CONCLUSION
patrie de ces essaims ailés d’émigrants (gryllus migratorius) de sinistre augure; mais la petite espèce (gryllus italiens), à ailes roses, plus vorace encore que la grande, semble indigène en Crimée. Tous ces insectes destructeurs se mettent en route par nuées qui voilent le soleil et obscurcissent l’air; ils s’abattent sur les campagnes et les vignobles, choisissent la nourriture qui leur convient le mieux, et, quand ils l’ont trouvée, ne laissent pas une tige sur la surface de la terre; de plus, ils font dans le sol de petits trous, où ils déposent leurs œufs, d’où sortira une engeance nouvelle qui , l’année suivante , ne sera pas moins fatale au malheureux cultivateur. ' »
On le voit, c’est avec raison qu’on a dit de la Russie, tout ce qui se traîne par terre ou s’élève dans les airs à tir d’aile, tout ce qui nage, ou court ou saute, se rencontre dans ses vastes espaces , dans ses rivières , lacs , mers, marais, steppes et montagnes.
Et si nous jetons, en finissant, un regard rétrospectif sur l’ensemble de ce colossal empire, ne sommes-nous pas autorisée dire que, dans le fait, il ne manque de rien? Beaux fleuves, hautes montagnes, plaines fertiles, riches productions, tout lui a été donné. Il possède même en grandes masses trois articles de première nécessité : les grains, la viande, le bois y sont accumulés ou peuvent l’être à ce point qu’il en est comme le magasin le mieux fourni peut-être de l’Ancien-Monde , et sa richesse peut refluer sur l’indigence des contrées placées, par une raison ou par une autre, dans des conditions différentes. Si la douceur du climat lui a été refusée , est-ce un aussi grand mal que celui d’un air desséchant qui, plus vers le midi, dans les terres compactes, continentales, engendre partout la steppe, image du désert? Est-ce à dire, cependant, que la nature ait été prodigue pour
la Russie? Non, sans doute; car si elle lui a donné de tout, elle a disséminé ces produits, réellement variés, sur des espaces incommensurables, et c’est seulement parce que tous ces espaces sont réunis sous le même sceptre que nous avons ainsi à comprendre dans le même tableau tant de productions diverses. D'ailleurs, ces trésors en apparence inépuisables se réduisent à des proportions modestes quand on les regarde de près. A l’exception des trois produits mentionnés tout à l’heure, dont il existe des masses, les grains, la viande et le bois, tout ne se présente plus que dans une très-juste mesure ou se perd même dans ^immensité. D n’en résulte point de variété réelle dans les aspects : aussi persistons-nous à dire que le caractère du pays, et nommément de la Russie d'Europe, est essentiellement la monotonie.
Néanmoins, ses habitants n étant en aucune façon déshérités, c’est à eux à rompre cette monotonie, à féconder ces espaces par le travail, à les animer de la vie de l’intelligence, de l’imagination et de la foi. Il est vrai, les mœurs patriarcales sont ce qui convient le mieux au milieu de ces plaines sans bornes qui isolent les populations presque à l’égal des montagnes; et, dans ce silence de la nature, les pompes de la religion jointes à ses mystères , la gaieté expansive des hommes du peuple, les danses, les chants, les exercices du corps, peuvent bien ne pas laisser regretter beaucoup la presse des fêtes des villes, la recherche des plaisirs qu’on y goûte, la stérilité des débats auxquels s’y livre ce qu’on appelle la société. Mais cette vie agreste n’exclut pas absolument un certain degré de lumières et le soin intelligent des intérêts matériels, qui devient une nécessité pour tous par suite de l’accroissement progressif et universel de la population , lequel rend de plus en plus les peuples nécessaires les uns aux autres et solidaires entre eux. La Russie ne voudra pas se soustraire à celte loi commune, tout en main-