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AVEC LE SOL

Nous avons consacré au sol de la Russie notre premier volume tout entier, mais pour le considérer en lui-même , abstraction faite des œuvres de l'homme; plus tard, nous aurons encore à l'étudier sous le rapport des forces productives, de son exploitation en sens divers par une population qu'il s'agit de faire vivre et qui aspire , sinon à la richesse, du moins à l'aisance ou à un simple bien-être, quelque modeste qu'on se le figure. Maintenant, c'est à un point de vue spécial, par rapport à l'Etat, que nous voulons étudier le sol; c'est comme base de la société, comme partie intégrante de son organisation , en un mot sous le point de vue politique , que nous voulons l'envisager ici. Tout ce qu'il nous importera pour le moment d'en savoir, c'est son assiette, sa distribution et son classement; nous voulons rechercher en quelles mains est la propriété foncière, car c'est là un des éléments essentiels à connaître si l'on veut avoir une idée juste de la constitution d'un pays et se rendre compte jusqu'à quel point les lois qui y régissent la société sont appropriées à ses besoins et à la nature des choses.

Les renseignements que nous réunirons ici se rapporteront principalement à l'empire lui-même, et, plus spécialement encore , à la partie européenne de l'empire , à l'empire proprement dit; car nous laissons de côté les espaces incommensurables dont nous avons fait une rubrique à part sous le nom de possessions. Cependant , sans entrer dans

les mêmes détails au sujet du royaume de Pologne et de la grande-principauté de Finlande, nous chercherons aussi à déterminer les conditions dans lesquelles ces États-annexes sont placés relativement au même objet , à la distribution de la propriété du sol.

A. L'empire de Russie en lui-même.

La Russie d'Europe est, comme nous l'avons vu, d'une superficie d'environ 5 millions de kilom. carrés, ce qui fait 500 millions d'hectares, ou, pour nous servir de la mesure agraire usitée dans le pays, 457,500,000 déciatines1. Si la Russie d'Europe a, au maximum, 60 millions d'habitants, elle aurait donc, en moyenne, 7f/s déciatines pour chaque individu ou 371/ déciatines pour chaque famille de cinq membres. Avant l'émancipation des serfs, la loi prescrivait aux seigneurs d'allouer au moins 4 7* déciatines à chaque paysan mâle, ce qui mettait, en moyenne, au moins 9 déciatines et souvent 13 y, à la disposition d'une famille. En réalité, on n'allouait guère que 3 ou 3 déciatines, et dans les contrées à bonne terre, à terreau noir surtout, seulement 2 ou 2 '/,, non compris, il est vrai, les prairies et les pâturages. Un juge compétent dans ces matières* affirme que la subsistance d'une famille ne réclame pas plus de 4 déciatines , et qu'un paysan dans l'économie rurale duquel sont comprises 2 déciatines de terre arable et 1 déciatine de prairie, à

1. Variante, 500,425,000 déciatines {Men&chen und Dinge in flussland , p. 55), mais nous croyons ce chiffre enflé. — Il faut savoir que la déciatine est de 1.093 hectare. La verste carrée est de 104.1666 déciatines : or, il y en a 4,300,000, ce qui fait 448 millions de déciatines. Le mille carré d'Allemagne est de 5,040 déciatines : il y en a 88,000, ce qui donne le chiffre de 449 millions; 90,000 milles carrés feraient 453,600,000 déciatines.

t. M. Kochélef , dans le livre de M. Bodenstedt, Russische Fragmente , t. II, p. 57, 131 et 107, la note. Cf. Tengoborski, t. I", p. 400.

supposer d'ailleurs que le bois de chauffage, de clayage, de construction, etc., lui soit fourni gratuitement, passe pour être dans de bonnes conditions1. Dans tous les cas, avec 4 ou 5 déciatines de terres de toute espèce, le paysan était dans l'aisance, car cela faisait par famille 9 ou 10, peut-être même de 12 à 45 déciatines. Comme, ainsi que nous venons de voir, il y a en Russie même 37 %j% déciatines pour chaque famille , le pays est donc parfaitement en état de nourrir, non pas seulement sa population actuelle , mais même une population portée au double. Nous disons de la nourrir, de pourvoir à son existence, ce qui ne veut pas dire encore de la mettre dans un grand état de prospérité.

Naturellement , il faut faire la part des terres improductives, que l'on estime être de 120 millions de déciatines, y compris les chemins, canaux, lacs et rivières, ainsi que les terrains occupés par les constructions*. Ensuite les forêts, qui occupent au moins 180 millions de déciatines, ne sauraient, comme moyen d'existence, être assimilées aux terres arables. Ces dernières ne dépassent pas 90 ou 100 millions, mais il faut y ajouter environ 60 millions de prairies , sans compter les pâturages, pâtis et steppes, qui occupent au moins 100 millions de déciatines.

Au reste, il nous semble qu'il convient de faire un tout autre calcul et de ne pas songer à déduire du pays dans son ensemble la proportion que nous cherchons. Car, d'une part, le pays dans son ensemble ne présente de grandes masses de terres arables, ou productives à d'autres titres, que dans quelques-unes de ses régions, et par conséquent, d'autre part , les populations y vivent de toute autre chose

1. On affirme qu'en Belgique un demi-hectare peut, à la rigueur, suffire à la subsistance d'une famille.

2. Tengoborski, Études sur les forces productives de la Russie, t. Ier, p. 53. Cf. Menschen und Dingf in Russland, p. 54.

que de l'agriculture; dans telle région, elles tirent leur subsistance de la pêche ou de la chasse, dans telle autre de l'exploitation des forêts ou de l'industrie manufacturière. Au surplus, dans toutes les régions, l'industrie est nécessaire, comme appoint, comme ressource complémentaire. Car dans l'état actuel des choses, avec la rareté des marchés sûrs dans l'intérieur, l'énormité des distances et l'extrême difficulté des transports qui font arriver les fruits de la terre soit à ces marchés, soit aux ports d'exportation, l'agriculture seule ne mènerait pas le paysan à une honnête aisance. Tout au plus pourrait-elle y mener les grands propriétaires terriens, si la main-d'œuvre était moins chère et si les machines agricoles étaient déjà d'un usage plus général.

C'est, suivant nous, par grandes régions qu'il faut faire ces sortes d'évaluations, à l'exemple deM.le baron Alexandre de MeyendorfT, un des hommes qui ont le plus avancé la solution des questions économiques concernant la Russie*. Nous empruntons à un mémoire plein de vues ingénieuses , dont nous devons la communication à son amitié pour nous déjà de vieille date, le classement suivant du pays en quatre grandes régions, que l'on peut comparer aux divisions par nous adoptées précédemment d'après d'autres bases. *

Comme notion préliminaire, il faut savoir que le savant économiste dont nous parlons donne à la Russie d'Europe, abstraction faite du royaume de Pologne et de la grandeprincipauté de Finlande , une superficie de 87,213 ou , en somme ronde, de 90,000 milles carrés, c'est-à-dire d'environ 454 millions de déciatines , avec une population de

1. On ne possède de lui que des opuscules, mais riches d'idées et qui ouvrent des horizons nouveaui. Son dernier écrit est une brochure intitulée Les finances de la Russie, lettre à M. Wolowski, de l'Institut (1864). Nous reconnaissons volontiers devoir beaucoup aux relations que nous avons eu l'honneur d'entretenir avec cet éminent économiste.

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