CHAPITRE I
Des dislinctions de classes en Russie : en (pioi elles sont extérieures et superficielles, eu ijuoi elles sont profondes et persistantes. — Coup porté à l'ancienne liiérarcliie sociale par l'éniancipalion. — Toutes les réformes poslérieures ler.dent à l'abaissement des barrières de classes. — Comment à cet ('f,'ard l'œuvre d'Alexandre 11 ressemble à l'œuvre de lu révolution française; comment elle en dillère. — Caraclère et ori^'ine de toutes ces distinctions sociales. — Classes privilégiées et non privilégiées. — Délaut de solidarité des |)rcmières entre elles; défaut d'hoiuogéuéité de cbacuao d'elles. — Classes accessoires.
Le fait le plus saillant que présente à l'observateur français la constitution sociale de la Russie, c'est la répartition delà poj)ulalion en groupes distincts, en classes neltement déleniiinccs, pendant longtemps on aurait presque pu dire en castes. L'histoire et la loi ont divisé le peuple russe en coniparlinienls divers, superposés les uns aux autres comme des étages qui, de la base au sommet, iraient en se rétfécissant brusquement. La société russe ofîre ainsi à distance l'aspect d'une pyramide à degrés, comme la pyramide de Saqqarah aux bords du Nil ou la tour pseudotalare à quatre étages de Kazan, chaque degré se partageant encore en gradins secondaires. A ne regarder que l'extérieur, cette société, savamment distribuée en cadres réguliers, paraît faite pour les hommes qui, dans la classilicalion des dillcrentcs couches sociales, voient la première
condilion de la grandeur d'un peuple. De loin, avec toutes ses dénominations et ses rubriques officielles, la Russie semble réaliser les rêves des utopistes de la hiérarchie : on dirait une vaste Salenle où chaque homme en naissant trouverait sa place et ses occupations fixées par la loi.
De près, c'est tout autre chose. Au temps môme où les démarcations en étaient le plus nettes, ces cadres officiels, où sont rangés suivant un ordre déterminé les différentes classes de la population, eussent peut-être déçu les théoriciens des distinctions sociales. A plus forte raison en est-il ainsi aujourd'hui que des réformes multiples sont venues remanier, modifier, altérer de toutes façons l'ancien ordre hiérarchique. Si sa force était là, comme on l'imagine souvent à l'étranger, la Russie a déjà perdu la force intérieure que lui ont longtemps attribuée les préjugés de l'Occident.
La constitution sociale de la Russie, telle qu'elle était sortie des deux ou trois derniers siècles, avalisa base dans le servage des paysans : l'émancipation des serfs ne pouvait pas ne point l'ébranler. Dans cette société régulièrement stratifiée, il était difficile que la couche inférieure se pût soudainement redresser, sans soulever et incliner les étages qui reposaient sur elle. L'ancienne classification en ordres ou en états subsiste devant la loi, elle subsiste nominalement, extérieurement; en réalité, elle a été singulièrement atténuée. Cet amoindrissement progressif des distinctions de classes et des privilèges sociaux est même, à y bien regarder, l'un des traits caractéristiques de la Russie contemporaine.
Si l'on cherche à résumer en un seul tous les changements accomplis de nos jours dans l'immonsc enn)iredu Nord, on trouvera, je crois, qu'ils se ramènent à ce fait essentiel, à l'abrogation progressive des différences de classes ou de castes, ou, ce (pu revient au môme, à la réduction successive des prérogatives ou des charges particulières aux diverses classes du peuple. C'est là le point central où convcrgc.nl les nombreuses réformes du