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NOBLESSE : LE PROPRIÉTAIRE ET LE FONCTIONNAIRE

niveleurs, plus ou moins ouverlement avoués, au nom des droits de l'intelligence et du mérite personnel et ostensiblement fondés sur l'amour du progrès, sur l'intérêt de l'État et du peuple. De ces deux hommes, le premier est naturellement plus aristocrate, mais parfois aussi plus libéral; le second, plus démocrate, mais souvent aussi plus autoritaire.

Les deux rivaux, le pomêchlchik et le Ichinovnikf sont chacun dans leur rôle; ils représentent et personnifient deux tendances en lutle dans toute société. L'un, le grand propriétaire, a aujourd'hui pour alliées les appréhensions inspirées par l'inslabilité et les révolutions de l'Occident; il a pour lui les terreurs conservatrices et la secrète faveur des influences de cour. L'autre, le fonctionnaire, a l'avantage de mieux représenter la tradition nationale et, en môme temps, d'obéir au penchant le plus manifeste de la civilisation moderne. Le tchinovnik reproche au pomêchlchik, à prétentions aristocratiques, de ne pas se souvenir assez que, d'ordinaire, il ne lient lui-môme ses droits et ses terres que du service de l'Étal. La noblesse russe, telle qu'elle est sortie de l'histoire, est en elTet une sorle de Janus à deux faces : face de propriétaire et de gentilhomme d'un côté, face de fonctionnaire ou de bureaucrate de l'autre, et quand elle se mire dans une glace, elle est tentée d'oublier le visage de derrière.

Pour certains aristocrates russes, le bureaucrate est devenu l'adversaire naturel, l'ennemi héréditaire. C'est à lui, c'est au tchinovnisme, personnifié en Nicolas Milutine que nombre de propriétaires attribuent les sacrifices imposés aux anciens seigneurs par l'émancipation des serfs*. Le tchinovnik, et particulièrement l'employé d'un rang inférieur, souvent recruté parmi les séminaristes, ce qu'un de ses nobles adversaires appelle dédaigneusement le prolé-

1. Voyez notre étude sur la vie de N. .Milutine : Un homme (CÈlat rvLSS9 conlemporaiti, diaprés sa correspondance incdile.

tariat frisé*, est l'objet de tous les sarcasmes d'un monde, qui ne se tient pas toujours lui-môme en dehors du service., El pourtant, selon le mot d'un spirituel écrivain, le bureaucrate n'est que le nobleen uniforme, lenoble n'est que le bureaucrate en robe de chambre ^ Celte vérité historique n'empêche pas toujours l'envie et l'aversion réciproques des deux personnages, bien qu'aujourd'hui encore ce soit souvent le môme homme. Le tableau des rangs a cessé de produire tous ses effets, le tchine ne réussit plus à confondre en une seule et même classe tous les hommes instruits et cultivés de la nation. Le dvonanstvo est divisé en lui-même par le divorce moral et la sourde hostilité du tcliinovnik pauvre et du pomêchtchik riche. La haute nonlesse a, pour l'administration locale au moins, une tendance marquée à restaurer l'union intime des deux qualités de propriétaire et de fonctionnaire ; mais c'est à l'inverse de l'ancienne tradition moscovite, c'est en faisant dépendre l'autorité et le pouvoir de la propriété, et non plus le rang et la propriélé, du service de l'État.

En Russie comme partout, il y a des contempteurs de l'ordre social actuel, des hommes qui se plaisent à en prédire la chule, ou se font un devoir d'en miner les fondements; mais ce qui est particulier à la Russie, c'est que les mécontents, qui préparent ou désirent la ruine de l'édifice, se rencontrent souvent parmi les gens préposés à sa garde ou dans la classe oniciellement installée à son sommet, parmi les fonctionnaires ou dans le clergé et la noblesse. Celle anomalie ne s'explique que par l'élal social et l'élat de culture do la nation. En d'autres pays, les recrues de la noblesse prennent l'esprit, les intérêts, les préjugés de l'ordre où ils entrent; en Russie, les hommes sortis du peuple, de la bourgeoisie ou du clergé, les der-

1. I.c général Failt'icf, Housakoé obchlchcstvo v naKlo'iachlcIicm i boudourlitchcm.

7. II. Suniarinc, Ih-viAutniotiny /lo/ixcnu/j:»», p. 49 (1816). Réponse à l'uiivrogc du général rudéicf, cilé plus liaul.

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