LA HIERARCHIE SOCIALE
dernier règne, li le point culminant, d'où rohscrvaleur en découvre le mieux l'ordre et la portée.
Réformes adminislralivcs ou judiciaires, réformes ecclésiastiques, (inancièr'-'sou militaires, tous ces chanj^ements, qui louchent à toutes les branches de la vie publique, tendent au fond, plus ou moins diroclemcnl.plus ou moins consciemment à la môme lin, à l'abaissement des barrières de castes, à l'elTaccmcnt des vieilles lig:ncs de démarcation, à l'élargissement des anciens com|)urtiment9 sociaux, en un mot i\ légale distribution entre toutes les parties de la nation des faveurs et des charges de Itlal. Que le but fût ou non distinctement aperçu des promoteurs des réformes, qu'ils l'aient poursuivi avec une libre et claire volonté, ou qu'ils aient, à leur insu, cédé à un secret et involontaire entraînement, le ternie final n'en apparaît pas moins après coup avec une parfaite notleté'. Quelque branche de l'administration que l'on étudie, sous quelque côté que nous prenions la Russie moderne, tribunaux, armée, impôts, institutions municipales ou provinciales, nous y retrouverons toujours la même tendance. Lu, encore une fois, est le lien qui rejoint toutes les réformes récentes et qui, malgré de graves lacunes el de singulières inconsé(iuenccs, leur donne re qui fait les grandes œuvres, l'unilé.
Certes il y a des incohérences, des restrictions, des contradictions, on peut signaler, depuis quelques années surtout, bien des incertitudes, des velléités de réaction, des tentatives de retour en arrière ; le fait n'en subsiste pas moins. Dans la Russie de Pierre le Grand et de ses successeurs, tous les droits, toutes les immunités administratives, judiciaires, militaires, étaient attribuées à chaque
1. Il ne saurait y avoir aucun doulc à cet égard sur les desseins cl les tendances des principaux rcdacleure de la réforme fondamentale, l'acte d'emancipolion. « Les réformes nouvelles ont renversé les cloisons qui gênaient la communion morale des différentes classes .,, écrivait, le 5 juin ISôi, G. Samarinc à la femme de son ami N. xMilulir.c.
classe du peuple séparément; aujourd'hui prévaut le procédé inverse, le procédé démocratique, devant lequel il y a un peuple et non des classes isolées. Au milieu du dix-neuvième siècle, la Russie en était encore sous ce rapport aux vues et aux usages du moyen âge ; sous Alexandre II, elle est devenue un pays moderne. A cet égard, l'œuvre encore imparfaite du libérateur des serfs ressemble singulièrement à l'œuvre aujourd'hui incontestée de notre révolution française, elle a pour terme final régalité civile sans distinction de classe, de race, de religion.
Entre la réforme russe et la révolution française, il y a, sous ce rapport même, une double et importante différence : la première, dans la façon dont chacune d'elles a été préparée, la seconde, dans la manière dont l'une et l'autre ont été conduites. Dans la France de l'ancien régime, les barrières morales enfre les dilTérentes classes, entre la noblesse et le licrs-élat particulièrement, avaient été renversées et efîacées par les mœurs avant de l'être par la loi. L'intervalle entre le noble et le bourgeois, encore immense au dix-septième siècle, avait été franchi au dix-huitième ; les salons et les lettres avaient rapproché, souvent même avaient confondu les deux hommes. Ils ne se distinguaient plus l'un de l'autre que par l'extérieur, par l'habit, et, le jour où le noble mit de côté l'épée cl les broderies, toute dilTérence s'évanouit. La parité des façons et des dehors ne faisait que manifester la parité des esprits. Selon la rcmarciuc d'un récent historien, l'égalité de fait avait précédé l'égalité de droit, la noblesse et le tiers étaient de niveau par l'éducation et les aptitudes, quand ils étaient encore séparés par des privilèges *. En Russie, à la veille même des dernières réformes, il en était tout autrement. Le noble, le prêtre, le bovirgcois, le paysan, le premier et les trois derniers surtout, n'étaient pas
t. .M. Tuinc, les Uri'jinetde la France contemporaine : l'Ancien rJgiine.