‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 108 sur 283 · Si)lo\ïcU Sbornik Gosoudai'slvennykh Zjiauiï · texte numérisé non relu

Si)lo\ïcU Sbornik Gosoudai'slvennykh Zjiauiï

l'organisme gouvernemental était une conséquence naturelle de la débilité et du développement incomplet du corps social. La faiblesse des liens internes et spontanés a été compensée par la centralisation extérieure, par la concentration mécanique de toutes les lorces nationales aux mains de l'autocratie.

En quoi la Russie des premiers Romanof, la Moscovie du dix-septième siècle, appartenait-elle à l'Europe? Construile sur des fondations slaves par des chefs germaniques, cimentée par le christianisme sous l'influence de la nouvelle Rome, la Russie que renversèrent lesTatars avait des bases européennes. Celle que Moscou éleva sur ses débris était faite de matériaux hétérogènes, en partie empruntés à l'Asie : c'était un édifice d'architecture bâtarde, môléc de byzantin et de mongol, de gothique et de renaissance, un édifice ressemblant à la bizarre et presque monstrueuse église de Vassili-Blagennoïy bàlie à Moscou par Ivan le Terrible.

Une chose frappe dans l'histoire russe, c'est sa stérilité, son indigence relative; à travers toutes ses péripéties, elle a manqué des grands mouvements religieux ou intellectuels, des grandes époques sociales ou politiciucs, (fui ont marqué la vie si agitée et si active des peuples occidentaux.

A ses origines, la Russie avait connu les quatre grandes forces dont la lutte a fait l'histoire et les institutions des nations européennes. Elle aussi avait eu, au-dessous de l'Eglise et de la royauté, des germes d'aristocratie cl de démocratie; mais les uns et les autres avaient été de bonne heure étoufTés, cl rEgliscelle-mômc, malgré son ascendant, n'avait guère été que l'auxiliaire respecté, mais docile, do la monarchie.

L'histoire de la Russie se dislingue de rhistoirc des autres naliotis européennes j)lulôt par ce qui lui fait drlaut (pie parce; (ju'oII(! possède en pr()|)re, cl, i\ cluupio lacune de sou passé, correspond dans le présent un vide (piu le temps n'a

LACUNES DE ^L'IIISTOIRE RUSSE. i55

I)u combler, une lacune dans la cuUure, dans la sociùlé, parfois dans l'esprit russe lui-môme. Celte vacuité deriiisloirc, celte absence de tradilions et d'institutions nationales, chez un peuple qui n'a encore pu s'approprier celles d'aulrui, me semble une des secrètes raisons des penchants nù^^alifs de l'intciligcnce russe, une des causes lointaines du nihilisme ou « riénisme » moral et politique.

Danscetétat, déjà dix fois séculaire, rien n'a été consacré par le temps. Le pays est vieux et tout y est neuf. « Chez vous, écrivait à un Uusse l'un des hommes qui ont le mieux connu la Russie, rien n'est respecté parce que rien n'est ancien'. »

Comparée à celle des peuples d'Occident, l'histoire russo parait toute négative. La Moscovie n'avait eu ni la féodalité qui, avec 1 idée de la réciprocité des services et des devoirs, nourrit le sentiment du droit; ni la chevalerie, d'où vint à rUccidenl le sentiment de l'honneur, dont .Montesquieu faisait le fondement de la monarchie, et qui, là où la liberté s'éteignit, maintint encore la dignité humaine. La Russie n'eut jamais de gentilshommes, et sa seule chevalerie, ce furent les Cosaques, armées de déserteurs et deserfs fugitifs, républiques d'aventuriers à demi croisés, à demi pirates, dont la steppe garantissait la sauvage liberté.

La Russie n'avait eu ni communes, ni chartes, ni bourgeoisie, ni tiers état. Novgorod, Pskof, Yiatka, reléguées aux extrémités du pays, formaient une exception honorable pour legénie de la nation, insignifiante pour son développement. Los villes mômes lui faisaienldéfaut; dans laMoscovie sortie du joug talarct nivelée par raulocratie, il n'y avait guère

1. Joseph de Maistre (leUrc au prince Koslovski, du 24 oct. ISlô). Tchaadacf expiimait vingt ans plus lard une idée au fond analogue, lorsqu'il disait : « La civilisation du genre humain ne nous a pas touchés. Ce qui, chez les autres peuples, est depuis longtemps passé dans la vie est jusqu'à présent demeuré pour nous spéculation et théorie. « llerzen lui-uièuie ne disait |>as autre chose lorscpri! écrivait {Du dri'eli}i>i>eme>it des it/fVs révitlulioititiiires en liii.'isie) : « Nous sommes libres du passé parce que notre |ui^ù est vide, pauvre, étroit. •

qu'une ville, la résidence du souverain, et celle capitale n'clait elle-même qu'un immense village. La Moscovie était un Élat de paysans, un empire rural : or sans villes, ni richesse, ni art, ni science, ni vie politique; selon l'élymologie, sans cité pas de civilisation.

Comme les pays de l'Occident, la Russie avait eu la centralisation monarchique : elle n'avait eu aucun des instruments ou des institutions des monarchies européennes, parlements ou universités, hommes de robe ou de plume. Elle avait des souverains : elle n'eut jamais de cour. Enfermées dans le terem, gynécée tatar ou byzantin, les tsarines el les Isarcvnas laissaient les tsars à la grossièreté de leur sexe. La Moscovie n'eut ni cluUeaux ni palais; le Kremlin n'était qu'une forteresse et un couvent, où de vulgaires plaisirs de soldats alternaient avec une fastidieuse solennité ecclésiastique'.

L'Église russcavaitun clergé national, patrioteet respecté; elle avait ses monastères, elle eut ses synodes ou conciles nationaux ; elle n'eut ni les ordres religieux, ni las:oIastique, ni les grandes hérésies, ni les grands conciles do l'Eglise latine. La Russie eut des secles ignorantes, rustiques, sans discussion des textes originaux, sans connaissance des langues anciennes ; elle resta en dehors de la Réforme, des luttes savantes et lettrées qui, par la liberté de pcnser,conduisirent à la liberté politique. Étrangère à la Réforme, elle le fut également à la Renaissance. L'antiquité, qui l'avait jadis iV peine effleurée, ne fut pas chez elle, connue en Allemagne, naturalisée par une seconde éducation.

Liée à Byzance par la religion el le voisinage, la Russie reçut pcul-(Mrc un plus grand nombre d'émigranls grecs (|ue 1 Italie cl rOciidcnt. Après la chute de Constantinople et le mariage d'Ivan lil avec l'héritière des derniers empc-

1. Vojt;z It!8 ouvrngcs de M. Zabicliiic sur la Vie privée des tsarines cl la Vie jirivce dct iaara russa.

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