‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 118 sur 283 · ABUS DE LA LÉGISLATION · texte numérisé non relu

ABUS DE LA LÉGISLATION

la 8c6ne d'un théâtre dont les décors se renouvellent par des changements à vue au signal du machiniste.

La Russie de Pierre le Grand, de Catherine et d'Alexandre Il me paraît le meilleur exemple de ce que peut et do ce que ne peut pas la loi écrite. Dans aucun Élat la législation n'a autant montré à la fois l'étendue et les bornes de sa puissance. Aux mains de l'autocratie, la Russie moderne semble, une ou deux fois par siècle, sur le point d'être transformée en quelques années; mais les peujdes les plus dociles ne se laissent |)as ainsi pétrir entre les doigts de leurs maîtres. A regarder les lois, la Russie a été plus d'une fois retournée de fond en comble; mais les lois n'atteignent pas l'ûme des peuples. Pour être efficaces, il faut que les changements accomplis dans la législation le soient parallèlement dans les mœurs et dans les esprits. Autrement, sans harmonie entre la loi et les mœurs, il n'y a (juc trouble et malaise, et c'est ce que. depuis doux siècles, ont trop souvent éprouvé les Russes.

Moral ou intellectuel, social ou politique, tout le mal dont soulîre la Russie depuis Pierre le Grand se résume en un, le dualisme, la contradiction. La vie et la conscience nationales ont été coupées en deux : le pays, remué dans ses fondements, n'a pu encore retrouver son équilibre. C'est, en plus grand peut-être, le malaise ressenti par la France depuis la Révolution. Venues d'en haut ou d'en bas, ces transformations violentes, qui deviennent pour un peuple le point de départ d'une vie nouvelle, laissent toujours derrière elles des traces douloureuses. Il reste dans la société et dans les esprits des discordances qui troublent les jugemenis les plus sûrs. La France a eu l'avantage que sa révolution a été faite par elle-même, selon son propre génie, et qu'en ses erreurs comme en ses succès, elle a été toute française. En Russie, la révolution étant faite par le pouvoir, sous l'inlluencc de l'étranger, la scission entre le passé et le présent a été plus py^fonde, le déchirement de l'existence nationale plus douloureux. A lu

réforme de Pierre le Grand remontent un grand nombre des oppositions ou mieux des antinomies qui, en Russie, nous ont fait ériger le contraste en loi. Les institutions et les mœurs, les idées et les faits ont peine à se mettre d'accord. Dans la nation et dans l'individu, il y a des dissonances de toute sorte. Le Russe se trouve divisé avec luimême ; il se sent pour ainsi dire double; parfois il ne sait ce qu'il croit, ce qu'il pense, ce qu'il est*.

N'étant plus elle-même et ne se sentant pas encore européenne, la Russie est comme suspendue entre deux rives. Pour sortir de cette dualité d'où lui viennent ses souffrances, doit-elle se jeter tout entière d'un côté, se précipiter en avant vers l'Occident, ou rétrograder résolument vers la vieille Moscovie? Faut-il s'enfoncer dans l'imitation, se faire sans retard le Sosie de l'Europe, ou bien doit-on rejeter toute importation étrangère, se circonscrire en soi-même, revenir à tout ce qui est national et russe ? — Mais dans la pauvreté des legs du passé, au milieu des décombres accumulés par Pierre et ses successeurs, où trouver le plus souvent ce qui est national? La Russie est physiquement et moralement trop voisine de l'Europe, elle s'en est depuis deux siècles trop rapprochée pour s'en pouvoir séparer. Elle est européenne, mais l'éducation historique lui a donné vis-à-vis des peuples de l'Occident des dissemblances qu'un ou deux siècles n'ont pu encore effacer. Le problème de son avenir est dans la conciliation de CCS deux termes : Europe et Russie, civilisation et nationalité.

11 en est de la réforme de Pierre le Grand comme de notre révolution française : on en peut déplorer les violences, on en peut signaler les illusions; l'une et l'autre n'en demeurent pas moins, pour le peuplequ'elles ont renouvelé, la ba«c inébranlable de tout développement normal.

1. • l'icrre, ("Tiivail ciirore JoRopli do Maislro à un Ihissc, Picrro vous a m'iM nv(!c réli'nnKci' <l'>ii« une laussc |iosilioii : nrc icrtim possum vivere neo line te. C'oul ^"lrl• .l.viw.. . (I.riiic uu prince Koslovski, du 12-24 oct. 1815.)

LE XIX" SIÈCLE : LES RÉFORMES EUROPÉENNES. 279 La tûche de la Russie vis-à-vis de la réforme européenne est celle de la France vis-à-vis de la Révolution : il n'y a point à se plaindre ni à regrellcr, il n'y a qu'à continuer l'œuvre en la corrigeant, mais aussi en l'affermissant et en la complétant, sans découragement comme sans précipitation.

Ce que la raison conseille à la Russie, sa propre impulsion le lui fait exécuter à travers d'inévitables atermoiements. Les trois derniers régnes en portent témoignage, dans l'apparente stérilité de deux d'entre eux comme dans la fécondité du troisième. Ouvert à toutes les séductions généreuses, tour à tour épris d'un vague libéralisme et d'un mysticisme autoritaire, Alexandre I" sentit le malaise de son peuple et pendant des années rêva de le guérir. En lui semblait venu le réformateur définitif, le Messie attendu depuis des siècles; ce ne lut qu'un précurseur. Il ne sut pas dépasser les velléités, les essais timides. Gliez lui se rencontraient toutes les aspirations et les contradictions de son époque, une des plus troublées de l'histoire, et l'une des plus faites pour troubler les âmes de bonne volonté.

Chez lui aussi se montraient au grand Jour toutes les facultés et tous les contrastes du Russe moderne, du Russe civilisé, souvent en lutte et en désaccord avec lui-même, tel qu'il est sorti des réformes du dix-huitième siècle. Comme Pierre le Grand, mais à un autre titre et par d'autres côtés, Alexandre 1'% avec sa nature si bizarrement mêlée de force et de mollesse, « de qualités viriles et de faiblesses féminines », avec ses nobles engouements et sa facilité à s'éprendre tour à tour des idées les plus diverses^ avec ses alternatives enfin d'illusion et de découragemenf^ d'action et d'apathie, ce prince au caractère énigmatiquc, si diversement et parfois si injustement apprécié, pourrait être donné comme un des types historiques du tempéra* ment national'. Le brillant et mobile fils de Paul I". le

1. Voyez par exemple le portrait d'Alexandre l"par MeUcrnich {Mémoires, documents et écrits divers, Paris, t. I, p. 316, 3:7).

éSO LA RUSSIE ET LES RUSSES.

libéral élève du républicain Laharpe, le mystique confident de Mme de Kiùdcner, me semble personnifier plus qu'une époque et une génération, toute une race d'esprits, encore aujourd'hui vivante aux bords de la Neva.

Comme homme et comme souverain, Nicolas fut tout l'opposé de son frôre et prédécesseur. En lui paraissaient revivre les vieux tsars moscovites, rajeunis et policés à la moderne. Grand, bien fait, sévère, infatigable, ne doutant jamais de lui-môme ni de son système, Nicolas était le vrai type de l'autocrate. Défiant de tout changement, la Èlabilité fut son idéal. Effrayé des révolutions de l'Occident, il s'isola de l'Europe. Durant près d'un tiers de siècle, la Russie sembla rétrograder; mais, dans cette réaction ni(}me, se corrigea le défaut capital de la réforme de Pierre I"'", la dénationalisation. La tyrannie de l'imitation s'afiaiblit; la nationalité reparut partout, elle revécut là où elle était le plus à sa place, dans l'art et la littérature. En dépit des théories slavophiles, l'influence européenne n'en fut pas atteinte. Entre l'Occident et ses sujets, Nicolas avait élevé une muraille de Chine, ou mieux, à la manière russe avant l'hiver, il avait soigneusement clos et mastiqué les fenêtres, hermétiquement calfeutré toutes les fentes par où l'air du dehors eût pu pénélrer au dedans; mais quand le souffle de l'Europe et la pression de l'air extérieur n'eussent pu forcer la douane et la censure impériales, l'atmosphère russe s'était déjà trop imprégnée des idées européennes pour en pouvoir être purifiée. Le règne de Nicolas a montré (juc, dans son omnipotence, l'autocratie n'était pas assez forte pour arrêter longtemps la jOussie sur la pente où l'avait jetée Pierre le Grand. La guerre de Crimée fit éclater à tous les yeux, avec la faiblesse du système slationnairc, la nécessité de se mettre sucialeinonl, si ce n'estpolilicjuenjent encore, au niveau do l'Occident, ne fût-ce que pour être de force à se mesurer avec lui.

Sous Alexandre 11, les portes de l'empire ont été rou-

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