‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 135 sur 283 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Classificalion de la populatioii urbaine depuis Catlicriue II. — l/artifan el la inrclilcliuninc ou |iclit Lourj^oois. — Prolélaiiiil urbain. — Couiuienl il a d'ordinaire couî^ervé le môme espril que le peuple des cam|tagiie«. — I-c« fjuildes de marchands el leurs privilèges. — Comuienl réuianci|talion leur a ouvert l'acccs de la propriété foncière. — Les ciloijfHê honoraires ou bour,i,'eoi8 notables. — l.a Ilussie naguère encore déjwurvue des professions où se recrutait la bourgeoisie occidentale. — En quoi les réforaies coa> tribuent-elles à créer une bourgeoisie à l'europc-ennc.

La populalion des villes demeure, depuis Pierre I" el Ca- Ihcrino II, classée sous ciiKj ou six rubriques réparties eu dcu.x groupes principaux : le gros commerce ou les marchands, formant la classe supérieure, classe longtemps privilégiée, et les petits commerçiuils, les artisans de toute sorte, divisés en plusieurs catégories qui ne dilïèrent guère entre elles que par le nom. Il y a les mechtchanes^ petits bourgeois ou citadins, les retneslenniki ou artisans, les tt<i'/;ltuvije, membres des corps de métiers ; il y a les razno- Ichintsify sorte de capitt mortuum^ contenant tous les gens qui ne sont rangés dans aucune autre classe. De ces diverses catégories, la première est la plus importante, elle peut être regardée comme le type de toute la population inférieure des villes. Le terme de mechtchanine est d'ordinaire traduit par boitni(?ui>i; l'homme, désigné par le mot russe, répond cependant bien peu au mol français. Le mechlclianine* est l'habitant des villes qui, n'étant ni noble ni prêtre, n'est pas assez riche pour être inscrit parmi les marchands et

1. Mcclilchanme, au pluriel mechtchané, de meslo, lieu, place, dimiaulir meslclchko, petite ville, bourg.

ne fait pas non plus partie d'une corporation d'ouvriers. Il vit d'ordinaire d'un petit commerce ou de métiers manuels. Beaucoup n'ont point de moyens d'existence assurés. Il y a ou il y avait, jusqu'à ces derniers temps, une limite imposée à leur commerce et à leur fortune immobilière; ils ne pouvaient dépasser un certain chiffre d'affaires ni posséder un immeuble de plus de cinq ou six mille roubles. Pour aller au delà, ils devaient se faire inscrire parmi les marchands. Bien qu'il soit proprement l'habitant légal des villes, le citadin par excellence, le wec/ifc/ianme est souvent obligé d'aller chercher fortune au village. Dans certains gouvernements, le nombre des mctditcltancs établis à la campagne est considérable, tandis que le paysan, qui dans le travail de la terre ne peut toujours trouver une occupation permanente ou une suffisante rémunération, se presse fréquemment dans les villes et y a conquis le monopole de divers métiers. A Saint-Pétersbourg seul vivent près de deux cent mille paysans*. Les deux classes changent de résidence et prennent souvent ainsi la place l'une de l'autre, tantôt se faisant concurrence pour le travail manuel et le petit commerce, dans les fabriques ou dans les foires, tantôt gardant chacune leurs professions de prédilection, le mechtchaninc apportant à la campagne les arts et les procédés de la ville, le moujik apportant à la ville ses bras, sa hache, son cheval : tous deux exposés dans cette interversion des rôles et de la résidence à des chances diverses, plus mauvaises souvent pour le citadin que pour le villageois.

Cette classe de mcchtchancs et les groupes voisins d'artisans forment la grande majorité de la population des villes. C'est peut-être la portion la moins fortunée du peuple russe. Le paysan, le inoujih, a, de par la loi d'ôinuncipaliun, sa maison, son enclos à lui : il a de plus sa

I. D'upri'R certaines Hlati.Hli<(ueH, les paysans furmcraiont en moyenne plus do 30 pour 100 de la populatiuu urbaine.

CLASSES UnDAINES : MECHTCHANES ET PROLÉTARIAT 317

part du champ communal. Tout autre est la situation du mecldclianine. Il vit, comme notre population ouvrière, à ses risques et périls. La loi n'a pas de garantie pour lui, la commune n'a d'ordinaire ni terre ni travail certain à lui fournir. Si quelques mechtchanes arrivent à l'aisance ou même à la richesse, la plupart n'ont qu'une existence précaire. Un dixième peut-être d'entre eux possède dans les villes une maison à soi. Le reste vit en loyer, comme en Occident. Ceux qui vont chercher un refuge à la campagne n'y ont pas droit à la jouissance des biens communaux. On m'a montré de ces citadins qui avaient voulu se faire paysans; pour cela il leur avait fallu être admis par la commune rurale, et acheter à deniers comptants le droit à la terre que le paysan tient de sa naissance.

Jusqu'à une époque fort récente, le nu'chtch(tnine et le remeslenni/c, le petit bourgeois et l'artisan, étaient seuls, avec le paysan, soumis aux deux plus lourdes charges de l'État, à l'impôt de la capilation et au recrutement ix>ur l'armée. Alexandre 11 leur a allégé le poids du service militaire en le réparlissant sur toutes les classes de la société. Alexandre 111 les a relevés de la capitation à partir de 1883. La loi a donné au peuple des villes l'égalité des charges et des droits; elle ne saurait aller plus loin et ne pourrait, comme au paysan, lui donner la propriété. Les Russes, grâce à leur système de vastes terres communales, se vantent de n'avoir pas de prolétaires : ils contemplent d'un œil dédaigneux les dangers dont cette plaie sociale leur paraît menacer l'Occident. La Russie, en réalité, a déjà un prolétariat urbain, partout le plus embarrassant, le plus turbulent, et parfois presque le seul dont souffrent certaines nations d'Occident, le seul au moins dont soulTre la France. 11 est des difficultés sociales auxquelles un pays, quelque neuf et hardi, quelque vaste et riche de terre qu'il soit, semble ne pouvoir échapper : le prolétariat, le salariat des villes est de ce nombre. S'il n'est pas plus nombreux en Russie, c'est que les villes elles-mêmes

y sont relativement peu nombreuses et peu peuplées. Les progrès de l'industrie et de la civilisation, les progrès môme de la population ne feront lu, comme partout, qu'augmenter le prolétariat urbain en accroissant les villes. Le mechtchanstvo a déjà reçu de l'émancipation un important renfort : il a été l'asile de plusieurs catégories de serfs, d'une en particulier, des dvorovyé lioudi, les serfs domestiques. Ces hommes que, depuis plusieurs générations parfois, le service de leurs maîtres avait détachés des communautés de paysans, n'ont pu d'ordinaire, en redevenant libres, recouvrer leur part des terres communales. Affranchis de la tutelle de leurs maîtres, ils doivent vivre de leur travail, vivre de leur salaire, sans droit de propriété sur la terre qu'ils foulent ou dans la maison qu'ils habitent, sans autre héritage à transmettre à leurs enfants que le léger pécule de minces économies. Pas plus la Russie qu'un autre État n'a encore trouvé le secret d'assurer à chaque homme une demeure permanente, à chaque famille un foyer héréditaire, de mettre la population toujours croissante de nos fourmilières humaines au-dessus des atteintes du vice ou de l'imprévoyance.

Pour les conditions d'existence, ces tnecJilchanes et ces artisans russes ressemblent h. la population la moins favorisée de nos villes. Ils en ditTèrent par un point important, l'absence d'esprit particulier, l'absence d'esprit urbain. Le prolétariat des villes, le salariat ouvrier n'a pas, comme ailleurs en Europe, d'esprit de classe opposé à la fois à la haute bourgeoisie et au peuple des campagnes. A ce point de vue l'on peut dire que les grandes cités russes manquent de la plèbe urbaine de nos capitales européennes. Elles en ont déjà l'étoflc ou la matière première ; mais ces éléments ne sont encore ni assez nombreux ni assez forts, ils n'ont pas encoro assez conscience d'eux-mêmes pour avoir les aspirations ou les exigences ambitieuses des classes ouvrières de l'Occident. Par les idées, parles croyances et les Bcnlimcnls cuuunu pur lu costume et les mœurs, lo

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