‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 116 sur 283 · DÉFAUTS DE L'ŒUVRE DE P.ERRE LE GRAND · texte numérisé non relu

DÉFAUTS DE L'ŒUVRE DE P.ERRE LE GRAND

celle jeune colonie de la vieille Europe, se mêlent deux Ages de coiTui^tion. La débauche, les concussions et les supplices y sont comme les trois marches ou les trois actes de la vie publique. Un de nos philosophes, qui avait été l'un des hùles de Catherine II, disait alors de la Russie qu'elle était pourrie avant d'être mûre. Si le mol était mérité, l'Europe en était en grande partie responsable. Les Russes ont pour les mœurs de la vieille Russie de hautes prétentions. Sans disputer à l'Occident la primauté intellectuelle et scientifique, ils réclament volontiers pour leur pays et ses usages patriarcaux la supériorité morale '. Restés en dehors de nos grandes époques historiques, ils se flattent d'avoir échappé à la triple corruption du moyen Age, de la Renaissance et des temps modernes. Lui rendant outrage pour outrage, ils aiment à parler de la pourriture de l'Occident, ils disent que dans l'ancien empire des tsars la civiHsation avait une base plus morale et religieuse quo dans nos brillanles sociélés d'éducation païenne; ils attribuent aisément les vices de la Russie nouvelle à la contagion européenne. Les peintures des anciens voyageurs no justifient pas toujours ces revendications*. Au nord, comme partout, le despotisme et le servage étaient pour la vertu une triste école. Les fondements traditionnels de la moralité moscovite n'en ont pas moins été ébranlés par la réforme impériale et les leçons de l'Occident. Dans une grande partie de la nation, les vieilles mœurs ou les vieilles croyances furent détruites avant que rien ne fùl en état de les remplacer. De li encore peut-être une des causes lointaines du nihilisme chez les classes même con-

1. I.c Icclciir flanchais liouvcra celle opinion des slavopliilcs lonffiioment Jéveloppce dans Vllisloire de la civilUalion en Russie, de M. Uéréblsof. Le lecteur russe la rcncoulre à chaque |>as, cliez beaucoup de ses plus populaires écrivains. Je citerai, par exemple, Dosloievski, dans çon Journal d'un écrivain {Dnevnik pisatclia), 1880.

2. Oleurius, Mergerel, Flclclier, par exemple, font un noir lableau de la moraiilé des laïques tt du clergé ; d'aulres, il csl vrij, lels ^a^ Uerbcrslein, semblent plus favorables aux mœurs russe-.

quisos à la civilisation. Par sa façon de faire litière des traditions, des institutions, des préventions nationales, par son sans-gêne avec le passé de son peuple et son peu de respect pour les coutumes ou les préjugés de ses sujets, Pierre, le plus impérieux des révolutionnaires couronnés, pourrait être regardé comme le premier ancêtre du nihilisme ou riénisme contemporain.

Au mal moral s'est, dans l'œuvre de Pierre le Grand, joint le mal intellectuel, et, par un fatal enchaînement, à celui-ci le mal social, à ce dernier le mal politique. L'esprit , comme le cœur, fut dévoyé. Le réformateur outra certaines des qualités russes presque inconnues avant lui, et grâce à lui bientôt poussées à l'excès : la facilité à tout comprendre et à tout s'assimiler; — ou, ce qui revient au môme, la réforme accentua, chez les Russes, certains des défauts qu'ils tenaient déjà de la nature ou de l'histoire, le manque d'originalité, le manque de personnalité. Pierre fit involontairement de ses sujets des échos ou des reflets. Les poussant violemment dans la voie de l'imitation, il étouffa en eux l'esprit d'initiative et, par là, les priva du plus actif ferment du progrès. En les habituant à penser par autrui, il prolongea leur minorité spirituelle sous la tutelle de l'étranger. Cette tendance à l'imitation arrêta d'un siècle la naissance d'une littérature nationale et originale. Le Russe de Pétersbourg subit toutes les influences de l'Occident, reproduisant docilement les plus contraires, tour à tour disciple des encyclopédistes et des émigrés français, de Voltaire et de Joseph de Alaistrc, et, par lassitude ou par paresse, trop souvent enclin à un vide scepticisme, trop souvent adonne au goût de l'extérieur et au culte de l'apparence'.

A CCS vices intellectuels correspond le vice social, la dé-

1. « Toiil change clioz vous, mon piinc(\ les lois comme les rubans, les opinions conimo Irs gilets, les systùmeK do toul genre comme les modes; on vend ta maison comme t>oii cheval, rien n'esl conslnnl ({tie l'inconslance. » (Lettre de Jos. du Mui^trc uu piincu Koslovski, 12-24 oc. I81ô.}

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