‹ L'Empire des Tsars et le RussesChapitre 218 sur 283 · COMMUNAUTÉS DK VILLAGE, COMMUNAUTÉS DE FAMILLE · texte numérisé non relu

COMMUNAUTÉS DK VILLAGE, COMMUNAUTÉS DE FAMILLE

d'évolution de la propriété collective chez le paysan russe, le lien de la famille et de la commune, de la vie domestique et de la vie du mir, est chez lui trop étroit pour que l'on puisse bien comprendre la seconde sans connaître la première. 11 y a d'autant plus d'intérêt à jeter un regard sur la mai -on et le foyer du moujik que les vieilles mœurs sont en voie de disparaître. Ce qui, jusqu'à la libération des serfs, caractérisait la famille de l'homme du peuple, c'était son unité; c'était, avec l'habitation en commun, l'indivision des biens et l'autorité paternelle. Or, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, l'affranchissement a en quelques années ébranlé ces mœurs séculaires. La pacifique révolution, qui a tranché les liens du maître et du serf, a relâché le lien du père et des enfants. En même temps que la liberté, le goût de l'indépendance est entré au foyer domestique. C'est là une des principales et une des plus naturelles conséquences de l'émancipation; c'est en môme temps un fait qui ne peut manquer de réagir sur la commune, sur toute l'existence matérielle et morale damoujil:. Le père de famille, selon les vieilles mœurs russes, est souverain dans sa maison, comme le tsar dans la nation ou, suivant un ancien proverbe, comme le khan en Crimée. Pour retrouver en Occident quelque chose d'analogue, il faut remonter au delà du moyen âge, jusqu'à l'antiquitc classicpie et à la puissance paternelle des Romains. Chez le paysan russe, l'âge n'affranchissait point l'enfant de l'autorité du père; le fils adulte et marié y restait soumis, jusqu'à ce qu'il eiH lui-même des enfants en âge d'homme ou qu'il fût devenu à son tour chef de maison. La souveraineté domestique était demeurée intacte à travers toutes les transformations, toutes les révolutions de la Russie. Comme le tsar, le père semblait tenir du ciel une sorte de droit divin contre lequel toute révolte eût été une impiété. Au seizième siècle, dans un manuel d'économie domestique, intitulé le Domoslroï^ le prêtre Sylvestre, conseiller du tsar Jean IV, exaile l'autorité du père de

famille et son droit de répression vis-à-vis des enfants comme vis-à-vis de l'épouse. Dans la noblesse, cette puissance paternelle s'est usée et émousséeau long frottement de l'Occident et de l'individualisme moderne; il n'en reste gu6rc que quelques rites extérieurs, comme ce touchant usage slave qui, après chaque repas, fait baiser aux enfants la main de leurs parents. Dans le peuple, chez le paysan et aussi chez le marchand, les vieilles traditions avaient jusqu'ici survécu. Chez ces deux classes, les plus nationales de la Russie, la famille était restée, jusqu'au dernier quart du dix-neuvième siècle, plus fortement constituée qu'en aucun pays de l'Europe. A cet égard comme à bien d'autres, on peut dire que la Russie élait naguère encore aux antipodes morales des États-Unis d'Amérique, tant l'autorité paternelle mettait d'intervalle entre deux familles, ayant l'une et l'autre pour base l'égalité des enfants.

Chez le peuple russe, la puissance paternelle s'appuie sur un sentiment religieux et se lie au respect des vieillards. Aucune nation n'a mieux, sous ce rapport, gardé les simples et dignes mœurs du passé. Le Russe du peuple salue les hommes d'un âge supérieur au sien des titres de père ou d'oncle; en toute circonstance, on public comme en particulier, il leur témoigne une pieuse déférence. Ce respect de la jeunesse pour la m;ijcsté et l'expérience de l'âge était naguère le fondement du sclf-governmenl intérieur des communes de paysans. « Où sont les cheveux blancs, là est la raison, là est le droit », disent avec mainte variante de nombreux proverbes populaires. D'un vieillard, de son père en particulier, le Russe suj)porlait tout avec soumission. Dans une rue de Moscou passaient, un jour de fêle deux inovji/cfi, l'un dans la maturilé de l'ùge, l'autre déjà ourbé sous le poids de la vieillesse. Ce dernier, qui paraissait pris de boisson, accablait son compagnon de reproches et aux injures ajouhiit les coups. Lo plus jeune, le plus vigoureux le laissait faire, n'opposant aux violences du vieillard que des excuses ou des prières,

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