L'ÉMANCIPATION : DÉCEPTIONS
Icmenl, cet alîaisseincnl moral qui suit les grands elTorls, après que l'excilalion de la lullc est lombée. En Russie, la réaction a été d'autant plus vive, le désenchantement d'autant plus amer que le pays élait plus jeune et qu'il avait la liére confiance de la jeunesse en sa propre toute-puissance. Il ne faut donc pas s'étonner du désappointement qui, bien avant le meurtre du tsar Alexandre H, perçait de toutes paris dans l'opinion et dans la presse; il ne faut point ajouter trop de foi aux doléances du pessimisme qui, depuis les attentais nihilistes, se donne souvent libre carrière. De môme que, chez nous, on a proclamé l'avorlementde 1789 et la banqueroute de la Kévolulion, en Russie on a dénoncé la banqueroute de l'émancipation et l'avortement des réformes. L'opinion dû;ue s'est, dans les provinces surtout, désinléresséc des questions qui la passionnaient sous le règne de l'empereur Alexandre II. De telles heures de dé])ression sont inévitables dans la vie des peuples : on aurait tort de trop en rejeter la faute sur l'inconstance russe. En tout pays, l'arbre grandit lentement au gré de la main qui l'a planté, et les yeux sont toujours prêts à s'étonner de ne point voir plus tôt de fruits aux branches.
Non contents de se plaindre presque universellement do la lenteur des progrès elTeclués, beaucoup de Russes proclament, comme une sorte d'axiome, que la situation du peuple des campagnes est pire qu'avant l'émancipation. Cette espèce de paradoxe est presque devenu un lieu commun, tant les soulTranccs et les embarras du présent ont fait vite oublier les maux et les hontes du servage.
On s'attendrait à rencontrer surtout cette opinion chez les hommes qui, par Kur éducation, leurs principes ou leur âge, sont partout portés à prôner le passé. Or, il est loin d'en être toujours ainsi : aux regrets des panégyristes tcmporis acli répondent les doléances des progressistes, les moins cOraycs des innovations. Chose singulière, c'est dans ce dernier camp que le pessimisme s'aflichc souvent avec lo 1. t\>
moins de réserve. Les hommes, qui dénoncent le plus hautement l'échec de la charte du 19 février, ne sont pas toujours ceux qui en redoutent ou en condamnent les principes, mais souvent, au contraire, ceux qui sont enclins à regarder les lois agraires de 1861 comme insuflisantes ou incomplètes.
L'une des raisons qui expliquent cette sorte d'anomalie et, en môme temps, une partie des déceptions laissées par le statut d'aiïranchissement, c'est que la grande réforme n'a pas été appliquée par les mains qui l'avaient péniblement élaborée. Il ne faut pas oublier, en effet, qu'au lendemain môme du jour où leur code agraire était solennellement promulgué, les principaux rédacteurs du nouveau statut tombaient, avec Milutine, dans la disgrâce. Quelque opinion qu'on ait de leur œuvre et de leurs doctrines, il est difficile de nier qu'entre leurs mains cette œuvre n'eût été conduite avec plus de résolution, plus de logique, plus d'esprit de suite, qu'aux mains d'adversaires ou d'indifférents.
Une chose est certaine, c'est que le même esprit n'a pas présidé à la rédaction et à la mise à exécution de la charte rurale. Comme la plupart de celles qui la devaient bientôt accompagner, cette réforme initiale a, dans l'application au moins, souffert de tergiversations et d'incohérences, souffert du manque do conviction et du manque de programme.
Les plus illustres inspirateurs du statut du 19 février auraient, avec Milulinc, voulu revenir, dans la praticiuc, sur certaines des corrections imposées à l'tcuvre primilivc des coimitissiuiis de ralacliim. ils eussent voulu appuyer la nouvelle organisation agraire sur des réformes administratives, économiques, financières, (|ui n'ont pas toutes été faites à temps, ou n'ont pus été entreprises dans le môme esprit. Ils eussent, m'assure t-on, aspiré parliculiéremcnt à soulager les souiïrances du paysan, travaillé à l'allégenieqt dei* charges qui laccablcnl, cherché par exemple à.
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facililcr la liquidation agraire au moyen d'un plan de colonisalion syslémali(iue, au lieu de laisser le moujik aller au hasard chercher au loin la lerre promise. Peut-être n'auraient-ils pu, en menant l'application de la réforme à leur gré, remplir toutes leurs espérances et éviter toutes les déceptions. En tout cas, comme nous l'avons dit ailleurs*, si l'émancipation n'a pas été exempte de fautes ou d'illusions, on ne saurait sans injustice en rejeter toute la responsabilité sur des hommes qui lurent parfois contraints d'altérer leur œuvre contrairement à leurs vues, et qui, après avoir laborieusement rédigé et codifié des lois compliquées, en durent abandonner l'application à d'autres.
Pour n'avoir pas donné tout ce qu'en attendait l'impatience de ses promoteurs, l'abrogation du servage est luin d'avoir été aussi stérile qu'on se plail souvent à le répéter. Politiquement, les elïets de l'émancipation semblent avoir été presque nuls; à tout autre égard, les conséquences en sont nombreuses et déjà apparentes. Il serait diflicilc de les énumérer toutes en iiuehiucs pages. On pourrait cependant les ramener à trois points principaux : progrès économique, grice au stimulant donné à la production, par la liberté du travail et la concurrence; progrès moral, grdce à l'affranchissement de la conscience populaire et au sentiment nouveau de la responsabilité; entin transformation sociale, grûce àl'alTaiblissementdes habitudes patriarcales au prolit de rindiviJualisme.
Les résultats économiques sont peut-être les plus dillicilcs à évaluer, et cela pour deux raisons : 1" parce que la propriété, l'agriculture et toute l'économie rurale ne sont pas encore sorties de la confusion ou de l'incertitude des époques de transition; 2'' parce que les effets de l'atTranchisscmenl varient, pour les deux classes intéressées, selon les régions, les provinces, les communes, varient même, pour les anciens seigneurs, selon le caractère, les qualités ou les
1. i/'u homme d'Etal russse cC après sa correni/ondaucc imdite.
défauts des individus. Aussi le voyageur ne saurait-il s'étonner de la diversité ou de l'opposition des vues qu'il rencontre à cet égard. Sur ce point, les Russes vous donnent de la meilleure foi du monde les renseignements les plus contradictoires, chacun suivant son expérience ou son humeur personnelle.
Une première remarque, c'est qu'aucune combinaison n'eût permis d'effectuer l'émancipation sans que l'une ou l'autre des deux parties, ou les deux à la fois, en fussent temporairement obérées. Le principe du rachat une fois adopté, il était impossible d'indemniser pleinement le propriétaire sans surcharger le paysan. Celait là un problème absolument insoluble, à moins que l'Ëtat ne voulût et ne pût prendre Topéralion à son compte, et encore seraitclle par l'impôt retombée indirectement sur les intéressés. Qu'était-ce que le rachat? Il fallait, de toute nécessité, que le seigneur y perdit une partie de son revenu ou de son capital, ou bien que le paysan payât plus cher pour la jouissance et la propriété du sol que pour la jouissance toute seule. C'était là un dilemne dont aucune science, aucun artifice ne pouvait sortir. Aussi n'y a-t-il pas à s'élonner si tantôt le propriétaire, tantôt le paysan s'est trouvé lésé, et si parfois tous deux se plaignent simultanément.
(juand on parle des effets économiques de l'émancipation, la maxime « vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà » devient un axiome incontestable. Ce qui est vrai d'une région est faux d'une autre. En général, les propriétaires ont, dans les premières années au moins, perdu une notable partie de leurs revenus : une diminution d'un tiers a été frc(|uentc. Dans les gouvernements ilc lu Icrre nuire, là où le sol est fertile et la population relalivenient dense, les anciens seigneurs, trouvant des bras en assez grand nombre, n'ont pus eu longhMups à se plainilrc de la substitution du travail libre au truvuil scrvik;. Duns les riches gouverncnicnls de Koursk, d'Orcl, de Tambof, de Voronège, le propriéluiro, pourvu décapitai cl doué d'esprit d'ordre, a i^ou-