CLASSES URBAINES
Catherine II, ici comme en toute chose, reprit et compléta l'œuvre de Pierre I". Elle voulut en môme temps constituer une noblesse et une bourgeoisie, deux choses dont manquait presque également la Russie'. C'est par Catherine que les habitants des villes ont été divisés entre les différents groupes qui subsistent encore aujourd'hui. Marchands, petits bourgeois, ouvriers, reçurent de sa main une organisation corporative. Chacun de ces groupes divers eut ses chefs élus, et tous furent réunis en corporations municipales auxquelles fut restitué le droit de justice avec le droit d'administration intérieure.
Dans l'organisation de la classe urbaine, la princesse d'Anhalt et le vainqueur de Charles XII imitèrent naturellement les institutions contemporaines de l'Europe occidentale, en particulier les institutions des pays germaniques, de l'Allemagne et de l'Angleterre, de la Hollande et de la Suède. De lu, en partie, les défauts et l'insuccès d'une œuvre, mal à propos copiée de l'étranger et imitée de modèles déjà en décadence. C'est quand ils étaient sur le point de disparaître des États les plus avancés de l'Occident, que les corps de métiers d'artisans et les guildes de marchands, que les maîtrises et jurandes furent introduits en Russie. Quels qu'en fussent les mérites et les inconvénients, cette organisation en corporations, à laquelle se prêtent volontiers les peuples germaniques, était aussi étrangère au génie (ju'aux habitudes de la Russie. Le Russe, selon une juste remarque de llaxthausen, a l'esprit d'association, il n'a point l'esprit de corporation, et entre l'un et l'autre la diflérence est grande. Le Russe a un mode national d'association, Vartel, dont tous les membres ont des
1. A cet égard, comme à plusieurs autres, cerlains des conseillers de Catherine recommandaient parfois de singuliers procédés, ou se berçaient d'étranges illusions. C'est ainsi que, d'après Nie. Tourguenef {lu Russie et let Husses. H, p. 2^1). un des hommes les plus en vue de ce grand régne, Belskoy, qui eut une grande part à la fondation des gigantesques maisons d'enfants trouvés des deux capitales, se flattait par là de préparer la création d'un tier« étal !
droits égaux et travaillent pour le bénéfice commun, sous des chefs librement élus par leurs pairs ; il a peu de goût pour les corporations fermées, pourvues de privilèges et de monopoles, subdivisées hiérarchiquement en rangs ou échelons inégaux, comme nos anciens corps de métiers avec leur gradation de maîtres, de compagnons et d'apprentis. A cet égard, le peuple de l'Europe, chez lequel les divisions extérieures de classes ont le plus persisté, est peut-être de tous le plus naturellement étrangère l'esprit de caste et de subordination hiérarchique. L'esprit corporatif qui, en Occident, n'était qu'une forme de l'esprit féodal, l'esprit qui, dans le monde du travail, avait introduit le môme principe de privilège et de vasselage que dans la propriété et la noblesse, ne se retrouve nulle part dans l'ancienne Moscovie et n'a pu triompher dans la Russie nouvelle. Catherine II tenta en vain de réunir les artisans en corps de métiers et de les diviser régulièrement en maîtrises; en vain elle donna à chaque groupe des chefs élus et des bannières. Les corps de métiers, les tsclch, selon le nom emprunté de l'allemand (zeche), sont restés en Russie des cadres inanimés, presque de simples registres d'inscription pour la police; là où les corporations demeurent investies de leurs privilèges surannés, on ne voit pas que l'artisan et l'industrie nationale y aient rien gagné*.
1. Sur ce point, comme sur tant d'autres, il y a^ dans les lois et dans l'administration, un diTaul d'unité et de précision qui cngomire trop souvent la confusion et l'arbllraire. la. loi ne diMinil pas les mcliers qui doivent ô(re formes en corporation; aussi IVxcrcicc de tel ou tel métier est-il libre en certaines villes, tandis que en d'autres il est subordonné à l'obtenliim d'un ccrlilical, délivré |iur un tribunal d'artisans ù la suite d'un examen.