I/AUTOCRATIE MOSCOVITE
jouer le rôle de tsar, prenait, vis-à-vis de ce souverain de parade, la qualilicalion de serf*. Sous Pierre comme sous Ivan, ce n'était pas là un vain mot; le souverain disposait à son caprice des biens, comme de la vie de ses sujets. Habitués à se prosterner devant leurs maîtres en frappant la terre de leur front, les Russes ont appelé battement du front, tcliélobilié, les suppliques remises au tsar. Pour se rapetisser devant leur prince, alors même qu'ils n'étaient point admis en sa présence, les boïars moscovites, au lieu de signer de leur nom, employaient dans leurs pétitions des diminutifs serviles. Ces formes avilissantes descendant de classe en classe, cbacun se faisant petit devant ses supérieurs, la bassesse, avec l'arrogance, pénétrait de degré en degréjusqu'au fond de la nation.
Cliez ce peuple esclave, ces formules, pour nous si répugnantes, étaient ennoblies par le sentiment religieux et une naïve sincérité : il s'y mêlait aussi quelque chose do cet esprit patriarcal qui se retrouve partout en Russie. Le tsar, comme le seigneur, était appelé père, petit père, et ces noms, empruntés aux liens les plus chers de la famille, qui aujourd'hui encore donnent à la politesse populaire un caraclère si primitif et si alTeclueux, n'étaient point pour le peuple de vains litres. Le dernier des paysans pouvait parler au tsar en le tutoyant, il voyait en lui un protecteur naturel contre l'oppression des boïars, et tous les tsars se sont regardés comme tels. Le souverain élait à la fois le père investi d'une autorité absolue sur ses enfants, et le maître, le propriétaire disposant de la terre tt de toutes choses comme de son bien.
Un épisode de l'hisloire du seizième siècle met nettement en relief, avec les rigoureuses sévérités du tsarisme, la soumission des sujets, digne et touchante jusque dans ses abaissements. C'est la réduction de P^kof, la républiiiuc
1. Ouslrialof, lliHtoire de Pierre If Grand. D'a|)rès les savants russes, il est vrai, ces quaiificalions, n'avaioiU à l'origine liend'abjccl ; kJu/lup oa esclave Ei^nillaul simplciuonl serviteur.
sœur de Novgorod, par Vassili, fils d'Ivan III, père d'Ivan IV, tous deux décorés par leurs contemporains de ce nom de terrible ou menaçant (^ro:;n»/) qui semble l'allributdela dynastie ou du régime. « Ton patrimoine, la ville de Pskof, se jctle à tes pieds, » disaient à Vassili, venu pour leur enlever leurs dernières franchises, les envoyés d'une des deux ou trois villes russes qui ont connu la liberté; « fais grdce à ton vieux patrimoine. Nous, tes enfants orphelins, nous te sommes attachés,'! toi et aux tiens, jusqu'à la fin du monde. A Dieu et à toi tout est permis dans votre patrimoine '. » Vassili fait savoir qu'il veut la suppression du velché et de tous les privilèges que ses ancêtres ont par serment confirmés à Pskof. « Il est écrit en nos annales, dit un bourgeois dans la dernière assemblée de la ville, que les hommes de Pskof ont juré fidélité au grand-prince et que celui ci leur a permis de vivre librement selon leurs coutumes. Il est dit que la colère divine frappera celui qui ne tiendra pas son serment. Par la gnlce de Dieu, notre souverain dispose aujourd'hui selon sa volonté de Pskof, son patrimoine, de nous tous et de la cloche qni nous rassemblait. Nous n'avons pas été parjures à notre serment, nous ne lèverons pas la main contre noire souverain : nous nous réjouissonsde sa présence et le supplions seulement de ne pas nous anéantir lout à fait. » LcsPskovites descendirent en pleurant la cloche qui, depuis des siècles, les convoquait au vetchô. Vassili, étant entré dans la ville, les assura de ses bonnes grAces, et, ayant réuni les principaux habitants, il leur fit annoncer qu'ils devaient, avec leurs femmes et leurs enfants, quitter leur ville natale pour s'établir dans le centre do la Ru>sic et « y vivre heureux par la grAce du tsar ». La nuit môme, 300 familles étaient dirigées sur Moscou, et bientôt des Moscovites du bassin du
1. ( liiDiininr tlti l'shif, ciléo pnr Knrnmziiic, I. VII. Celle comparaison entre Dieu cl le tiouvcniin rcvicnl Kouvcnl <lan.s les Cln'iniùfuns rusitrs cl se rclroiivo encore dans le» adu^CH du p:i)buii : H a plu à Dieu el au prince^ Vicu cl le Isar aviscrunt •, étuiuul dci cxprossiuns pruvurbiu!'.:}.
l'autocratie moscovite. 203
Vol^^a venaient, par ordre de Vassili, occuper aux bords du lac Pcijmus la place des Pskovilcs déporlés. Des procédés semblables, renouvelés de Ninive ou de Babylone, avaient été employés avec Novgorod; c'est ainsi que les Isars unifiaient et nivelaient leur empire. De tels exemples font comprendre l'aulocralie russe de Pierre le Grand à Nicolas.
Celle aulocralie, celte concentration de tous les pouvoirs cl de toute la vie nationale en une seule main, était-elle tout entière sortie de l'Iiistoire, sortie de l'oppression tatara ou des leçons byzantines? Nullement, les écrivains russes sont en droit de le nier. C'est dans la nature et le sol môme, dans les conditions pliysi(iues et économiques delà Russie, dans l'étendue et la pauvreté des maigres régions forestières où grandit l'Etal moscovite, c'est dans la disproportion entre l'immensité du territoire et la rareté de la population que.deUurik à Pierre le Grand, il fautcbercbcr les premières raisons delà forme du gouvernement russe, la cause première de la lenteur du développement politique et civil du pays. C'est par là que s'e\pli(iue, pour la Russie, la durée de la période de formation, et, pour ainsi dire, de la vie historique embryonnaire; par là que s'explique cequ'unde ses historiens appelle, chez elle, la prolongation de la période d'état liquide*. Quoi de plus dilficile, en elïel, que d'asseoir quelque chose de solide, quehjue chose destable et de durable sur ces plaines sans limites où déferlait librement le Ilot des invasions, où la population semblait toujours sur le point de s'écouler et de se perdre, comme les ruisseaux dans le désert, si bien que, pour la retenir et la fixer au sol, il fallut recourir au servage?
Dans un pareil pays, plus étaient frôles les liens entre l'homme et la terre, les liens entre les diverses régions et les diverses tribus, plus devait ôtre fort le pouvoir capable de créer et de faire vivre l'État. C'est ainsi que Solovief a pu dire que l'énergie excessive, que la tension démesurée clo