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CHAPITRE II

Questions soulevées par rémancipation. — Prétentions et déceptions de la noI»Ic'sse. — Les lois agraires. — Pouvait-on alTranchir les serfs sans leur donner des terres? — liaisons et conditions de la dotation territoriale des paysans.

C'était un mouvement national qui, sous la pression d'une défaite, poussait de toutes parts à l'émancipation; la nation devait-elle prendre à l'œuvre une part directe ? Le tsar allait-il, comme Catherine il et dans un dessein mieux déOni, réunir les députés des difTcrentes classes en une sorte d'états généraux? Quelques esprits le pensaient. On annonçait que, en dédommagement de la perte de ses serfs, la noblesse allait recevoir des droits politiques, que de l'émancipation sortirait une constitution. Cet espoir contribuait à rallier au projet d'affranchissement les propriétaires et les assemblées de la noblesse. En dépit des apparences, il est probablement heureux que les choses ne se soient point passées de la sorte; qu'au lieu de faire délibérer et légiférer des députés delà noblesse, le gouvernement les ait simplement interrogés par voie consultative. Sur l'utilité de l'émancipation, il y avait pres(iue unanimité dans l'empire; sur les voies et moyens à prendre, sur la situation à faire aux alTranchis, il n'y avait, dans le i)ublic et dans Je gouvernement mémo, que discordances et vues confuses. Une assemblée élective, nombreuse et tumultueuse, eiU eu du mal à rien tirer d'un pareil chaos d'idées, l'uis, pour ôlrc équitable ou imparlialc, une assemblée eiU

J/ÉMANCIPATION : PRÉrENTlONS DE LA NOBLESSE. 417

(l'i comprendre à la fois des représerâlanls des deux inlérêts opposés, des représentants des serfs et des anciens seigneurs. Les premiers ne pouvant être appelés à statuer sur leur avenir, il y aurait eu injustice à remettre la délibération aux seuls projjriétaires. Entre le paysan et le ponièchlclùhj il n'y avait qu'un juge naturel, un arbitre désintéressé, la couronne. C'était une de ces situations où une monarchie, élevée au-dessus de toutes les classes et lidèle à sa mission d'impartialité, est le tribunal le plus apte à rendre une sentence équitable.

Les assemblées de la noblesse des diverses provinces furent appelées à examiner la question et i donner leur avis; mais la rédaction du projet de loi fut conliée à des commissions nommées directement par le souverain. Ces commissions furent composées en partie de hauts fonctionnaires, tel que NicolasMilutine, le principal inspirateur de la charte des paysans, en partie de propriétaires ou experts^ pris pour la plupart dans la minorité des comités provinciaux, tels que le prince Tcherkasski et Ceorge Samarinc, alliés et partisans de Milutinc. Dans ces commissions de réduclion même, les défenseurs des intérêts seigneuriaux ne manquaient point; ce ne fut pas sans luttes ardentes que la majorité, dirigée par Milutine et ses amis, parvint à faire triompher ses opinions et à les faire accepter du souverain '.

Le projet, élaboré par les commissions, était bien autrement favorable au peuple que les vues adoptées par la majorité des assemblées de propriétaires. Les bases en furent même jugées si démocratiques que des influences de cour en tirent modilicr plusieurs clauses. Jusqu'à la fin du régne d'Alexandre II, une partie du monde officiel a tendu plus ou moins ouvertement à revenir sur certains des principes proclamés parla charte du 19 février 1861.

1. J'ai raconte ailleurs, d'apivs la correspondance inodilo de Miliiline, de Tciicrkasski et de Samarinc, les lullos et les pcrijiélies de réuiancipatiou. Voyeii : L'a hoiuinc d Liai vuisc d'iAprcs su c<jrrci>ij<jiidaiicc inédtlc-

La noblesse territoriale ne dissimula pas son mécontentement, tant pour les tendances démocratiques, en faveur dans les commissions de rédaction, que pour la façon dont le gouvernement l'avait évincée d'une œuvre à laquelle il semblait d'abord l'avoir lui-même conviée. Plusieurs des grands propriétaires exprimaient tout haut leur désappointement de se voir exclus de l'élaboration d'une reforme qu'ils avaient espéré diriger, et cela au profit d'une commission bureaucratique qui paraissait n'avoir d'autre mission que de réunir et codifier les vues des comités provinciaux de propriétaires*. Ce fut pour la noblesse une première et grave déception.

Les passions et les colères, excitées par ces questions, furent si violentes qu'en triomphant de l'opposition soulevée par leurs projets, les principaux rédacteurs de l'acte d'émancipation ne purent triompher des rancunes accumulées contre leurs personnes. Au lendemain même du jour où était proclamé le statut (po/o^nue) dont ils avaient été les plus zélés instigateurs, N. Milutine et ses amis, traités de rouges et de radicaux, à la cour comme dans la société, tombaient dans une disgrdce à peine déguisée. On acceptait l'œuvre, on sacrifiait les ouvriers. Il fallut l'insurrection de Pologne pour que le gouvernement se décidât à recourir de nouveau aux services des Milutine et des Tcherchasski*. Cette soudaine contradiction, en apparence incompréhensible, n'était pas seulement le fruit des hésitations du souverain ou des intrigues de cour. En congédiant N. Milutine, au moment où il semblait naturel de lui confier l'application des lois rédigées par ses amis et

1. Voyi'Z par exemple la Lellrc dnn ilcpiiU^ de comité (comte Oilof Davydof) au pic'«i Icnl do l.i commission de riidaclioii (Paris, ISM).

2. • On me donne congii pour une année entière, on pour mieux dire, on m'a mis du cMà on me raiHunl Hénalunr... écrivait N. Milutine li Tclierkasski lo 4-16 mai 1861... Jo n'avais demandé qu'un congé de ((iialre mois; miiis la réaction cot vonuo ii mon nccuurs. Liinskoï ot moi (Lanskoï était le u)iuistro de l'intérieur, et Milutine son adjoint), nous avons été éluignéii du mini&tctu pour complaire ù la noblowe. «

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