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CHAPITRE I

L'émancipation n'a pas changé le moile de lenure du sol. — Le nur est-il une inslilutiun slave? — Antiquité et origine de la propriété coaioiune en Russie. — Vues diverses à ce sujet. — DifTérence de la Itussie moscovite et de la Hussio occidentale au point de vue du régime agraire.

En le dotant de terres, l'acte d'émancipation a laissé le moujik dans des conditions économiques, analogues à celles où il vivait du temps du servage. Le sol, dont son seigneur lui concédait jadis la jouissance, le paysan en est aujourd'hui propriétaire, mais le mode de propriété est demeuré le même que l'ancien mode de jouissance. Après comme avant l'émancipation, les terres des paysans sont par eux possédées en commun, et non à titre personnel, individuel, héréditaire. Au lieu d'avoir été répartis entre les divers habitants d'un village, les lots, obtenus par le rachat, restent le plus souvent la propriété collective, indivise de tous les membres de la commune. Le paysan, décoré par la loi du nom de propriétaire, ne possède d'ordinaire d'une manière fixe et permanente que sa cabane, son izba, et le petit enclos y attenant {ousadba); pour le reste, il n'est en réalité que l'usufruitier du lot par lui racheté.

Tel était, de temps immémorial, le mode de tenure du sol en usage chez les paysans de la Moscovie ou Grande-

Russie. L'acte de libération n'y a rien changé. Loin d'abroger ce régime agraire, le gouvernement en a tiré parti pour la mesure la plus difficile de l'émancipation, pour le rachat des terres allouées aux paysans. La tenure du sol étant le plus souvent collective, le rachat, au lieu de se faire individuellement, a été fait d'ordinaire par communes. C'est le village entier, et non l'individu ou la famille, qui reste solidairement responsable des redevances de rachat vis-à-vis de l'État ou du seigneur. Grâce à cette nouvelle solidarité, ajoutée à l'ancienne charge solidaire des impôls directs, on pourrait dire qu'au lieu de renverser la vieille commune russe avec la propriété collective, l'émancipation l'a temporairement fortifiée en intéressant le fisc à son maintien, jusqu'à l'entier payement de la rançon du servage.

Le respect de l'antique mode de tenure du sol a singulièrementaplani, pour le paysan, lepassagede la servitude à la liberté. En de telles conditions, l'afiranchissement ne pouvait avoir brusquement toutes les conséquences, tous les dangers ou tous les avantages qu'il aurait eus avec des institutions nouvelles. En devenant indépendant du propriétaire noble, le moujik est tombé dans la dépendance de sa commune. Par là le lien, qui enchaînait le paysan à la terre, à la glébc, n'a pas été entièrement rompu, ou a été en partie renoué. La propriété indivise et l'impôt solidaire sont comme une double chaîne qui, en retenant les paysans dans la commune natale, les fixe encore au sol : s'ils ne sont plus légalement attachés à un maître, ils sont toujours légalement atlachés les uns aux autres. Leur liberté comme leur propriélé est, dans une certaine mesure, collective et indivise; dégagés des lisières du servage, ils jjcuvent difficilement se mouvoir en dobors de la communauté. S'ils n'avaient le droit do se donner mutuellement congé, et si l'exercice de ce droit n'avait été récemment étendu, l'on pourrait comparer les serfs émancipés à un lrou[)eau délivré du berger, mais dont les animaux, liés

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