‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 136 sur 283 · CLASSES URBAINES : LES MARCHANDS · texte numérisé non relu

CLASSES URBAINES : LES MARCHANDS

peuple des villes russes se distingue encore peu du peuple des campagnes. Le meddchaninc, l'artisan surtout, n'est que le moujik des villes. La religion, qui, en Russie, est demeurée une des grandes forces sociales, relient encore sous son empire ces masses urbaines que, dans plusieurs pays de l'Occident, le christianisme, catholique ou protestant, semble avoir perdues sans retour. Le medUchanine est observateur des rites et des traditions, il est conservateur des vieilles mnurs; il a, tout comme le moujik^ le respect de Dieu et de l'empereur; entre le paysan et lui, il n'existe point encore de divorce, d'antagonisme moral. Il y a ainsi dans le fond du peuple russe une unité, une harmonie de sentiments et de croyances qui mérite d'autant plus d'être signalée qu'elle devient plus rare et que, dans les pays mêmes où elle persiste, le temps la rendra plus précaire*.

La Russie a là, pour une période plus ou moins longue, un principe de force et de stabilité qui fait défaut à tous les autres peuples du continent. S'il n'a point encore toute l'activité de notre civilisation urbaine, l'empire du Nord peut trouver, dans celte infériorité môme, des compensations qui no sont pas sans prix. Il est moins exposé à ces luttes d'iiillucnce des villes et des campagnes dont l'Occident a tant soulTert, à cette guerre intestine des citadins et des ruraux qui, par de perpétuelles révolutions et réactions, entrave tout progrès ; il échappe encore à ce conflit intermittent de l'esprit à la fois sceptique etutopiste de l'ouvrier des villes avec l'esprit grossièrement conservateur et aveuglément positif du paysan des campagnes.

La législation russe divise les habitants des villes en deux groupes : elle sépare nettement les artisans, ou les

1. Cel état moral des populatious urbaines ouvrières explique l'insuccès de la propa^'anile nihiliste parmi elles. Divers symptômes font craindre cependant que les ouvriers russes ne restent pas toujours sourds aux excitations révolutionnaires. Chez eux comme en Occident, les questions de salaire et les grèves pourront servir de prétexte ou d'inâlrumcut aux agitateurs.

citadins demeurés au bas de l'échelie sociale, des bourgeois parvenus aux degrés supérieurs. Ces derniers sont d'ordinaire désignés sous la rubrique de marchands, kouptsy. Ce titre n'est légalement reconnu qu'aux négociants en possession d'un certain capital ou payant certains droits de patente. Les marchands, longtemps dotés de privilèges importants, n'ont pu constituer une classe fermée ; le mechtchanine, le paysan, le noble même qui se livre au commerce, est maître de se faire inscrire parmi eux : c'est une question de fortune et d'impôt. Ces kouptsy sont subdivisés en plusieurs catégories qui conservent le nom étranger de guildes^ introduit par Pierre le Grand. Longtemps les trois guildes ont été pourvues de prérogatives fort différentes ; aujourd'hui, elles sont en possession de droits civils identiques. La distinction entre les guildes repose uniquement sur le chiffre du capital déclaré par les marchands ou sur la patente qu'ils payent à l'Etat. Les membres de la première ont le privilège du libre commerce dans toute l'étendue de l'empire ainsi qu'à l'étranger ; les membres de la seconde doivent se borner au négoce intérieur. Ces guildes, comme les autres fractions de la population urbaine, ont dans chaque ville leurs assemblées et leurs chefs ou syndics élus. Les marchands, du reste, s'élèvent ou descendent d'une guilde à l'autre, selon que s'enfle ou décroît leur fortune, et les mauvaises alTaires les exposent à retomber dans la classe inférieure des mechtchanes. Les membres des deux premières ^ui^/<'8 font ou plutôt faisaient partie des classes privilégiées. Les empereurs leur avaient accordé tous les droits personnels de la noblesse : exemption de la capitation, exemption de la conscription militaire, exemption des verges et des peines corporelles. Dans un pays comme la Russie, on ne pouvait faire plus pour l'encouragement du commerce et de la bourgeoisie. Les marchands étaient libres de s'enrichir, libres de jouir de leurs richesses; une seule ciïosc leur était refusée, et celle reslriclion môme imposée aux négociants pouvait,

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aux yeux du lô^Mslalcur, passer pour un stimuluiil au commerce. Il était interdit aux marchands, comme à toute personne étrangère à la noblesse, de posséder des terres habitées [naselciuitjia iinonchtcliestva)^ c'est i-dire des terres peuplées de serfs. Or, dans ce pays de population faible et dilluse, ces terres habitées étaient en général les seules productives; par suite, les marchands, qui n'y pouvaient prétendre, se trouvaient de lait exclus delà propriété terrienne, de la propriété rurale au moins. Les seuls im* meubles qui leur fussent accessibles étaient des maisons de ville ou des maisons de campagne aux environs des villes. Les placements do fonds en terres leur étant interdits, les négociants pouvaient sembler moins enclins à retirer du commerce les capitaux {[u'ils y avaient amassés.

Celte pruhibilion avait un ellet plus certain et uïoins avantageux : elle isolait le commerce de l'agriculture, clic maintenait le négociant ou l'industriel séparés à la fois du noble propriétaire et du paysan cultivateur. Alors que le servage rendait presque impossible la formation d'une classe moyenne dans les campagnes, le monopole nobiliaire des terres habitées empêchait la classe moyenne, lentement formée dans les villes, de se répandre sur les I campagnes. Les marchands restaient enfermés dans la ville et comme emprisonnés dans les affaires : de là une aulre cause de la |jil)le>se, du [)eu d'e\i)ansion, du peu d'inllucnce sociale de la bourgeoisie. Aujourd'hui que rabolilion ilu servage a supprimé la distinction entre les terres baillées et les terres non habitées, la propriété rurale est devenue libre, l'accôs eu est ouvert à toutes les classes. Par celteconséquence indirecte, l'émancipation louche profondément la bourgeoisie, elle lui a rendu la libre dii^io.^ition de sa fortune, elle lui a ouvert les campagnes; ce seul fait est pour l'avenir social de la Russie une révolution d'un<î portée considérable.

Les marchands de la première guikle possédaient presque tous les privilèges personnels de la noblesse; les plus

fortunés n'en cherchaient pas moins à sorlir de leur condition. Cette noblesse, dont le législateur semblait leur avoir accordé les prérogatives utiles, ils la convoitaient pour eux ou pour leurs enfants ; beaucoup d'entre eux prenaient un chemin qui y menait rapidement, le service de l'État. De là encore une cause de débilité, d'amoindrissement pour la bourgeoisie, qui ne semblait grandir et s'enrichir que pour une autre classe. Le mode d'anoblissement par le tchine, par le grade ou remjiloi, resté en usage depuis Pierre le Grand, avait le double effet d'entraver à la fois la constitution d'une vraie noblesse et la formation d'une vraie bourgeoisie; il appauvrissait la seconde en encombrant la première. De l'une il faisait une antichambre presque vide, de l'autre une salle confuse.

Dans cet appétit des jnarchands pour les fonctions ou les décorations qui anoblissaient, il serait injuste de ne voir en Russie, comme en d'autres pays, que puérile vanité. Le marchand russe jouissait de tous les droits réellement utiles de la noblesse; mais ces droits, il ne les tint longtemps que de son inscription dans la guilde. Un revers de fortune les lui pouvait enlever, en le ravalant au niveau du mechtchaninc, soumis à la taille, a l'cnrùlement et aux verges. La noblesse héréditaire et par suite le service de l'État pouvaient seuls mettre une faniille russe à l'abri d'une telle chute.

Celle instabilité de la position des marchands, celle fragilité des droits de la bourgeoisie, amena l'empereur Nicolas à créer pour elle une nouvelle rubrique, une nouvelle catégorie. Kn même temps qu'il rétrécissait le chemin conduisant à la noblesse, ce prince instituait pour les bourgeois un litre i\iù leur devait assurer les avantages jusquc-là cherchés dans l'anoblissoment. Ce nouveau degré do réchclle sociale russe porte le nom de polc/irlnyl (jrajduninc^ i iloyen huiiorablc, ou mieux bourgeois notable. Ces bourgeois nolublcs ont les privilèges des marchands de lu ])reinièrc guildo, sans ôlrc aslreinls à demeurer in-

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