‹ L'Empire des tsars au point actuel de la scienceChapitre 4 sur 367 · T. II , p. 386 et sniv · texte numérisé non relu

T. II , p. 386 et sniv

ii INTRODUCTION.

devint en grande partie polonaise, la Russie de Moscou du moins fut alors terra incognita, et même lorsqu'elle se fut relevée de sa chute profonde, lorsque le signe de la rédemption y eut été arboré au haut des clochers surmontant le croissant vaincu, il n'y eut guère de relations entre elle et le reste du monde chrétien, dont d'ailleurs l'empire de Byzance, conquis par les Turcs ottomans, avait cessé de faire partie. La réunion de la Lithuanie avec la Pologne (1386 et 1569) acheva de faire de cette dernière l'ennemie acharnée de la Moscovie, à laquelle elle donnait les plus mauvais exemples, en ce qui concerne le gouvernement des classes rurales. Constamment en lutte avec ces voisins de l'est, qu'elle décria comme de stupides barbares , la Pologne leur arracha des provinces par lambeaux, menaça à plusieurs reprises même leur capitale, et la fit réellement occuper par ses troupes en 1605, et de 1610 à 1612. Après l'expulsion finale des Polonais, la Moscovie, sous le nom de Russie, qu'elle n'a jamais cessé de revendiquer, continua de grandir dans l'isolement, étrangère à la réformation comme elle l'avait été aussi à la renaissance, mais étrangère en même temps aux guerres de religion et aux jacqueries; et c'est seulement un siècle après, que Pierre le Grand, s'aidant de l'autocratie la plus tranchée, en fit un État européen, que Voltaire, qui le mit dans la suite en lumière, ne jugea pas indigne de lui de prôner. Ce fut une véritable résurrection.

Nous disons une résurrection, car la Russie n'a été que temporairement plongée dans la barbarie. Au temps du règne de Iaroslaf le Grand (1019-1054), elle était, de même que l'empire de Byzance, plus civilisée que la plupart de nos États d'Occident; seulement, cette civilisation était byzantine et non pas latine. Novgorod la Grande était jusqu'en 1 478 une république princière, puissante par l'étendue de son territoire, prospère par son commerce, et en relations suivies

avec la ligue Anséatique. Ce n'est donc pas d'une manière absolue que nous pouvons admettre le jugement, vrai à certains égards, de M. Wolowski, quand il dit1 qu'en Russie « les rapports intérieurs gardèrent les traits de l'enfance sociale, car on ne rencontre en Russie rien d'analogue à ce développement progressif de la civilisation ancienne et de la féodalité, du droit romain et du droit canonique (?), qui a fait la grandeur de l'Occident.» Le savant académicien ajoute : «Une sorte d'état patriarcal [par opposition à l'état féodal] se conserva, comme cristallisé dans sa forme primitive , au milieu de la commune*, qui, au lieu d'être, comme ailleurs, un élément de lutte et d'émancipation, fut au contraire une cause d'immobilité et de routine.»

De tout ce qu'on vient de lire, voici ce qu'il faut conclure. La Russie a suivi, son chemin à elle; nos chemins à nous, ceux de la civilisation occidentale , ne lui sont ouverts que depuis Pierre le Grand. De là sa physionomie particulière , qui par conséquent n'a rien dont on puisse s'étonner. Les emprunts faits au dehors, surtout sous Catherine II et depuis le commencement du siècle actuel , n'ont pas toujours pris racine et, dans tous les cas, n'ont pas remanié bien profondément l'assiette de l'État russe; d'ailleurs, à une époque, où l'esprit novateur se donnait librement carrière, ces emprunts de formes bientôt abandonnées par ceux-là même qui en avaient fourni les modèles , étaient à renouveler fréquemment, sous peine, pour ceux qui s'y tenaient, d'être comptés parmi les retardataires, les arriérés. En définitive, l'État russe est inachevé, tout le monde en convient avec l'auteur anonyme d'un ingénieux écrit que nous avons

1. La Question du servage en Russie, article de la Revue des Deux-Mondes, livr. da 1« août 1858. Cf. Haxthausen, t. III, p. iO et tout le chap. i«

2. L'auteur veut parler de la communauté de biens, de l'indivision des terres, annuellement distribuées par le mtr ou la commune. Nous en parlerons.

» cité précédemment1. Cette vérité a été reconnue tout le premier par le magnanime souverain qui en tient actuellement le gouvernail et qui poursuit avec résolution , malgré ses immenses difficultés *, l'œuvre de sa transformation. «L'empereur Alexandre H, a dit récemment un des hommes qui connaissent le mieux la Russie actuelle3, a brisé la couche de glace qui, avant lui, couvrait et emprisonnait la vie intellectuelle de son peuple; grâce à lui, un soulïïe printanier , à qui Ton doit déjà des germes et des bourgeons pleins d'espérances, s'est répandu dans le pays. Puisse-t-il leur consacrer tous ses soins, afin qu'ils se développent et viennent à maturité! Nous le souhaitons du fond de notre cœur, même au risque de quelques déceptions; car les vœux bienveillants sont une bénédiction , et c'est un prophète de la pire sorte que celui qui prédit le mal et se réjouit ensuite quand l'événement confirme sa prédiction.»

Loin de ressembler à celui-ci , nous , pour notre part , nous souhaitons sincèrement que le développement dont il est ici question, soit mené à bonne fin ; seulement, tout le monde comprend que nous ne confondons pas le développement intérieur avec l'expansion au dehors. Si tous nos vœux accompagnent le premier, il nous est impossible de ne pas faire nos réserves au sujet delà seconde; car enfin jious ne sommes pas Russe , nous sommes citoyen français , et nos intérêts sont ceux de la France, ceux de l'Occident en général. Personne, sans doute, ne nous en voudra. Comme tant d'autres4, nous avons plus d'une fois fait part au public de nos pronostics. Mais si, aux jours de Munchengractz- et d'Olmùtz , ils se sont un peu ressentis de l'influence des

1. Voir t. II, p. 13. L'auteur de cet écrit est M. d'Ambelard.

2. Nous avons voulu donnerai! moins une idée de ces difficultés t. II , p. 718.

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