappeler succinctement les considérations que nous avons présentées à ce sujet dans un de nos précédents ouvrages*.
c Notre civilisation moderne , avons-nous dit, est le résultat de la combinaison de trois éléments, tous puissants par eux-mêmes, mais qui se sont fondus néanmoins complètement les uns dans les autres. Ces trois éléments étaient : le génie de Borne, avec les institutions sociales perfectionnées d'une nation qui datait de loin, et ses hautes lumières en partie empruntées aux Grecs, eux-mêmes héritiers des sages de l'Orient; la liberté germanique , puissant levain jeté dans une société vieillie, énervée, stationnaire , et dont les membres avaient besoin de se retremper, après une longue léthargie, par le sentiment de la dignité personnelle, si profond chez la race teutonne , alors récemment sortie de ses forêts primitives; enfin, la religion chrétienne, spiritualisme admirable auquel l'homme a dû, avec la connaissance de sa
^ 1. Voir là -dessus le témoignage de M. le baron de Haxthausen, dans les Études sur la Russie, t. III, p. 21 , la note. — Nous avons eu déjà souvent l'occasion de faire mention du comte Cancrine. Voir ce nom dans la Table alphabétique des auteurs de notre tome Ier.
2. Histoire intime de la Russie sous les empereurs Alexandre /«' el Nicolas , t. ï«\ dès le commencement.
vraie patrie, ces tendances idéales el mystérieuses qui rélèvent au-dessus de la matière et cimentent la confraternité entre lui et ses semblables. La sagesse pratique des Romains, la noble fierté des Barbares, les espérances infinies et la loi de charité puisées dans l'Évangile, voilà ce qui a fait le monde européen , voilà ce qui lui a donné son esprit particulier L'esprit européen est comme un lien qui enlace tous les peuples chrétiens, les rapproche, les unit malgré leurs dissentiments passagers , et finira peut-être par les confondre un jour matériellement. Depuis des siècles, il a fondé au milieu d'eux un empire spirituel, où tous, quels que soient leur origine, leur langue, leur génie spécial, sont dominés par des idées, des sentiments et des espérances identiques.
«La Russie, aujourd'hui une des provinces de cet empire, resta longtemps en dehors de ses limites : de là son caractère à part, de là cette différence si grande qu'on remarque, sous bien des rapports, entre son peuple et ceux de nos pays d'Occident. Un des trois éléments dont nous avons parlé, lui a manqué tout-à-fait; le second, elle en a eu tout au plus quelques parcelles, et le troisième y a pénétré sous une forme particulière, moins favorable à l'émancipation intellectuelle. »
Afin de soutenir cette thèse, nous avons dû entrer dans des développements que nous ne voulons pas transcrire ici, mais dont il nous paraît néanmoins utile de reproduire , en résumé , les traits principaux.
Les aigles des Césars ne pénétrèrent point jusqu'à l'antique Sarmatie, qui resta en dehors de la domination du peuple-roi. Par là, cette région se vit privée d'un droit positif, réfléchi, clair et pratique, fruit d'une culture héréditaire, empreinte dans des institutions dont les traditions se sont perpétuées.
Et non-seulement la Russie demeura en dehors du monde romain, elle resta aussi étrangère au monde latin en général, dont l'Italie était le berceau. En ne fléchissant pas sous l'autorité des papes, alors les défenseurs des intérêts moraux de l'humanité au milieu des violences du Moyen - Age, elle s'est isolée du mouvement chrétien, si essentiellement civilisateur, qui animait l'Occident, et les passions généreuses de nos aïeux n'ont point eu d'échos dans les vastes solitudes au delà de la Vistule. L'esprit européen n'a pénétré là que bien tard.
Transmise, nourrie par l'Italie, cette vieille héritière des siècles, la civilisation de l'Occident fonda sa propagande sur ces vaillants et loyaux enfants de la Germanie dont Tacite a si bien tracé le portrait, race énergique d'une pureté native qui la rendait propre à retremper les générations abâtardies du monde ancien. La Russie, quoique elle-même visitée par des Germains, par ces guerriers normands dont nous avons expliqué l'apparition au milieu des Slaves1, guerriers qui lui présentèrent au moins un reflet de la vie aventureuse des héros fiers de leur force et de leur épée, n'en reçut dans son sein qu'un petit nombre, qui, impuissant à transformer les mœurs, se hâta d'adopter, au contraire, celles des vaincus. De là vint qu'une des principales institutions germaniques, la féodalité, n'eut pas d'application en Russie. Or, cette institution, avant d'être pour les peuples une chaîne et une prison, avait été un puissant agent du progrès. Vaste réseau aux mailles brillantes, elle serra bien fort sans doute les populations romanes et germaniques, mais elle les couvrit aussi comme d'une égide tutélaire sous laquelle elles trouvèrent le bon ordre, une organisation régulière et conservatrice, le spectacle des mœurs policées,
i. Voir t. II, p. m et suiv.
mu.
ainsi que des moyens d'instruction mis à la portée des localités les plus modestes.La Russie, engagée dans une voie toute différente, astreinte à des lois et à des formes empruntées à Constantinople, à cet empire de Byzance à moitié asiatique et où la forme emportait le fond, n'avait dès lors rien de commun avec les peuples de l'Europe latine : aussi, presque seule dans toute la chrétienté, elle ne répondit pas au cri d'enthousiasme religieux qui poussa aux croisades, rendez-vous poétique, mêlée immense et source d'une noble confraternité d'armes qui faisait abstraction de la différence d'origine. Les croisades furent le berceau de la chevalerie. Cette institution, en fondant sur la beauté, la faiblesse et la sensibilité, l'empire des femmes, adoucit les mœurs des guerriers, et, en exaltant par-dessus tout la religion du serment, soumit leur nature énergique , quelquefois brutale, au joug de la loi de l'honneur. La religion eut alors pour auxiliaire la loyauté (loyally) ou fidélité, et de là il n'y avait pas loin aux notions de rigoureuse moralité dans lesquelles l'homme vraiment civilisé puise ses règles de conduite, sans jamais chercher à se soustraire à leur inflexible loi. L'histoire de Russie fait bien mention aussi, au temps de Vladimir le Grand, de quelques preux qu'il est permis de comparer aux chevaliers de l'Occident; mais la chevalerie, comme institution, n'a point existé dans cette partie orientale de l'Europe, et cela déjà par la raison qu'elle n'était pas en communion de foi avec l'autre partie.
Nous n'essaierons pas d'établir un parallèle entre l'Eglise d'Orient, grecque ou byzantine, et l'Église d'Occident, essentiellement latine: chacune d'elles a eu, et a encore, sa mission, sainte et providentielle; mais on ne peut nier ce fait, que le christianisme vint à la Russie du Bas-Empire, dont les maîtres, méconnaissant l'essence de cette loi d'amour, avaient fait d'elle un instrument de despotisme, tan-
dis que le clergé, par de vaines querelles au sujet de subtilités stériles, en avait paralysé les nobles élans, si bien que l'esprit de lumière et de vérité, propre à l'Évangile et recommandé par lui sur toutes ses pages, étouffait sous le formalisme universel, même alors que les deux grandes fractions de l'Église étaient encore entre elles en communion. Mais, dès 863, Pbotius préluda au schisme, qui éclata en 1053. Qui eut raison, de Rome ou de Byzance? il ne nous appartient pas de le décider; nous voulons seulement rappeler encore un fait. Par suite de ce schisme, complètement retranchée de la grande famille latine, la Russie est restée privée du secours dont elle eût eu besoin à Y époque la plus désastreuse de son histoire, lorsque les hordes de Témoudjine, dit Tchinghiz-Khan, parties des déserts de l'Asie centrale, poussèrent jusqu'à elle leur course dévastatrice, la couvrirent comme de nuées de sauterelles, et lui imposèrent un dur esclavage, qu'elle porta pendant deux siècles1. L'abaissement qui en fut la fatale conséquence, laissa des traces profondes dans les mœurs de la nation* , et ce fut d'ailleurs dans cette période (de 1224 à 1441) que la plus grande partie de la Russie d'alors, la Russie -Noire, la Russie de Kief ou Petite-Russie, et celle de Halitch ou Russie-Rouge8, devint la proie des sauvages Lithuaniens. Sans doute, nous l'avons prouvé*, la tsarie de Moscou était toujours la Russie, mais une Russie alors condamnée à l'immobilité des habitudes asiatiques. On lui contesta même son nom, oubliant ou ignorant qu'il ne tenait nullement à l'extraction slavonne. S'il est fait mention encore de la Russie lithuanienne , qui