‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 159 sur 283 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

ElfcU du tableau des rangs sur la noblesse. — Ijc fonctionnaire el le propriétaire, jadis réunis dans la personne du (/vo/-iuni*i^, sont souvent dédoublés dans la noblesse actuelle. — Do la dans son sein deux tendances opposées. — Do l'esprit radical dans la noblesse et le tcliinovnisme. — Le dilettantisme révolutionnaire. — La haute société et les cercles aristocratiques. — De l'usage du français comme barrière mondaine. — Défaut de nationalité et cosmopolitisme.

Sur la noblesse russe, le règne plus que séculaire du tableau des rangs a mis une ctnpreinle que l'abolition môme de la hiérarchie olticielle ne saurait effacer. A cet égard les effets du tchine frappent tellement les yeux qu'il serait oiseu.x de les indiquer : les conséquences indirectes sont les seules qu'il puisse être utile de signaler. Le tableau des rangs n'a pas eu pour unique résultat de maintenir toute la noblesse dans une étroite dépendance, il l'a éloignée des autres classes de la nalion, l'a surtout éloignée de la terre, base naturelle de toute influence durable. Le service de l'État chassait la noblesse hors des campagnes pour la jeter dans l'armée ou l'administration, il la poussait dans les villes el en retenait la meilleure partie dans les capitales, là où s'acquérait le rang et l'importance. Le riche propriétaire, obligé d'aller conquérir un <c/ime, abandonnait son bien à des intendants qui souvent le ruinaient par leur mauvaise gestion ou leur mauvaise foi. L'institution, qui enchahiait le ilvorianstvo au service, le détachait ainsi du sol et du foyer, et contribuait pour une bonne part à son isolement. Le tableau des rangs privait lui-même de toute influence sociale la noblesse qui lui I. 2\

devait le jour. De là l'aversion d'une partie même de cette noblesse, sortie du tddne^ pour ce père qui la tenait toujours en tutelle et lui défendait toute émancipation.

D'après la législation établie par Pierre le Grand, une famille, qui, pendant deux générations consécutives, demeurait hors du service, perdait ses droits de noblesse. Cette règle a été abolie par Pierre III, et le dvorianslvo affranchi de celte obligation. Si la plupart des nobles entrent au service, beaucoup ne font plus que le traverser. Après quelques années de jeunesse, passées dans la garde ou dans une carrière civile, les gentilshommes, qui possèdent l'indépendance de la fortune, s'adonnent librement au plaisir ou à l'étude, au repos ou au travail. Par là môme on peut aujourd'hui, dans le dvorianslvo, distinguer deux types, deux vocations, deux hommes différents, et par suite deux courants d'idées à la fois simultanés et opposés. Comme tout propriétaire noble ne demeure plus au service, comme tout serviteur de l'État n'arrive plus à la propriété en môme temps qu'à la noblesse, les deux qualités, les deux fonctions sociales, jadis unies et corrélatives du âvovianslvo, se sont séparées, et, après avoir été depuis le moyen dgc la condition l'une de l'autre, sont entrées en lutte plus ou moins ouverte. Depuis qu'ils ne sont plus les deux aspects, les deux faces du môme homme, depuis qu'ils se sont dédoublés, le propriétaire et le fonctionnaire, le pomêchtchilc et le tchinovni/c sont parfois devenus rivaux et jaloux l'un de l'autre.

Chez le grand propriétaire, libre de son temps et de sa fortune, se font jour des aspirations nouvelles, des prétentions aristocratiques formulées plus ou moins discrètement, au nom des droits de l'éducation ou de la i)ropriété, appuyées ostensiblement sur les besoins conservateurs, sur l'intérêt de l'ordre social et du trône. Chez le fonctionnaire, tenu par le manque de fortune dans la dépendance du service, se conserve l'ancien esprit du tchînc, cl parfois surgissent des tciidaMCeségalilaircs, des instincts

Page 1