INFLUENCE TATARE OU BYZANTINE
les vieux Russes; à Byzance môme et aux codes des empereurs les verges si ce n'est le knout, les chûlinients corporels et les supplices raffinés. On peut se poser la môme (fueslion pour larl et pour la poésie, où l'on s'était trop souvent pressé de découvrir une inspiration asiati(iue. 11 est permis de mettre en doute l'opinion des savants qui, dans les chants populaires hisloriciues, dans les bylines russes, ont cru reconnaître des imitations de chants tatars', ou. des archéologues qui, dans les coupoles russes aux formes bulbeuses, se sont Rattés de retrouver un type mongol, en vogue du Gange au Dniepr, partout où régnèrent les successeurs de Genghiz et de Timour *.
Le plus souvent, dans la vie privée comme dans la vie publique, il est malaisé de faire la part de l'oppresseur musulman et du précepteur orthodoxe, les pacifiques instructions de l'un ayant d'ordinaire confirmé les rudes exemples de l'autre. Kntre les enscignemenis pris à l'école de deux maîtres si différents, il est d'autant plus difticile de distinguer que, à travers toutes les oppositions des deux peuples et dos deux civilisations, Byzantins et Tatars donnaient en somme à la jeune Russie des leçons analogues. De Byzance et de Saraï, de la cour amollie du vieil empire en enfance et du camp à demi nomade de pasteurs incultes, des pâles héritiers des traditions classiques et des Tatars, devenus, grâce à leur conversion à l'Islam, les disciples des Arabes et des Persans, ce qui venait surtout
1. Sur l'origino Aryenne ou tuuranirnne de ccb cbanU, vo>ez M. A. Raïubaud, la liussie épique.
2. Viollel-le-Duc, dans son livre de VArt russe (1877), a ainsi prétendu retrouver partout, dans l'architecture, dans l'ornementation, dans la calligrapliie russes, une influence décidément tatare et indienne. Les savants russes, tels que le comte S. Strogonof et M. Uousiaef, ont montré tout ce quil y avait d'erreur et de fantaisie dans cette théorie ainsi généralisée; ils ont prouvé, à l'aide des monuments, que la plupart des traits et des ornements, que l'architecte français voulait faire remonter au ï Mongols et à l'Inde, proviennent en réalité di-s Slaves du sud et des Byzantin.'». (Voyez en particulier M. Uousiaef, aans la Kvititchcskoe Obozrêmé de Moscou (janvier et mari 1879), et auïsi la iirochure du savant P. Marlynof, l'Att ru:se, Arras, 1878).
à la Russie c'étaient des modèles de despotisme et des exemples de servitude. Aussi, dans la trame grossière de la vie russe, est-il souvent difficile de démêler ces deux fds également orientaux, tant les couleurs nous en paraissent semblables. Pour le malheur des Russes, la civilisalion usée de leurs instituteurs chrétiens et la barbarie stalionnaire des conquérants musulmans, au lieu de se corriger ou de se neutraliser Tune l'autre, corroboraient chez eux les mômes défauts. Loin de se faira contrepoids, la double impulsion, qui leur venait du dehors, les poussait dans le môme sens et les isolait presque également de l'Europe. Vassal du Talar ou élève du Byzantin, le Moscovite respirait un air oriental si ce n'est asiatique, car la Byzance du Bas-Empire relevait autant de l'Asie que do la Grèce ou de Rome.
C'est une terrible et admirable histoire que celle de l'aulocralie de Moscou, grandie à l'ombre de la Horde. Jamais d'aussi modestes débuis n'atteignirent aussi rapidement à la grandeur, jamais il n'y eut plus frappant exemple de la puissance de la tradition dans une maison souveraine qui, avec le sang et Ihéritage, se transmet le but et la lâche, dont les vues, d'abord bornées, vont s'élargissanl de génération en génôralion et où les facultés môme semblent s'accroître par une sorte de sélection.
Hommes rusés, avides, peu chevaleresque, peu scrupuleux, qui préparent patiemment la grandeur par la bassesse; princes pour la plupart d'un esprit médiocre, loin de se distinguer par les brillantes qualités des kiiiazes do répo(|ue précédente; figures ternes, de peu de relief, do peu d'individualité, dont à dislance les Irails semblent se confondre', ces Ivan et ces Vassili du quatorzième siècle
1. « Tdiis ce» princes do Muscctu, dil S.ilovii-f, so rcsscinlili'iil : clans leurs fnrr'H xnris pnHHion, il chI difliiil*; pour l'Iiii-luriri) tic (li!ilinp;(i(!r les triiilK caiUi.lùi'i»tii|UC8 du chucuii. Il» auiil lutis iinbiiii de lu iiiùmu idée, il» iiiurclieiit
LES GRANDS-PRINCES MOSCOVITLIS. 2i7
accumulent des richesses dans leur trésor et agrandissent leur patrimoine à la façon d'un héritage privé, ci cela, scmhle-t-il d'après leurs traités et leurs testaments, sans idée politique bien nette, plutôt en propriétaires, jaloux d'arrondir leurs domaines, qu'en souverains, ambitieux d'étendre leurs Etats*. Ce caractère, privé, domanial, le vaste empire moscovite le conservera dans son gouvernement et son adminislralion, à travers tous ses succès et toutes ses conquêtes jusqu'à la réforme de Pierre le Grand *. L'établissement de l'hérédité directe donna à Moscou la constitution qui lui valut de triompher de tous ses rivaux asiatiques ou européens. Un kniaz de Moscou, Jean Kalila, obtient de la Horde vers 1330 le titre de grand-prince; se faisant le fermier général des impôts tatars, il augmente rapidement sa puissance avec ses richesses. Son petit-lils, Dmitri Donskoï, le seul héros de la famille, se sent déj4 assez fort pour tenter contre la Horde le sort des armes. Vainqueur à Koulikovo,surles bords du Don (1380 , il expie par des revers une victoire prématurée. Parfois en révolte contre les khans, leplus souvent leurs humbles tributaires, les successeurs de Dmitri rétablissent par la linesse la puissance moscovite un instant compromise par la vaillance. Pendant que sous leur main la Russie s'unitiail, la Horde d'or se démembrait en trois khanats. A la fin du quinzième siècle parait Ivan 111, vrai grand monarque à. la façon des plus grands de ses contemporains, de Louis XI ou de Ferdinand le Catholique. Ivan III réduit le khanat de Kazan au vasselage ; son petit Hls Ivan IV assujettit Kazan et Astrakan. Ivan III dépouille les princes apanages, Ivan IV abaisse les boïars et les anciennes familles. Le
tons dans le môme chemin, et cela lentement, prudemment, mais d'une manière inleriompue et inflexible. » (hlonia Rossii, t. IV.)
1. Le mol ^osoutiur, qui aujourd'hui signifie souveram et n'est employé que pour Tempereur, avait lui-même à cette époque le sens de k/wzia'in, I)r()|)riélaire.
2. Voyez particulièrement .M. Tchilchérine, Opytij po ùlorii Roasshatjo prava cl Obiastnya outchreQ'iéniia Rossiiv XVil u.
premier soumet Novgorod, le second en achève la ruine par les supplices et les déporlalions. Les dernières principautés, les dernières villes libres, disparaissent, et avec elles tout droit des princes, des grands ou du peuple. La Russie est unifiée de la Caspienne à la mer Blanche, et dans cet empire, déjà le plus vaslc de l'Europe, il n'y a qu'un pouvoir, le tsar. Sous Jean IV, Ivan le Terrible, l'autocratie, arrivée à son apogée, aboutit à une espèce de terreur méthodique. Fourbe mystique, d'une piété inhumaine et d'une atrocité sarcaslique, réformateur sanguinaire, élevé au milieu des soupçons et des complots, esprit singulièrement libre et curieux pour son temps et son pays*, mêlant le sens pratique du Russe à des bizarreries d'halluciné, assassin de son fils et mari d'autant de femmes qu'Henri YIII, Ivan IV, l'ennemi des boïars, est comme Néron demeuré populaire. Trop honni jadis, peutêtre trop vanté aujourd'hui, ce tsar niveleur est le sauvage précurseur de Pierre le Grand, avec lequel les ballades rustiques l'ont parfois confondu % et qui, lui aussi, eût mérité le nom de Terrible.
Affranchis de la domination tatare, les Russes s'étendent en tout sens sur leurs vastes plaines. Descendant le Volga, ils débouchent dans la Caspienne, sur le chemin du Caucase et de l'Asie centrale; remontant la Kama, ils franchissent l'Oural, et un brigand cosaque conquiert la Sibérie.
Avec les Tatars, le champ (/>o/e), la steppe du Sud avait temporairement assujetti la forêt du Nord sans pouvoir se l'assimiler. Avec les tsars moscovites, la région forestière, devenue le siège d'un Ktat agricole, stable et centralisé, tel qu'il ne s'en pouvait former dans la mer sèclie^ des steppes, soumet à son tour la région déboisée et, par la
1. Voyoï la curieuse correspondance d'Ivan IV avec le rebelle Koursbsky cl avec la mine Ivlixaiiclii.
'2. Voy. Air. Kuiiihaud, la liusaie épique,