NOBLESSE : HIÉRARCHIE DES FAMILLES
crait le mêstnilchestvo, ce n'élalent pas les droits d'une classe, les prérogatives d'une caste : c'élaicnt des prétentions particulières, privées, c'étaient les droits de telle ou telle personne, de telle ou telle famille. Entre ces privilégiés mômes, l'ordre de préséance, au lieu de nouer des liens durables, créait un antagonisme perpétuel. Pour l'espèce môme d'oligarchie qui en profilait, c'était un principe de compétition et de division. Avec lui, la première condition d'une aristocratie, l'homogénéité, la solidarité, était impossible; grdce à lui, chaque noble était en lutte avec ses égaux, chaque famille en guerre avec ses émules. La devise du système ciU pu être : chacun contre tous. Il n'y avait pas là de quoi constituer une force durable; aussi, lorsque les inconvénients en devinrent trop manifestes, lorsque les prétentions et les compétitions rivales devinrent trop compliquées, le nii^Ktnitclwslvo succomba, du consentement même des familles qui s'en disputaient les avantages. II fut abrogé sans elTort, sous le règne d'un des tsars les plus faibles del'ancienne Russie, sous FédorAlexéiévitch, le frère et, en cela comme en plusieurs choses, le pdle précurseur de Pierre le Grand. Pour supprimer le méslnit' cliefitvo, le tsar n'eut qu'à faire publiquement briller les razriailnyia /otiyhi, les livres des rangs, et à leur substituer un simple registre généalogique qui, sous le nom de « livre de velcurs » [barhhalnaïa kniga)j subsiste encore a 'jourd'hui '.
Au mèslnitcfteslvu, à la hiérarchie d'après les fonctions occupées par les familles, devait naturellement succéder la hiérarchie d'après les fonctions remplies par les individus. La mesure du rang restait la même, c'était toujours le
I. Le Livre ck v«fotirs a pour nous l'inlcrèt de donner le dénombrement do la haute noblesse russe avant Pierre le Grand. On y voit que déjà la plus grande partie de ces familles noldes, 500 environ, élaieni d'orijrine étrangère, lithuanienne, polonaise, allemande, tat:»re, etc. ; une centaine étaient de provenance inconnue et 200 seulement d'origine russe, parmi lesquelles 164 familles de kniazes, descendant de Rurik.
service du tsar ; mais les services des aïeux cessaient d'être porlés en compte. Au lieu que la noblesse ou la naissance donnât droit aux emplois, ce furent les emplois qui donnèrent et conservèrent le litre de noble. Tout dvorianine fut strictement astreint au service militaire ou civil. Le dvorianstvo russe redevint ainsi strictement la classe des serviteurs de l'État, et, au mépris des titres héréditaires de quelques familles, il n'y eut plus dans son sein d'autre classement, d'autre ordre de préséance que les préséances du service.
Pierre le Grand abolit le vieux nom de boyar, qui rappelait d'antiques prétentions. A la barbare et fastueuse hiérarchie moscovite, il substitua le tableau des rangs [tahelorangakh), qui dans ses quatorze classes comprend encore aujourd'hui tout le monde officiel russe. Les fonctions civiles, les dignités ecclésiastiques mêmes, y sont assimilées aux grades de l'armée, et, depuis l'enseigne eiVenregislrateur de collège, qui occupent le plus bas degré de l'échelle, jusqu'au feld-marôchal et au chancelier, qui siègent seuls à l'ccholon supérieur, tous les serviteurs de l'État y sont distribués en étages, chacun suivant son tchine, en une double série parallèle, sur quatorze rangs ou gradins numérotés. Ce n'est point dans les ténèbres du moyen âge, sous le joug tatare, c'est au dix-huitième siècle, sous la main du grand réformateur moderne, qu'a été établie celle institution du idùne. dont le nom a un faux air chinois, et dont l'ordonnance peut être comparée au mandarinat avec sa dassilication de boutons de dilTércntes couleurs. C'est à l'Europe, à l'Allemagne surtout, que Pierre le Grand a emprunté la plupart de ces titres aujourd'hui bizarres cl vides do sens : conseiller honoraire, assesseur de collège, conseiller d'Etat, conseiller actuel, conseiller privé actuel, toutes dénominations étrangères qui, en Russie, n'ontjamais désigné une fonction réelle, et qui, aujourd'hui comme d l'origine, ne sont (ju'unc sorte de grade civil, souvent indép'jnùanl de tout emploi. SI les noms étaient
NOBI.E;SE : ÉCHEC DES TENTATIVES ARISTOCIUTIQUES. 361
étrangers, l'esprit de l'instilulion était bien russe, bien approprié à ce sol autocratique où n'avaient pu croître ni forte aristocratie ni libre démocratie. En établissant son tableau des ranj^s, le ^'rand imitateur de l'Europe ne faisait que reprendre les vieilles traditions moscovites, il ne faisait qu'lmbiller à la moderne la politique des anciens tsars. La suprématie de l'emploi, le repaie du Ic/iine, voilà le terme logique, le couronnement naturel de l'état social de la Russie. Les éléments aristocratiques, qui çà et là so montrent dans l'histoire russe, y sont restés épars, sans cohésion et pour ainsi dire sans prendre corps, pareils à un fluide incapable de consistance, incapable de se solidi- (ier. La ilroujina et les boyars trouvent la servitude, au lieu de l'indépendance, au bout du droit de libre service. Un moment sous les derniers Rurikovitch et les premiers Romanol", la Russie semble, grice au mèstnitchesivo^ en possession d'un moule hiérarchique spécial d'où pourrait sortir une nouvelle aristocratie; ce moule est brisé sans elTorl comme une forme usée, après n'avoir servi qu'à ravaler les liniazcs descendants de Rurik au rang des boyars moscovites. Cette œuvre accomplie, les tsars travaillent à l'abaissement simultané des deux éléments rivaux, des kniazeti et des boyars. Eu vain à chaque changement do règne, à chaque régence surtout, les anciennes familles tentaient de reprendre le pouvoir ; ces entreprises mal dirigées, mal exécutées, presque toujours faites sans ensemble, au profit de deux ou trois individus ou de deux ou trois familles, n'avaient jamais qu'un succès éphémère et tournaient toujours aux dépens de leurs promoteurs, aux dépens des boyars. Ces tentatives, en apparence aristocratiques, montrent elles-mêmes combien l'esprit aristocratique, esprit de corps et d'union, manque à la Russie. Aussi, en dépit de tant d'occasions favorables, en dépit de minorités répétées et prolongées, en dépit de l'extinction de la dynastie régnante et de l'élection d'une dynastie nouvelle, malgré la faiblesse des usurpateurs du dix-septième
siècle, malgré l'instabililé ou l'indécision du droit de succession au dix-huilième, tous les essais d'aristocratie ou d'oligarchie, toutes les imitations de la Suède ou de la Pologne ont misérablement échoué. L'obstacle n'était pas seulement dans la force traditionnelle du pouvoir, il était dans la constitution même du dvorianstvOy dans l'indifférence ou l'opposition de la masse de la noblesse, peu empressée à servir d'instrument à l'ambition de quelques familles.
En aucun pays, le système de classement hiérarchique d'après le grade, d'après le service, n'a été aussi souvent, aussi rigoureusement appliqué. De la vie publique, le tableau des rangs a parfois pénétré dans la vie privée ; encore aujourd'hui on peut se heurter au classement officiel en des lieux et des circonstances où l'on est étonné de le rencontrer. Un étranger y croirait reconnaître quelque chose d'asiatique ou de byzantin. Dans aucun État de l'Europe, le grade ou le titre de l'emploi n'a été, au môme degré, la mesure de la valeur ou de la considération de l'homme. 11 y a là encore, pour beaucoup de Russes, une sorte de règle à toiser le mérite, d'échelle à proportionner les égards. A la question si brusquement jetée et si résolument décidée par Pascal dans ses Pensées ; « Qui de nous passera le premier? « la réponse en Russie était aisée. Il n'y avait qu'à regarder le tchine. En mainte circonstance, l'application scrupuleuse de ce principe dispensait d'inutiles politesses et de fastidieuses cérémonies. En voici un exemple que je tiens de l'un des héros mômes de l'aventure*. Un général-major, général de brigade, quatrième classe, faisait route en hiver dans un pays de montagnes, au Caucase. Vient à sa rencontre, une nuit, dans un défilé, un autre voyageur. Le chemin était encombré de neige, la piste frayée par les traîneaux était étroite : impossible de pasrscr deux de front. Les gens du général-major, croyant avoir