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CHAPITRE IV

Rcsullats de rémancipalion. — Comment les mœurs cl l'état social en ont été moins afTcctéâ que ne le supposaient adversaires et (tarlisans. — Les déceptions cl leurs motifs. — Itosultals économiques. — Combien ils difTérent suivant les régions — Comment rémanci|)a(ion a souvent plus mudilié les conditions d'existence du maître que celles du pa>sau. — Coaséqueoces morales cl sociales.

Ce n'est pas seulement dans les cabanes du moujik que rémancipalion a paru donner moins qu'elle n'avait promis. Celle révolution qui touchait aux bases mêmes de la sociélô et de la propriété, qui, aux yeux des hommes d'Elat, pouvait mettre en péril tout l'ordre social, s'est accomplie pacifiquement, presque sans trouble, ni agitation : l'alTranchissemenl des serfs a été un grand succès, et, pour beaucoup de ceux qui y ont travaillé, il a été une déception.

Aux deux extrémités du monde civilisé, en Russie et aux États-Unis d'Amérique, s'est accomplie presqu'au même moment, mais avec des moyens bien divers, une œuvre analogue. En Amérique, la libération des esclaves, achetée au prix d'une guerre meurtrière et conduite par la violence, sans arbitre ni pouvoir médiateur, a temporairement jeté l'ancien niaîlrc blanc aux pieds de l'alTranchi noir, et établi au bord du golfe du Mexicjue un état de choses presque aussi altrislant, aussi périlleux que l'esclavage même. En Russie, au contraire, l'émancipation n'a amené aucune lulle de classes, et il n'en pouvait sortir de luttes de races; elle n'a engendré ni animosilé ni rivalité, la paix sociale n'a pas Ole troublée, et cependant des deux pays, le plus

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satisfait, le plus content de son œuvre n'est peut-être pa:5 l'empire du Nord.

Comment expliquer cette apparente anomalie? Elle s'explique avant tout par l'exccs même des espérances qui, chez le Russe, plus que chez tout autre peuple, dépassent la réalité, par l'ardeur des désirs, toujours trompés par la possession. Comme le serf ignorant, le politique et l'écrivain, le public et l'opinion avaient, eux aussi, nourri des illusions. Les Russes cultivés avaient entrevu dans leurs songes un Éden terrestre presque aussi chimérique quo lEklorado rôvé du moujik: ils avaient vu une Russie libre, toute nouvelle, toute diiTérente de la Russie du servnge. Or, le changement n'a été ni aussi rapide, ni aussi profond qu'on l'avaii présumé; la métamorphose soudaine n'a pas eu lieu. De là les déceptions, le désenchantement, le découragement de beaucoup des meilleurs espiils. C'est là un point sur lequel il importe de ne pas prendre lo change : l'émancipation et toutes les grandes réformes, qui lui servent de corlége, n'ont pas amené dans les mœurs, dans les relations sociales, dans la vie nationale, tous les changements qu'en auguraient adversaires et partisans. Les conséquences en bien ou en mal ont été moins grandes, moins visibles, moins frappantes que. ne l'espéraient les uns, que ne le craignaient les autres. Après avoir tant discuté, après avoir eu de si ambitieuses visées ou de si sombres appréhensions, progressistes et conservateurs ont été surpris de se retrouver tellement au même point, surpris d'avoir si peu marché. A cet égard, la Russie ressemble un peu à un homme (jui aurait subi une dangereuse opération et qui, n'en sentant pas tout le bien qu'il en attendait, se montrerait à la fois satisfait d'en être sorti et mécontent de ne pas s'en trouver mieux.

La Russie n'est pas le seul pays «pii ait passé par ces douloureuses cl contraires impressions. Nous aussi, à la veille et au lendemain de nos révolutions, nous n'avons que trop connu ces alternatives d'enlhousiusinc cl d'ubatr

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