‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 142 sur 283 · CLASSES SOCIALES : LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

CLASSES SOCIALES : LA NOBLESSE

vile, la Russie a demi asiatique ou à demi orienlale des vieux tsars.

Entre le noble et le paysan, le servage était, jusqu'au règne d'Alexandre II, une chaîne matérielle : il n'a jamais été un lien moral. Celte chaîne séculaire une fois rompue, l'ancien seigneur et l'ancien serf se sont retrouvés presque aussi rapprochés par la terre et les besoins de la vie rurale, presque aussi séparés par l'esprit, par les tendances et les mœurs. C'est qu'entre l'esclave et le maître la dilTérence n'était pas seulement dans le degré de culture, elle était dans le principe, dans la nature même de la civilisation. Aussi entre l'un et l'autre, après comme avant rémancipation, l'intervalle reste-t-il si grand qu'aux yeux de l'observateur ils semblent moins former deux classes que deux peuples superposés.

De ces deux hommes, du moujik ei de son ancien maître. le premier est entièrement étranger à l'Europe, le second lui est presque familier. La France, l'Allemagne, l'Italie l'ont souvent reçu, il les fréquente comme voyageur, comme homme du monde ou homme de plaisir. L'Occident connaît le noble russe et ignore presque absolument la noblesse de Russie. Sous ce rapport, le premier ordre de la société russe n'est guère mieux connu, guère mieux compris de l'Europe que le paysan lui-même: nous n'en savons ni la fonction dans le passé, ni le rôle dans le présent, et sommes ainsi hors d'état d'en augurer l'avenir; nous ne savons quelle place la noblesse occupe dans la nation et dans l'Étal, quelles prérogatives lui concèdent la coutume ou la loi, quelles perspectives lui réserve le développement de la Russie. On parle beaucoup en Europe de démocratie et d'aristocratie; dans notre France même, rendue plus curieuse de l'étranger, les partis ou les écoles interrogent souvent à ce point de vue les autres nations. On se plail à chercher, dans des exemples plus ou moins fidèlement présentés, des arguments en faveur de thèses le plus souvent arrêtées d'avance. Quelles leçons la Russie

peut-elle, à cet égard, offrir à l'Europe? De quel côlô incline celte société, par tant de traits si dissemblable de la nôtre? Peut-elle longtemps se retenir sur la penle où se laisse peu à peu glisser tout l'Occident? Y a-t-il en Russie une force aristocratique capable de devenir un jour un ressort politique, capable d'être un appui pour le Irône ou un frein pour le peuple? De telles questions ont beau paraître prématurées, elles se présentent naturellement à l'esprit inquiet des destinées de l'Europe et de la civilisation.

La noblesse russe [dvorîanstvo) n'a ni les mômes origines ni les mômes traditions que ce que nous appelons du môme nom en Occident. Le dvorianstvo, « la classe cultivée héréditaire », dit un écrivain russe à tendances aris,tocratiquesS est une institution spéciale à la Russie, inconnue de l'Europe, unique à sa manière. Deux choses la distinguent particulièrement: c'est d'abord qu'elle n'a jamais été qu'un instrument du pouvoir, n'élant littéralement autre chose que la réunion des hommes au service public; c'est ensuite que l'entrée en a toujours été ouverte et que, se renouvelant incessamment par un aftlux d'en bas, elle s'est gardée de tout penchant exclusif, de tout esprit de caste.

De l'aveu de ses plus sérieux panégyristes, la noblesse russe est ainsi sans analogue en Occident; quelques-uns disent môme volontiers sans antécédent dans l'histoire. Ce n'est qu'en regardant leur patrie à travers l'étranger, ou en se laissant prendre ù une ressemblance tout extérieure que certains Russes, élevés à l'européenne et oublieux des traditions nationales, font mine de se draper en lords anglais ou en Ilcrrcn allemands. Si nous rendons le mot dvoriamlvo |>ar les termes de nohl('KS(\ nobilidj, Adel, c'est faute d'équivalent dans les langues comme dans les insti-

1. Le (jéntfrn! Kadàicf, Tclinn uam lnjl, Saiiil-I'otcrsb., 1875

CARACTÈRE DE LA NGliLESSE RUSSE. 333

lutions (le l'Occident. Le nom, qui dési^^ne ofliciellement la première classe de l'Élal, en indlcjue lui-môme l'origine. Le russe dvorianine veut dire homme de cour, on pourrait traduire par courtisan, si le mol dans notre langue n'avait pris un tout autre sens'. 11 semble que primitivement le dvùrianiïic fut un ollicier ou dignitaire de la cour moscovite, plus ou moins analogue aux chambellans de l'OccidenL Plus lard ce terme Tut étendu à tous les gens au service personnel du souverain, ou, ce qui revenait au mùme, au service de 1 Etal. Le dcorianslcu russe a gardé i travers l'histoire la martjue de son origme; c'est une noblesse de cour, une noblesse de service, qui, de nos jours comme jadis, s'acquiert de droit par le tchine, par un grade ou un rang déterminé dans l'armée ou dans Tudminislraiion.

La législation russe dislingue doux sortes de noblesse : la noblesse Iransmissible, héréditaire [ijolunislveimaïa), et la noblesse personnelle {litchnaïa), qui ne descend point du père aux cniants. Pour nous, ces mots de « noble personnel » semblent une sorte d'anlillièse, et l'anoblissement viager une contradiction. Séparée de l'hérédité, la noblesse n'est à nos yeux qu'un non-sens. Une telle institution accuse nettement le caractère particulier de la hiérarchie russe. Le doorianslvo n'étant que la classe des serviteurs de l'État, il a bien fallu, lors de l'introduction en Russie do la bureaucratie compliquée de l'Occident, distinguer entre les fonctions élevées et les emplois inlerieurs. De là, parmi les gens au service public, la création de deux noblesses. A remployé subalterne, ce titre de dvovianiue personnel assurait los privilèges ou mieux les droits de

l. Dvo)'iuninf, pluriel dvotiaué, de dvoi' (cour), mol russe qui a pree ]ue lous les sens de son équivalent français et quelques autres en outre. Aiusi s'explique comment le mol, qui désigne la noblesse, a le luùcie radical que dvornik, porlier, et dvoiovyi, lequel désignait les serfs altacliés au service de la maison du maître. Feul-ètre pourrait-on du reste découvrir une analogie entre la position des dvorianeu ou nobles vis-à-vis du tsar et celle des dvorovijc liuudi ou sci's dumcsliqucs vis-à-vis de leur scigueur.

33 i LA RUSSIE ET LES RUSSES.

l'homme libre, dans un pays où le noble ou fonctionnaire avait seul quelques droits reconnus. Aujourd'hui et depuis longtemps déjà, le noble personnel n'a en fait aucun privilège déplus que les marchands et les habitants privilégiés des villes. Ses enfants entrent dans la catégorie des citoyens honoraires ou bourgeois notables héréditaires; sous ce litre, ils jouissent en réalité d'autant de droits que leur père, dont ils n'ont pas hérité la noblesse. Le dvori'ans/t'o personnel est ainsi devenu un vain titre; il n'a jamais du reste eu d'importance, la suppressio» n'en changerait rien à la hiérarchie sociale.

La noblesse héréditaire est la seule digne d'attention, la seule ayant une réelle valeur. Comme la noblesse personnelle, elle est depuis des siècles ouverte à tous. Durant plus de cent ans, pendant le dix-huitième siècle et la première partie du dix-neuvième, de Pierre le Grand à la fin du règne d'Alexandre I", la noblesse héréditaire appartint de droit à tout officier de l'armée et à tout employé civil d'un rang équivalent; elle se gagnait avec la première épaulctle, avec le grade d'enseigne, grade inférieure celui de sous-lieulenant. On comprend ce que devait être une noblesse dont la porte était aussi largement ouverte et le seuil aussi bas. Une qualité ainsi prodiguée ne pouvait manquer de se déprécier et ravaler. Pour en urrôler l'avilissement, l'empereur Alexandre I" en 1822, son frère Nicolas en 1845, l'empereur Alexandre II en 1854, ont successivement relevé de plus«ieurs degrés le seuil de la noblesse hérédilaire. Sous Alexandre II, elle ne donnait plus accès qu'aux colonels ou aux fonctionnaires civils décorés (hi iWrc de conseiller dl-Hal (iclHcl (4" classe). Sous Alexandre III, le dvorianslvo a enfin réussi h faire sui)primcr l'anoblissement par le grade et le service. Outre la grande porte du irliine, la noblesse hérédilaire avait des portes de côlé : c"élaiont les décoralions, certains ordres impériaux anoblisiiaicnt de droit. Lo souverain a toujours

Page 1