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2'i2 LA RUSSIE ET LES RUSSES.
C'est aux Mongols, disait au commencement du siècle Karamzine, que Moscou est redevable de sa grandeur et la Uussie, de l'autocratie. Cette opinion est aujourd'hui contes, téc par le patriotisme russe : il préfère chercher les fondements de l'autocratie moscovite dans les conditions physiques et économiques de la Grande-Russie, dans le caractère même du Grand-Russien, dans ses institutions à forme primitive ou patriarcale, dans sa conception de la famille et de la souveraineté domestique.
Autrefois on expliquait toute la Russie, le caractère de la nation comme la nature du gouvernement, parla dominalion mongole. De nos jours celte opinion a perdu presque tout crédit. Parmi les historiens contemporains, la plupart regardent le long règne des Tatars comme une simple superposition d'un élément étranger dont le poids, il est vrai, a lourdement pesé sur le peuple conquis, mais sans que les mœurs ou l'esprit de l'envahisseur asiatique aient aucunement pénétré dans le foyer ou dans l'âme de ses vassaux russes. Ace contact de trois siècles avec les héritiers de Genghiz, on ne reconnaît qu'une influence extérieure, superficielle, toute mécanique. A cette longue période de la Tatarchtchina on n'attribue guère d'importance que par ses elTcls indirects, par l'isolement où elle a jeté la Russie, par le brusque arrêt apporté à sa croissance normale'.
On ne saurait s'étonner de cette réaction contre les anciens historiens et les anciennes opinions. Tous les peuples aujourd'hui refont à peu près leur histoire dans le même sens, s'efforrant de réduire ou d'éliminer de leur vie nationale tout ce qui vient de l'étranger et surtout de la conquête. Ainsi font souvent les Anglais pour la conquête normande, ainsi faisons-nous nous-mêmes pour
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LA DOMINATION TATARE ET SES EFFETS. 2(i3
les invasions germaniques. Cela tient à deux raisons. D'un côté, dans l'histoire des nations comme dans celle du globe, l'historien, à l'instar du géologue, diminue de plus en plus l'importance des révolutions et des catastrophes soudaines, en faveur des actions lentes ou continues et des causes permanentes. D'un autre côté, par une sorte de patriotisme souvent inconscient, on écarte les impulsions du dehors et le choc violent des envahisseurs pour no rien devoir qu'à soi-même, pour ne considérer que le développement spontané et interne du génie national. Les nouvelles habitudes scientiticiues, les tendances, pour ainsi dire, naturalistes et biologistes de la critique ou de l'histoire forlilîcnt ce penchant. On se plaît à considérer les peuples comme des êtres vivants dont chacun possède en soi le principe et la loi de sa propre croissance. D'accord avec celte conception, chaque peuple aime à revendiquer la spontanéité de son génie et de son développement historique.
Ce que font les Russes à l'égard des Tatars, les Espagnols le font pour les Arabes. La péninsule qui, plus malheureuse que la Russie, a, durant des siècles, été presque tout entière directement gouvernée par des Sémites ou des Berbères, se défend d'avoir été moralement façonnée par ses maîtres musulmans.
En de telles revendications il y a une grande part de vérité : ce n'est ni le Tatar qui a fait la Russie, ni le Maure qui a fait l'Espagne. Si, par une naturelle réaction contre des opinions anciennes et outrées, on tombe parfois aujourd'hui dans l'excès inverse, oubliant trop qu'un peuple n'ti pu, sans en garder la marque, passer des siècles dans la sujétion, il semble incontestable qu'autrelois on a singulièrement exagéré l'influence musulmane sur la Russie, oubliant trop que, outre leur religion, les Russes ont toujours conservé leur propre gouvernement et leurs propres lois, et que tout cela les défendait contre une survile imitation du maître étranger.
Les nomades des steppes d'Asie sont loin d'avoir été les seuls précepteurs historiques de la Moscovie. A côté de l'influence asiatique des dominateurs mongols ou turcs, la Russie; nous l'avons dit, a subi de bonne heure une influence plus discrète et non moins puissante, à la fois antérieure et postérieure à celle des Tatars, et qui, au lieu d'être combattue par les croyances ou les préjugés du peuple, était fortifiée por ses sympathies et ses superstitions. De Vladimir à Pierre le Grand, la Russie n'a jamais entièrement échappé à l'ascendant byzantin qui s'exerçait par le clergé, par les écoles, par les lois, par la littérature. L'autocratie moscovite, parexemple, ne doit-elle pas autant à la cour orthodoxe des empereurs du Bosphore, qu'au sérail à demi nomade des Khans mongols? Si le régime de la Horde, que Ton pourrait aussi décorer du nom de patriarcal, a pu donner une couleur asiatique au tsarisme, grandi à son ombre, n'est-ce pas à Byzance et aux Grecs du Bas- Empire que les princes russes ont emprunté le type et le modèle, avec les formes, l'étiquette et le nom même de l'autocratie, comm.e après la chute de Constantinople Ivan m empruntait aux Paléologucs l'aigle impériale *.
Ce qui est vrai du gouvernement et de l'autocratie semble l'ùlre de bien d'autres choses. Une grande part de ce que dans les mœurs, les modes, les arts, les lois moscovites, on est tenté d'attribuer aux Tatars peut en fait revenir aussi bien aux Byzantins. A Byzance autant qu'aux Tatars reviennent le voile etla claustration des femmes enfermées dans le Icrem*; à Byzance peut-être aussi les prosternations et le « battement du front » {ichctohitu'] avec les formules humiliantes de la cour des grands princes ; à Byzance encore les longs vêlements, le caftan et Vannia/c'^, toujours portés par
1. Le lilrc russe de Samodcrjels n'est guère que la Iraduclion lilléralo, le cntquo du lilrc grec autocraloi'.
'i, Mnl{;r6 sa cunm>iianco avec l'araho harem, le mol tcrcm, nom du gjm'îcée ruMf , vionl du grec T{pf(ivov tini signiflo chambre, maison.
3. 1,0 mol c'tflan vicnl ccpondunl du lurc ou tular; arnuak vionl d'Aruionie.