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LES CLASSES SOCIALES : LE PAYSAN

dans notre langue, appartient bien aux lettres russes contemporaines. Selon le mol d'un humoriste, la littérature russe actuelle sent le paysan*] le )iwujilc en est le héros et il l'est depuis tantôt trente yns. Au premier abord, cela semble une singulière anomalie; en y regardant de près, cela se comprend sans peine.

Dans un état presque tout rural, comme le demeure encore la Russie, le paysan forme la classe la plus importante, aussi bien que la plus nombreuse de la nation. Là, plus qu'ailleurs, c'est chez l'habitant des campagnes que se retrouve le fonds national. En présence de l'insignifiance relative des villes et de la population urbaine, le paysan semble encore à lui seul tout le peuple. Cet homme, qui dans la Russie occupe une si large place, a longtemps été dédaigné et incompris d'une haute classe, façonnée à des mœurs et à des idées étrangères. La réaction de l'esprit national contre le cosmopolitisme superficiel du dix- huitième siècle, la réhabilitation de la nationalité dans l'art, la littérature, la politique, devaient naturellement profiler avant tout au paysan, qui était l'homme russe par excellence. Ce peuple des campagnes, ce peuple de serfs, si longtemps l'objet des mépris et des rigueurs de tout ce qui était au-dessus de lui, se vit tout à coup étudié dans ses mœurs et ses coutumes, dans ses chants et ses croyances. Ne trouvant plus dans les hautes classes que des reflets décolorés ou de banales copies de l'étranger, les Russes so sentirent soudainement heureux de se découvrir, chez le peuple des campagnes, une originalité, un caractère, une personnalité. Satisfaite de s'être enfin retrouvée sous ses vêlements d'emprunt, la Russie se mit à s'admirer ellemême dans le plus inculte de ses enfants, dans le représentant le plus légitime de sa nationalité, le paysan. Pour une grande portion d'une société raffinée, le serf à peine

1. M. Sall^kof (ClitchéJriiie;, suus le pseiuloiiviuo ilc iScmo : Annales delà Patrie {Uletchcutcc.tnijia Zapiski), aoùl 1879.

affranchi, le villageois ignorant, sale, grossier, devint ainsi un objet d'engouement et d'enthousiasme, un objet de respect et de vénération. Le moujik, l'homme russe, naguère encore jugé indigne d'un regard, s'est vu élever sur l'autel, et le culle, que lui ont rendu ses contempteurs de la veille, n'a pas toujours été exempt de superstition ou de fétichisme. La mode n'est naturellement pas restée étrangère au succès de cette intempérante religion, qui, à côté de ses dévots, a eu ses hypocrites. Dans ce pays d'ordinaire réaliste, des hommes habituellement incroyants et sceptiques ont été parmi les plus zélés sectateurs, parmi les prêtres les plus intolérants de la foi nouvelle. Comme d'autres religions du reste, celle-ci est souvent demeurée dans la tête ou dans l'imagination, et l'idole pourrait fréquemment dans la prali(|ue se plaindre du sans-gêne de ses plus fervents adorateurs.

Cette sorte de culte à rebours, du haut de la société pour le bas, cette apothéose du moujik, du rustre, du manant, s'expliquent à la fois par des raisons propres à la Russie et par des raisons empruntées à l'état social de l'Europe. Comme en France avant la révolution, nombre de Russes professent que c'est en revenant à la vie simple du peuple, que c'est en se retrempant aux sources de l'honnêteté et des vertus populaires que les hautes classes de la société recouvreront la vigueur et la santé morales, qu'elles se purilicront de la corruption dont les a infectées le contact de l'Occident*. Les mystiques panégyristes du moujik no s'aperçoivent pas qu'ils ne font à leur insu que reprendre, au compte de leur pays, une des vieilles thèses de notre dix-huitième siècle, que revenir aux doctrines de Rousseau et au culte naïf de l'homme de la nature. En Russie, de sem-

I. Ainsi, dan» le romun, TohloVel Uosloïevsky. DosloïevsLy se di-miinda t ilans «on Journal d'un écrivain (Dncvnik pimtclin), ftivrier 1876 : « 0"' de» deux vaut le mieux du [x^uplo ou de nous? Ksl-ii ù désirer quo le peuple prenne exemple sur nous, ou nous, sur lui? Je répondrai en toute iiincérilù : c'cnt à nous do nous incliner devant lui, tlo lui douiander tant l'idée (juo lu fora'.c, de rcconnaitro et d'adorer sa vérité! i

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