‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 127 sur 283 · CL48SES SOCIALES : COSAQUES · texte numérisé non relu

CL48SES SOCIALES : COSAQUES

à nourrir des soldats. C'était une sorte de servage d'un nouveau genre, dont les promoteurs se flattaient de tirer grand avantage pour les forces et les finances de l'empire. La résistance des paysans, qui alla parfois jusqu'à la révolte, dut, sous Nicolas, faire abandonner cette tentative. Alexandre II obéit à cet égard à des tendances tout opposées à celles qui prévalaient sous Alexandre I". Le service militaire, abrégé de durée et rendu obligatoire pour tous, portera un coup sensible à toutes les distinctions de castes. Au lieu d'être un corps isolé et un sujet de privilèges ou de servitudes, l'armée deviendra un instrument d'égalité, elle sera un des principaux moyens de fusion des classes et des rangs*.

Il est dans l'armée, ou plutôt dans les forces militaires de la Russie, un groupe considérable qui continue à former une catégorie à part, et demeure à quelques égards une classe distincte, une caste guerrière; ce sont les Cosaques. Sur les frontières méridionales de l'empire, sur le cours inférieur du Don, du Volga, de l'Oural, du Kouban, du Terek, se retrouvent encore des populations d'origine diverse, toutes vouées également à une organisation militaire. Les Cosaques n'ont que cette ressemblance avec les colonies de soldats d'Alexandre I" ou les anciens confins militaires de l'Autriche. En échange de leurs charges spéciales, ils ont eu de tout temps des immunités auxquelles ils étaient fort attachés ; aussi étaient-ils regardés comme des populations privilégiées, bien que leurs prérogatives personnelles et corporatives aient été singulièrement réduites dans le cours des siècles. A l'étranger, le nom de Cosaque, lié à des souvenirs d'invasion, éveille l'idée de barbarie et de pillage; en Russie, le même nom, attaché aux souvenirs de la vie indépendante de la steppe, rappelle les idées de liberté et d'égalité. « Libre comme un

1. Le service obligatoire, mitigé par certains temi>éran)enls,a été établi en 1874. La durée du service est, depuis 1888, de & ans dans l'armée active, de 13 ans dans la réserve; on reste dans l'armée territoriale jusqu'à 43 ans.

Cosaque » est pour le Russe une locution fortement exl)ressive, car elle désigne l'homme qui n'a subi ni le joug étranger, ni la servitude de la glèbe. Chez les principaux groupes cosaques, chez ceux du Dnieper et ceux du Don, rcgnaitjadis l'égalité, non moins que la liberté. Les uns et les autres, les premiers sous la suzeraineté de la Pologne, les seconds sous le sceptre moscovite, formaient une sorte de république démocratique. Ils élisaient eux-mêmes leurs chefs, leurs atamans et ne reconnaissaient entre eux pas plus de nobles que de serfs*.

A cet égard, l'extrême sud de la Russie ressemblait à certaines régions de l'extrême nord, où le servage et la noblesse n'ont pour ainsi dire point pénétré. Comme les paysans d'Archangel ou de Vialka, les Cosaques ont longtemps conservé les formes d'une ancienne société russe, étrangère aux distinctions de classes ; ces libres colons de la steppe, longtemps recrutés de serfs fugitifs, avaient laissé derrière eux, dans la patrie qu'ils fuyaient, toute trace de hiérarchie sociale. Les distinctions déclasses sont peu à peu rentrées chez eux avec l'administration de la Russie moderne. La noblesse a été conférée à leurs officiers, et de l'ancienne égalité, comme de l'ancienne liberté cosaque, il ne reste guère qu'un souvenir*.

1. Sur les anciens Cosaques de la Potilc et de la Grande-Russie, le Icclctir français peut consulter avec fruit les Coscujucs d'autrcfoi^i de Mérimée, ouvrage qui n'est qu'une réduction des travaux d'un des plus émincnls historiens de la Itussie, M. Kosloniarof. — Les Cosaques des épo(iucs jilus récentes, formant l'avant-fjardc de la puissance russe, ont singulièrement contribué à la conquête et à la colonisation des stcp[)cs du sud-est et de certaines réj^ions de l'Asio. De tous les Ktats modernes la Russie est pout-ôtre celui (|ui a su Urer le meilleur parti de la colonisation militaire.

2. Le servage m^me avait Uni par étie introduit chez les Cosaques du Don, et, au moment dcî l'émancipation, le territoire de l'armée (ro'/.sAo) du Don était un des pa\8qui comptaient le moins de paysans libres. Itusclien : lionil' Icrrutig den Uiihh. Knisrrrriclis. (Juanl aux exemptions et privilèj^es administratifs ou financiers des (:osai|ues, ils ont été peu à peu restreints et presque annihilés par le» profjrès constants de la cenlralisalion, aussi bien que par les proKréH du commerce cl des voies de communication. C'est ainsi «pie l'individualité, comme roulononiie, de la pliq)arl dos Cosaques est en Irain de disparaître.

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Parmi les classes accessoires, placées en dehors et comme dans rinlervalie des classes normales, une seule mérite encore une mention, c'est celle dont les membres portent le nom bizarre d'odnodvortsy (mot à mot, unicours), c'est-àdire d'bommes d'une seule cour ou d'une seule maison, possesseurs d'une seule terre. Les oilnodvortsy sont des hommes libres, qui, à l'inverse du paysan de la Grande Russie, possèdent la terre qu'ils cultivent en pleine propriété individuelle et héréditaire. A cet égard, ils se rapprochent des nobles, tandis que, par l'éducation et la situation de fortune, par la capilation et le recrutement qui i)esaicnt sur leur tôte comme sur les dernières classes de la nation, ils méritent plutôt d'être comptés parmi les paysans. Cette classe, ainsi intermédiaire entre les deux grands ordres de l'Etat, comptait, croyons-nous, de 2 à 3 millions d'ûmes des deux sexes. Parmi ses membres, quelques-uns ont atteint une aisance rare chez le paysan, d'autres sont tombés au niveau des plus pauvres mougiks. Les otlnodvuiisy pourraient, de même (jue les Cosaques, être envisagés comme les représentants d'un autre âge de la société russe. Leur origine est assez obscure, leurs rangs semblent s'être recrutés dans phniours classes différentes. Les odnodvurlfiy se regardent eux-mêmes, parfois peut-être avec raison, comme des nobles appauvris et dépouillés de leurs privilèges. La plupart paraissent descendre d'anciens soldats, colonisés jadis le long des frontières méridionales de la Moscovie, et, en échange de leurs services, pourvus de terres longtemps exemptes d'impôt. Ces cultivateurs militaires formaient, vis-à-vis desTatars,une ligne d'observation et de défense qui, en se reportant peu à peu vers le sud, pénétrait graduellement dans les steppes. Encore aujourd'hui, c'est dans les gouvernements de Voronège,de Koursk, d'Orel, dans les provinces frontières de l'ancienne Moscovie, que se rencontrent le plus de ces odnodvortsy. Quoi qu'il en soit de leur origine, ils sont, en dehors de la noblesse, presque les seuls représentants de la propriété territoriale,

telle que nous la connaissons en Europe; à ce titre, ils forment un anneau intermédiaire entre l'ancien serf et l'ancien seigneur, et peut-être un jour contribueront-ils à doter la Russie d'une des choses qui lui manquent le plus, d'une classe moyenne rurale.

La plupart des classes entre lesquelles était divisée la population russe étaient si particulières à la Russie, si propres à son état social, qu'il était difficile d'y faire entrer des populations d'origine étrangère sans augmenter pour elles le nombre des subdivisions spéciales. Aussi d'ordinaire, pour ne point faire violence aux mœurs, ou ne point enfreindre les droits reconnus aux pays conquis, le gouvernement russe était-il, à chaque annexion en Europe ou en Asie, contraint de créer pour ses nouveaux sujets de nouveaux cadres, de nouvelles rubriques. Chaque région, chaque race, chaque culte môme, en passant dans l'empire, y donnait lieu à des divisions particulières, à des catégories sociales, ayant chacune ses droits et obligations. La diversité des nationalités qui habitent la Russie est une des choses qui, en Europe môme, retardent la fusion et l'unification légale de toutes les populations comprises sur le sol russe. Les tribus nomades, comme en Europe les Samoïèdes ou les Kalmouks, restent naturellement en dehors des quatre classes normales. Les Tatars, les Bachkirs et toute la population mahométane gardent encore dans les villes ou les campagnes une position spéciale. 11 en est de môme à certains égards des cultivateurs libres de la Bessarabie, des bourgeois de l'ancienne Pologne ou des provinces baltiques, des colons allemands ou grecs de l'intérieur, de môme enfin des Juifs des provinces occidentales. S'ils ne constituent plus, comme dans la Républi(iue de Pologne, un cinquième ordre de l'État et une véritable caste, les Israélites, môme après les dernières réformes, demeurent encore, quant au domicile, quant à la propriété et aux fonctions élcclivca, soumis à certaines restrictions qui continuent d'en faire une catégorie particulière, au milieu

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