L'ÉMANCIPATION ET LES PROPRIÉTAIRES
ils ont été contraints de songer eux-mêmes à leurs affaires, conlrainls de s'adapter à des ])esoins nouveaux et de lutter avec des diflicultés inconnues, de transformer leurs procédés d'exploitation ou du moins leur mode d'administration, de recruter des ouvriers et de débattre le prix du travail, de louer leurs terres à bail ou de les cultiver de compte à demi avec leurs anciens serfs, toutes choses souvent compliquées, dans un pays où fermiers et capitaux sont rares et où tout paysan a son coin de terre A cultiver'.
Aux yeux de plus d'un propriétaire morose, tous ces tracas ne sauraient être compensés par un accroissement de revenu. Puis, en dehors des grandes difficultés, il y a les petits ennuis qui ne sont pas toujours les moins sensibles. Il en est un, par exemple, dont j'ai souvent entendu se plaindre. Autrefois la plupart des manoirs seigneuriaux étaient à la porte des villages, pour que le seigneur régnât de plus près sur ses sujets. Aujourd'hui que les maisons des paysans, leur petit enclos et les terres du village appartiennent aumoujifc, le propriétaire, qui n'a pu se construire une nouvelle habitation isolée, reste voisin immédiat de paysans qui ont cessé de lui être soumis, qui n'ont plus même avec lui aucuns rapports administratifs et dont les terres sont enclavées dans les siennes. Ce voisinage lui est incommode, il finit par trouver qu'il n'est plus chez lui, il s'irrite d'être si près de moujiks ivrognes ou voleurs. Plus d'un, pour ce motif en apparence futile, déclare la campagne inhabitable.
De toutes les conséquences de l'émancipation, l'une des plus dignes d'attention est assurément la décadence des mœurs patriarcales, non seulement dans les rapports des propriétaires et des paysans, mais dans Vizba du moujik. En même temps que les liens du maître et du serf, s'est reldché le lien du père et des entants, le lien de la famille. Le goût
1 Le lecteur trouvera à ce sujet plus il'ua détail intéressant dans la Russia de M. Mackensie Wallace, t. II, ch. xxxi.
de la liberté a pénétré au foyer. Comme le serf s'est affranchi du joug de son seigneur, le fils tend à s'émanciper de l'autorité paternelle, jusque-là demeurée presque absolue. Les jeunes ménages veulent vivre indépendants de leurs parents, chacun prétendant avoir sa maison et son champ*.
En excitant le goût de l'indépendance et en rendant au paysan la liberté d'aller et de venir, l'émancipation doit tourner à la longue au profit des villes et au profit des régions naturellement les plus riches et les plus fertiles, aux dépens peut-être des plus pauvres, où la population n'est plus retenue par la barrière artificielle du servage.
Les habitants, comme les capitaux, tendent à se porter de plus en plus là où le travail est le plus rémunérateur. La colonisation des steppes arables du sud ou de l'est et des lointaines dépendances de l'empire doit ainsi bénéficier de la rupture des chaînes du servage. Si elle n'en a point reçu une plus vive impulsion, c'est qu'elle a rencontré un obstacle dans l'organisation administrative qui lie encore les paysans les uns aux autres, dans la commune solidaire. C'est en grande partie cette institution qui a retardé Id transformation ; mais, en entravant et ralentissant les effets de l'émancipation, elle en a peut-être aussi prévenu ou amorti le contre-coup.
Un des principaux, et naturellement aussi l'un des plus lents bienfaits de la liberté, ce sera l'amélioration morale du serf et du maître, du moujik et du pumcchlchik. Paysans et propriétaires à l'àgc d'homme ont grandi sous le régne du servage; les uns et les autres se ressentent de l'éducation que leur a donnée ce triste précepteur. Beaucoup des défauts reprochés à la noblesse russe, beaucoup des défauts imputés au peuple proviennent de ces démoralisantes
1. Un (IcH liomiuos (|ui oui 1« mieux connu la llussic, M. F. Le Play, avait, daniM Uifunnr.sncinlr, l. l",cha[». m, sif^nnlé <i'uvaiicc, non sans ini|uicHu(lo, o-llo con«ét|uencc prohuMc de l'éinamiiialion. — Sur ccUo révolulion dans /cm inti!ur!i rurales, voyez ci tIcMsoiis. livre VIII, cli(i|>. ii.