‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 156 sur 283 · NOBLESSE : LE TABLEAU DES RANGS · texte numérisé non relu

NOBLESSE : LE TABLEAU DES RANGS

aflaire à un tchine inférieur, jellent bas sans façon le Iraîneau du nouveau venu qui sommeillait, enveloppé clans son manteau. C'est ainsi que l'on procédait en pareille occurrence : l'un des traîneaux, couché sur le flanc, faisait place à l'autre. Dans sa chute, l'inconnu se découvre: c'était ungénéral-lieutenant, troisième classe. Aussitôt les hommes de le relever et, sans mot dire, sans prévenir leur mailre, de verser à son tour dans la neige le général-major. Aujourd'hui que le tc/iine semble en décadence, la hiérarchie onicielle sait encore parfois faire valoir ses droits là où ils ne seraient plus de mise en Occident. A l'Opéra, par exemple, dans les deux capitales, les premiers sièges de l'orchestre ont longtemps été réservés par l'usage aux fonctionnaires des premières classes.

Pendant un siècle et demi, les quatorze classes de Pierre le Grand ont fait de la société russe une sorte d'armée où chacun était rangé suivant son grade. Une telle hiérarchie pouvait être bonne, pour une période de transition, chez un peuple encore rempli de préjugés et pauvre de commerce et d'industrie, dans un temps où l'on ne pouvait s'élever par d'autre profession que le service de l'État, quand les fonctions publiques étaient la seule école de haute culture. En liant les nobles au service, on a fait de la noblesse l'instrument et l'appui d'une réforme qui d'elle-même lui inspirait peu de sympathies. Le tableau des rangs avait sa raison d'être, alors que les hommes encadrés dans ses quatorze classes formaientseulsla nation officielle, etélaient seuls en possession des droits d'hommes libres, alors que, pour affranchir la Russie des châtiments corporels, un diplomate proposait en riant d'élever tout le peuple russe à la quatorzième et dernière classe. Avec un état social plus avancé, dans une civilisation aussi variée et aussi miilliple que la nôtre, où l'intelligence et l'activité ont tant de débouchés divers, une telle classification des services devient artificielle, inutile ou mensongère. Loin d'être un ressort du progrès, le Ichine en est plutôt devenu

une entrave : il ralentit par son poids la marche de la société au lieu de l'accélérer. C'est, à tout le moins, un anachronisme, une institution qui survit aux besoins dont elle est sortie. A une époque où l'initiative privée sous toutes ses formes, où la science et l'art, l'industrie et le commerce tiennent tant de place, les slougennyé lioudi, les hommes au service public, cessent d'être toujours les plus utiles ou les plus remarquables serviteurs du pays. Il devient de plus en plus malaisé de faire un classement des talents, il devient impossible de marquer le rang et les mérites de chacun d'un signe extérieur, d'un chiffre. Il ne se trouve plus de poids pour peser les intelligences, il n'y a plus pour l'esprit de mètre légal ou d'étalon officiel, plus de mesure commune adaptée à tant de capacités différentes. On fait un vain effort pour assimiler à des grades militaires des professions naturellement indépendantes et rebelles à toute hiérarchie, ou des carrières naturellement livrées 4 toutes les chances, à toute la mobilité de la concurrence.

En Russie, l'habitude de tout faire rentrer dans les quatorze cases du tableau des rangs a longtemps conduit à tout classer, et pour ainsi dire à tout coter, à tout numéroter. Les arts mêmes n'y ont point entièrement échappé : les acteurs, les chanteurs des théâtres impériaux ont été officiellement divisés en plusieurs catégories, ayant chacune son rang et ses droits déterminés. De là vient la bizarrerie de tant de litres ou de qualifications russes, comme le candidat^ puis le conseiller de commerce ou de manufacture, titre qui fait monter un négociant souvent plusieurs fois millionnaire au niveau de la septième ou huitième classe, c'est-à-dire d'un major ou d'un lieutenantcolonel. Avec une telle méthode, ilcril au moins fallu créer des généraux de commerce, et l'on eût dû avoir des maréchaux de science ou de poésie. On racontait, durant un de mes voyages en Orient, que, pour remercier son médecin de l'avoir guéri d'un anthrax, le sultan l'avaitélové au rang de général de division. Des iiominalionsou mieux des pro-

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