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L'ÉMANCIPATION : DÉCEPTIONS DES PROPRIÉTAIRES

lui, l'empereur Alexandre avait voulu faire œuvre d'apaisement. Pour mettre un terme aux récriminations et à l'anxiété de la noblesse, presque affolée par le fantôme d'une ruine prochaine, le tsar avait enlevé l'exécutica de ses oukazes à un fonctionnaire, réputé l'ennemi systématique des propriétaires, afin de la remettre à des mains qu'on ne pût soupçonner de partialité contre la noblesse.

Les prétentions excessives des paysans réconcilièrent peu à peu la majorité de la noblesse avec l'acte d'émancipation. Une fois placés en face des défiances et des convoitises de leurs anciens serfs, les propriétaires furent obligés de regarder le statut, tant attaqué par certains d'entre eux, comme « leur ancre de salut ». L'expérience convainquii bientôt la plupart des seigneurs de l'inanité de leurs rôvcs sur l'attachement et la docilité du moujik'.

Les avantages offerts par les Milutine, les Tchcrkasski, les Samarine aux paysans expliquent les haines soulevées contre les rédacteurs de l'acte d'affranchissement. Nulle part, en effet, le législateur ne s'est autant préoccupé des intérêts de l'ancien serf. L'œuvre accomplie par la Russie n'était pas sans exemple ni sans modèle en Europe. Pour ne parler que des États voisins, la Prusse et l'Autriche avaient dans ce siècle même, à différents intervalles, accomplis sur une échelle plus modeste une tdche analogue. L'émancipation, telle qu'elle avait été conduite en Prusse après léna, sous l'inspiration du baron

1. « Ce qui a le plus servi et ce qui sert le plus encore à convaincre la noblesse de l'indispensable nécessilé de ce que nous avons fait, c'est l'attitude des paysans, avec lesquels les propriétaires sont contraints à des luttes quoti* diennes ; ce sont en particulier les exigences des pa\sans, et par-dessus tout, la défiance radicale de toute la population orthoiloxe barbue envers les nobles. La noblesse a dû, bon gré mal gré, renoncer à l'idée que les anciens serfs avaient en elle une confiance illimilée ; la désillusion des propriétaires à cet égard est aussi complète que possible.... Tout le monde, à l'heure qu'il est, a pu voir combien était indispensable un statut précis et détaillé, el combien peu fondés étaient, pour la i)lus grande partie, les cris malveillanls et le vacarme {gam) soulevés durant deux ans contre les cummi4>tiions de rédaction el leur prétendue manie de tout réglementer. » (Lcîlie inédile du prince Tchcrkasski à N. Miluline, 2ii juillet 18G1.)

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de Stein, ofl'rait aux Russes des leçons dont ils ont profité, sans copier personne'. Deux choses distinguent spécialement le mode d'affranchissement adopté à Pélersbourg. Au lieu de se contenter de leur donner la liberté personnelle, la liberté nue, pour ainsi dire, la Russie a doté les paysans de terres; au lieu de laisser, comme la Prusse de 1809 ou de 1848, les paysans émancipés sous le patronat et la tutelle de leurs anciens seigneurs, dans une sorte de servage administratif, la Russie a du premier coup constitué les anciens serfs en communes indépendantes de leurs maîtres de la veille. Tandis que le Bauer de la Prusse orientale est, au moins jusqu'aux réformes de 1872, demeuré sujet et vassal de la Ritterschafl, le moujik russe, grâce à la propriété du sol et grilce à l'autonomie de sa commune, a été émancipé à la fois économiquement et administralivement.

Le grand objet du système d'émancipation adopté en Russie, c'était de pourvoir de terres les affranchis, c'était de faire des anciens serfs des propriétaires. Cela fut naturellement la grande difficulté. Aux yeux d'une partie de la noblesse, aux yeux de beaucoup de politiques, il suffisait de rendre aux paysans la liberté personnelle. C'était ce qu'avait fait l'empereur Alexandre I''' pour les serfs des provinces balliques. Qu'est-ce que le servage? disaient les théoriciens de ce système. C'est le travail de l'homme, concédé gratuitement à un autre homme. Pour abolir le servage, il n'y a qu'à supprimer la gratuité du travail*. Comment, continuait-on, s'est établi le servage? Par un règ-lemcnt de police défendant aux paysans de passer d'un

1 On |)cul aisrinciil se rondre coiuplo des exemples doniu'sii la Russie par l'élronRcr, pi Are h l'ouvrapo do Samuel Siipcnlieim, (kschiclilr der A uflwlning der l.riOriijruKchdft u)ul IHh'itjki'il in lùivo/ni, Sainl-Pélersbourp, 18G1, el à l'élude de Samnrin<> {Oupritzdnenir Icrrpostiingo prava v Proussti), réimprimée CM IN79 danx le n* v(diime do kck <i<uvrc8.

'l. OeUe opinion, (pii prétrndait 8'appuyer sur les données do réconomie |>olilii|ue, clail ndopléo par nondtro d'écunomiKles étrangers. (Voy;/.. par ( xcmpl'j, lot Lctlrei de M. de Muliiuivi »(it- la Huaaic, réimjMimccs on iy7'J.)

L'lMANCIPATION : LA QUESTION DE TA TERRE. 421

domaine à un autre. Comment abroger celte institution? En rendant au moujik le droit d'aller et de venir. Ainsi entendue, l'émancipation eût éié une opération fort simple; mais quels en eussent été les résultats? Le paysan n'eût recouvré la liberté que pour tomber dans une situation souvent plus misérable qu'au temps de son esclavage. Le moujik fût resté pendant des années, des siècles peut-élre, complètement exclu de la propriété : tout ce peuple de serfs émancipés eût formé une nation de prolétaires. Tel était le langage des partisans de la dotation territoriale, telle fut l'opinion (jui triompha dans les commissions de rédaction, et devant le public comme prés du souverain'.

Dans ces vues, fort juslifiablcs pour tout ce qui concernait l'affranchissement des serfs, perçait une haute ambition qui n'était pas exemple de toute illusion. On se llaltait de l'idée de faire non seulement un peuple d'hommes libres, mais un peuple de propriétaires. Dans la presse et le public, on répétait que. pour se dérober aux maux des anciennes sociétés, il ne lallait pas tomber dans les maux des sociétés nouvelles, déshonorées par le paupérisme et le prolétariat. En donnant des terres aux serfs, on comptait échapper au prolétariat, et en évitant le prolétariat, on se

1. Discours de l'empereur an Conseil de VLmpire, le 28 janvier 1861, roprodiiil paria liùusskuia Slarina^nie février 1880. [teiisccdiscourt', l'empereur rep-ellait haiitenient la manière dont s'«'-tait faite IVmanripaliuri dans le^ provinces haltiijties et le royaume de Polofrne. Pour la Pologne, l'insurrection de 1863 devait hientiM fournir au <;ouvernemeut l'occasion d'appliquer, à l'aido des mêmes hoiiunes, à l'aide des Milutine et des Teherkasski, les mêmes p incipes aux provinces de la Vislule. Voyez à ce sujet, qui ne peut trouver place ici, Un homme cVÈtat russe (.V. Milutine) d'aprca va correspondance inédite, (llacheltt\ 1884) cliap. x et xi.

Quant aux provinces balliques, la terre, conformément à un système en Hsnge dans plusieurs conlrécs de l'Allemagne, a été divisée en doux catégories : le Uoflnnd qui reste à la libre disposition de l'uncien sei^Mieur, et le liauerland qui ne peut être loué ou être vendu qu'à des paysans. La question agraire, plusieurs lois soulevée par les publicistes russes, a doonélieu, en 1882 et 1883. parmi les paysans letles ou cslhoiiiens, à une agitation non sans analogie avec celle de la Landlcarjue en Irlande.

croyait sûr d'éluder les commotions sociales et politiques de l'Occident.

Le gouvernement russe a été ainsi conduit à faire, au profit des paysans, une véritable loi agraire, une sorte d'expropriation du sol pour cause d'utilité publique. On le lui a souvent reproché comme une mesure révolutionnaire. On a comparé ces allocations forcées de terres seigneuriales aux confiscations et aux biens nationaux de la Révolution française. Il y a dans ces rapprochements une singulière exagération. Pour apprécier de pareilles mesures, il ne faut pas seulement tenir compte des nécessités politiques, il faut se rappeler l'origine ambiguë, l'indécision, l'obscurité du droit de propriété en Russie. A qui, du propriétaire ou du paysan, appartenait réellement le sol? Tous deux y avaient des prétentions ; si la loi décidait officiellement en faveur du premier, le second pouvait invoquer la coutume, pour les terres du moins dont les seigneurs lui abandonnaient traditionnellement la jouissance. Si le pomêchtchik avait reçu son bien du souverain en échange de ses services, le moujik pouvait être considéré comme l'habitant et l'usufruitier du sol avant la concession faite à son seigneur'. En remontant aux origines, on pouvait soutenir que les domaines du pomêchtchik, avec leur population de serfs, -qui souvent leur donnait seule de la valeur, n'avaient jamais constitué une pleine propriété, qu'ils relevaient moins du droit civil que du droit politique, ces terres ayant été concédées à la noblesse en échange de services dont elle s'était peu à peu exemptée*.

1. Il y avait bien des calrporics de terres auxquelles co rnisonncment ne scml)l:iil pas applicnhlc, les terres récemment colonisées du Bas-Voljra ou de laNouvelle-Hussic par exemple, les domaines où les propriétaires avaient euxmêmes appelé cl installé les paysans. Malheureusement i! eût été, dans la pratique, fort diflitilc de tenir compte de celle dilTércnce.

2. On a vu (iliis haut I. VI cli. Il <pie primiliv(;ment il y avait en Russie deux claiKes df biens fonciers, lu vuttrliina, terre reçue on héritage des ancêtres, \v jioinrHtii!, terre concédéo on jouissance aux serviteurs do l'IOlat. C'est du poincstié que provient d'ordinaire la projtriété noble conlemporuine ; mais, en

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